Katryne 🦉 - Entrevaux dans l'histoire
Au commencement était Glanate
Le site d'Entrevaux, à un carrefour de vallées, a présenté un intérêt stratégique depuis des temps anciens. Les celto-ligures l'occupaient au 1er siècle de notre ère, avant les Romains. Vers 450, les évêques enfilent les pantoufles des administrateurs romains. À moins que ce ne soit leurs cothurnes ou leurs sandales ? (Question essentielle : qu'est-ce que les Romains pouvaient bien mettre aux pieds ? (5 points)
Sous l'empire romain, l'ancien site celto-ligure devient un municipe (10 points pour qui révèle ce que cela peut bien être) : Glanate, alors seul village situé sur la rive droite du Var, à un carrefour de la Voie Prétorienne reliant Cimiez à Apt La cté devient au Ve siècle un éveché sous le nom de La Sedz-Glandevez ou Sedz ou Glandève (au choix).
La cité aurait été fondée au Xe siècle par des habitants de Glandevez qui quitteront la plaine progressivement entre le Xe et le XIIe siècle pour s'établir deux kilomètres en amont, et sur la rive gauche, cette fois, à Entrevaux, sur un site plus facile à défendre des crues du Var et des Lombards venus de l'Est.
Au Xe siècle, une famille noble, les Faraud, s'était installée sur le territoire et avait pris le nom de Barons de Glandèves. Elle y restera 8 siècles et construira le premier château.
Le nom d'Entrevaux vient de "Inter Valles" (Intervallo en 1140). Située dans une vallée de passage entre la France et l'Italie, Entrevaux allait connaître une histoire mouvementée de ville frontière. Du Ve au Xe siècles, l'histoire est bien compliquée en Provence, terre de passage et de convoitise pour:
- les rois de France
- les comtes de Barcelone et d'Aragon
- les comtes de Toulouse
- les rois de Naples et comtes d'Anjou
- les comtes de Savoie
- les empereurs d'Allemagne
Ça fait beaucoup de vautours aux aguets. C'est peu dire que c'est une période de pagaille géante : guerres, épidémies, famines et autres misères.
1343-1382 Calamity Jeanne
La légende dorée : du clinquant, mais du toc
Il ne faut pas croire les légendes dorées qui dont de la reine Jeanne (reine à Naples, mais comtesse en Provence) une souveraine aimée, respectée et bonne gestionnaire.
Aimée, en quelque sorte peut-être, mais à titre personnel, vu le nombre de ses maris (4) et de ses amants (inventaire en cours). Respectée, pas tout à fait pour elle-même vraiment : l'hommage des seigneurs provençaux et les gros sous qu'ils lui ont apportés, c'était du donnant-donnant : en échange de l'autonomie et de nombreux privilèges. Pour les barons de Glandèves comme pour les autres.
Une bien jolie sangsue
Quant à son administration, on ne peut pas dire que le comté de Provence s'en soit bien porté : elle n'y est restée que six mois,le temps de le piller pour repartir à la conquête du royaume de Naples dont elle avait été chassée. Le temps aussi de vendre Avignon au Pape. Sous son règne anarchique, la Provence fut ravagée par des bandes de routiers, puis par les troupes françaises du Connétable du Guesclin.
Mais d'une bêtise comac
Et par dessus tout ça, elle n'avait aucune intelligence politique, n'avait pas su organiser sa succession. (Mais est-ce une négligence que de n'avoir pas su conserver ses enfants en vie ?) Faut dire qu'elle avait le don de compliquer les choses : comme elle avait vendu Avignon à un pape, maintenant il existait deux papautés. Et elle n'arrivait pas à faire plaisir aux deux à la fois. La transaction sur Avignon visait à se faire pardonner l'assassinat de son mari André de Hongrie, côté Pape d'Avignon. Mais quand elle a désigné un nouvel héritier adoptif, ça n'a pas plu au Pape de Rome qui l'a excommuniée, a soutenu un parent du mari zigouillé, lequel (le parent, pas le fantôme du mari) a fait emprisonner cette pauvre idiote de Jeanne et l'a assassinée (étouffée entre deux coussins par le cousin de son mari). Vous suivez ? Vous aurez compris que la bêtise et le goût de l'intrigue ne font pas bon ménage. Ce ne fut donc une réussite ni pour Jeanne ni pour son pauvre comté de Provence.
1382-1434 La dédition de Nice à la Savoie
Quel drôle de nom pour une trahison ! Où l'on apprend pourquoi le comté de Nice devra attendre 1860 pour devenir français et non 1481 comme le reste de la Provence.
Le duel des grands profite au 3e larron
À la mort de la reine Jeanne, la Provence tombe dans l'anarchie complète. Une guerre civile de 5 années va opposer les deux prétendants à la succession : Charles de Duras et le duc Louis II d'Anjou. La confusion va attirer les charognards, en particulier le comte de Savoie Amédée VII le Rouge qui souhaite pour son état montagnard un accès vers la mer.
Grimaldi a trahi
La Savoie est à cette époque un pays puissant, bien administré, paisible et prospère, tout le contraire de la Provence. Elle est dotée d'une armée permanente de 6000 hommes, considérable pour l'époque, avec la possibilité d'une mobilisation rapide de 20 000 soldats. En 1388, l'ambitieux baron Jean Grimaldi de Beuil, gouverneur de la Provence orientale, propose au comte de Savoie de lui remettre Nice et les terres adjacentes, le val de Lantosque, la vallée de la Tinée et la rive gauche du Var avec Puget-Théniers. La vallée de l'Ubaye avec Barcelonnette se rallia en même temps.
La Provence orientale s'offre à la Savoie
L'armée savoyarde occupe sans résistance ces nouveaux territoires à la satisfaction des populations. Le comte de Savoie reconduit les privilèges et Nice est élevée au rang de capitale de cet ensemble régional. Cette annexion de 1388 sera appelée "Dédition de Nice à la Savoie". Tous les seigneurs français émigrent sur la rive droite du Var pour rester provençaux, sauf les traitres, bien sûr : les comtes Grimaldi de Beuil et Lascaris de Tende.
Et à Entrevaux ?
Les barons de Glandèves demeurent fidèles au comte de Provence Louis II d'Anjou : Entrevaux, Guillaume et ue grande partie de l'évêché de Galndèves restent provençaux. La paix ne revint pas encore en Provence. De 1389 à 1399, les compagnies de Turenne dévastent le pays, en particulier l'évêché de Glandèves en 1390. La Dédition de Nice eut une répercussion considérable pour Entrevaux qui devenait ville-frontière de la Provence ; puis après 1481, de la France. La ville subit à de nombreuses reprises les convoitises et les assauts des Grimaldi de Beuil.
1434-1480 Le bon roy René
Il fut le dernier souverain de Provence, mais angevin, René 1er détestait l'huile d'olive : il ne put donc jamais faire un bon Provençal.
La Provence faute de mieux...
René 1er duc d'Anjou, duc de Bar et de Lorraine, devint comte de Provence et roi de Naples et de Sicile en 1434. Par des guerres inutiles et ruineuses, il tente en vain de reconquérir son royaume italien sur son concurrent Alphonse d'Aragon. Il se fixe en Provence en 1471. Le roi René s'entoure de nobles angevins et lorrains. Les Provençaux ne sont que des subalternes.
... mais on va en profiter
Il mène une existence somptueuse aux dépens du comté. Amateur d'art et de fêtes, c'est un mécène généreux pour les artistes, les architectes, les poètes. Le roi René contribue à 'essor de l'agriculture et de l'élevage en Provence, car "de tant que le peuple est plus riche, le trésor royal est plus grand". Sous son règne, malgré la pression fiscale, l'économie prospère.
L'aura magique du dernier souverain
Une légende née au début du XVIe siècle et enrichie pendant 3 siècles, fera de ce prince avide "le bon roi René" et du fastueux mécène un bonhomme simple. Il meurt le 10 juillet 1480. Son successeur Charles III le suit de près, à la grande satisfaction du roi de France Louis XI qui hérite de la Provence, tant convoitée, en 1481.
La Provence, c'est la France
Désormais, l'histoire de la Provence sera liée à celle de la France. Louis XI va respecter tous les privilèges, droits, libertés et statuts du pays : les rois de France porteront le titre de "roi de France et comte de Provence". Il est fin politique et nomme des Provençaux aux postes-clés : Palamède de Forbin, lieutenant général et le baron Raymond de Glandèves, son gendre, sénéchal. La Provence est définitivement française, le seigneur d'Entrevaux y a grandement contribué.
Le dicton du siècle : de tant que le peuple est plus riche, le trésor royal est plus grand
1693 La destinée militaire d'Entrevaux
En 1690, le duc de Savoie s'allie aux Autrichiens. Louis XIV charge Vauban de consolider les forteresses qui défendent les grands cols alpins : Brinçon, Embrun, Seyne, Colmars et Entrevaux.
Le jugement sévère sur le pays et les Entrevalais
Vauban commence les fortifications en 1693. Lors de la visite des chantiers en 1700, il se déplace en chaise à porteur
- "par des chemins que le diable a fait"
- dans "un pays si rude et si mauvais que personne n'y voudrait demeurer"
- "le pays le plus déterré que l'on puisse imaginer"
- "le plus dur et le plus sauvage du royaume".
Vauban redoute au niveau des bastions les crues du Var et encore plus celles de la Chavagne "capable de rouler des rochers grands comme des carrosses". Il estimait la ville "assez bien peuplée pour sa petitesse, d'une petite bourgeoisie mutine et très malaisée à gouverner, accoutumée même à tuer son gouverneur."
Le grand projet pour Entrevaux
Vauban voulait faire d'Entrevaux une importante place forte. Les fortifications devaient s'échelonner jusqu'au sommet du Puy pour protéger l'arrière de la citadelle et largement en face de la Porte Royale pour protéger le pont et la rive droite du Var. La place de la garnison devait pouvoir soutenir un siège de 41 jours. Les travaux furent confiés à l'ingénieur Bonniquet, mais les contraintes budgétaires réduisirent le projet.
Entrevaux résistera aux deux invasions de la Provence au XVIIIe siècle : en 1704 lors de la guerre de succession d'Espagne, puis en 1746 lors de la guerre de succession d'Autriche (prise de Castellane par les Autrichiens).
Le dicton du siècle : c'est le pays le plus dur et le plus sauvage du royaume
1704 Le baptème du feu des fortifications
Guerre de succession d'Espagne : jusqu'à Entrevaux
Louis XIX accepte le trône d'Espagne pour son petit-fils Philippe d'Anjou. La France se trouve donc opposée à l'Autriche, l'Angleterre, la Hollande et le duché de Savoie dans ce qu'on appela la guerre de succession d'Espagne.
Les Savoyards assiègent la ville
L'armée du duc de Savoie Victor-Amédée se mobilise pour envahir la Provence. La flotte anglaise de l'amiral Rook bloque Antibes, empêchant les renforts français du chevalier de Damas de rejoindre Entrevaux. Le chevalier de Blaignac avec un contingent de 1500 soldats savoyards et deux fauconneaux (petits canons de campagne) remonte la vallée de l'Estéron et vient mettre le siège devant Entrevaux, défendu par le capitaine de la Contardière.
La forteresse inachevée
Les nouvelles défenses ne sont pas terminées quand elles essuient l'épreuve du feu le 7 juin 1704. L'artillerie de forteresse n'est pas en place. La garnison et les milices bourgeoises disposent d'une dizaine d'arquebuses. Les savoyards occupent les plateaux de la Pigière et du Clot dominant Entrevaux. Ils n'ont pas d'artillerie de siège, trop lourde pour être transportée sur les mauvais chemins de montagne.
Sortie des Entrevalais contre le camp savoyard
Le 14 juin, après une semaine de siège, la Contardière attaque de nuit le camp savoyard avec un total succès. L'assaut impétueux des Entrevalais provoque une débandade des ennemis qui ne seront pas poursuivis : la Contardière ne souhaite pas dégarnir la citadelle. Les renforts attendus gagnent enfin Entrevaux. La Contardière passe alors dans la vallée de l'Estéron et soumet une vingtaine de villages jusqu'au Var, levant des contributions au nom du roi de France.
La place forte de Vauban a tenu ses promesses, la frontière est devenue inviolable. Ses fortifications de Vauban ont été si parfaites et si impressionnantes qu'elles n'ont pratiquement joué qu'un rôle dissuasif : personne ou presque ne s'y est frotté. Est-ce dire qu'elles aient été inutiles ? À vous de juger ! Vauban affirmait que "la sueur épargne bien le sang".
1781 Entrevaux libère les Américains
Le 5 septembre1781, un Entrevalais, le commandeur de Glandèves, paricipe glorieusement à la défaite de la marine anglaise dans la baie de Chesapeake.
Depuis 1777, la guerre fair rage entre la France et l'Angleterre. Louis XVI (croix vé bâton) pense que pour vaincre, il faut frapper sur mer et aux colonies, là où les Anglais sont puissants. Les Américains se sont révoltés et ont proclamé leur indépendance, les Français les soutiennent, approvisionnent leur armée en armes, munition, matériel et argent.
Le siège de Yorktown et la bataille de la Chesapeake
Un corps expéditionnaire, commandé par Rochambeau et Lafayette, débarque à Boston en juillet 1780. L'armée anglaise, bousculée par les forces franco-américaines, se réfugie à Yorktown, dans la baie de la Chesapeake. Le 30 août 1781, se présente une puissante escadre française sous les ordres de l'amiral de Grasse. Elle bloque la baie, achevant l'encerclement des troupes britanniques.
Les prouesses du commandeur de Glandèves
Le 5 septembre, surgit la flotte anglaise de l'amiral Graves. La marine française appareille pour livrer combat en haute mer. À l'arrière-garde, "le Souverain", vaisseau de 74 canons, est commandé par le capitaine Jean-Baptiste de Glandèves. Le centre anglais est durement touché par l'arrière-garde française. Le commandeur de Glandèves "ouvrit un feu terrible que des messieurs d'Albion ne purent supporter". Six navires anglais sont gravement touchés. Au cinquième jour de bataille, l'escadre anglaise, très éprouvée, se dérobe. La baie de la Chesapeake est aux Français. Derrière leurs remparts, les Anglais voient s'éloigner leur dernière chance.
L'Amérique et la Révolution française
L'armée anglaise capitule le 19 octobre 1781, les États-Unis étaient nés, le traité de paix est signé à Versailles en 1783. Un Entrevalais avait brillamment pris part à cet événement qui allait changer la face du monde. Sur proposition du général Washington, Jean-Baptiste de Glandèves fut décoré de l'ordre de Cincinnati.
Les soldats et les marins français rembarquent en 1783. Ils ont appris trois mots : Liberté, Égalité, Constitution. L'Amérique avait allumé le flambeau de la liberté, la France allait en illuminer le monde. la Révolution française était en marche.
1789 Entrevaux et la Révolution française
Pendant la Révolution française, que se passe-t-il à Entrevaux ? Rien. On attend l'ennemi de pied ferme, mais il ne viendra pas ! Dégonflés qu'ils étaient, les Savoyards !
À Paris, le 14 juillet 1789
Le peuple de Paris se soulève contre la monarchie absolue, le château de la Bastille, symbole du pouvoir discrétionnaire des rois, est pris d'assaut. Les Français exigent une constitution et une assemblée nationale élue composée de représentants du peuple qui garantissent leurs droits, la fin des injustices sociales, la suppression des privilèges des nobles et du clergé, la liberté et l'égalité pour tous les citoyens. La révolution commence, les difficultés pour la France aussi.
En Europe, les déclarations anti-françaises, les menaces, les mouvements de troupes aux frontières contraignet le gouvernement à la guerre. Dans une exaltation patriotique immence, 'la Patrie est déclarée en danger" le 11 juillet 1792.
Et à Entrevaux ?
Verrou de la moyenne Provence, la citadelle est en première ligne face au royaume de Piémont-Sardaigne en guerre contre la France. Le caractère dissuasif de la citadelle lui permit de ne pas être attaquée : une artillerie de siège était trop difficile à transporter par ces chemins de montagne et elle aurait seule permis à l'ennemi de prendre la place.Dans un rapport de 1792, le commandant de la place fait état d'une garnison de 340 hommes et 300 gardes nationaux composés de civils entrevalais, ainsi que de 17 pièces de canon en état.
L'armée des Alpes, sous le commandement du général d'Anselme, franchit le Var et occupe Nice le 30 septembre. Entrevaux ne sera jamais attaqué, la Garde nationale fera des opérations de police. Par contre, les Entrevalais firent sévèrement la chasse aux partisans de l'ancien régime qui tentaient de passer en Italie.
Lors de son passage en revenant d'Italie, Napoléon (qui n'était encore que Bonaparte), fut accueilli en grande pompe par la population. Très fiers de leurs remparts, les Entrevalais le prièrent de leur donner son avis sur la qualité des défenses, ce à quoi le général Bonaparte aurait répondu : "Mal attaquées et bien défendues, elles pourraient tenir un quart d'heure". Il semble qu'à la suite de cet épisode, il n'y eut plus un seul Bonapartiste dans la région ...
Le dicton du siècle : Mal attaquées et bien défendues, ces fortifications pourraient tenir un quart d'heure. (Bonaparte)

