Jacques ✎ - Gaius Rufus - 2


L’entrée de la tente du chef de cavalerie était largement ouverte sur l’extérieur et, malgré cela, il s’avérait nécessaire, même en plein jour, de maintenir allumées quelques lampes à huile pour y voir à peu-près clair.

TILMACHOS était assis sur un siège pliant et déroulait un volume entre ses mains. Car il était de ces chefs de guerre que les préoccupations intellectuelles ne rebutaient pas trop, aussi meublait-il ses loisirs en lisant des poésies ou tout autre chose. Soutenus par des trépieds en bronze, deux braseros luttaient contre le froid et l’humidité. TILMACHOS pouvait donc se tenir auprès d’eux en tunique courte, jambes et bras nus.

Pour déchiffrer les lignes écrites, il inclinait vers le papyrus sa tête aux cheveux courts et bouclés d’une teinte assez claire, presque blonde .  De temps en temps, pour reposer sa vue, il se redressait et dirigeait son regard au loin au delà de la tente et du camp vers les hauteurs boisées qui se dessinaient à l’horizon.

C’était un homme encore très jeune ; il n’avait pas trente ans. Ses épaules étaient larges et on pouvait deviner sous l’étoffe qui le recouvrait un torse solide et particulièrement musclé. Rasé avec soin, son visage, en dépit d’une cicatrice camouflée par des sourcils épais, paraissait harmonieux. Le nez droit, les yeux gris, les lèvres minces donnaient à l’ensemble de sa personne une impression d’énergie hautaine alliée à quelque sévérité.

Né dans une des plus illustres familles de la Thessalie, TILMACHOS possédait là-bas de belles terres et des haras réputés. Servant depuis une dizaine d’années dans la Légion Mercenaire, son autorité naturelle, ses talents de cavalier incomparable et son sens de la guerre avaient assuré son avancement rapide si bien que, maintenant, il occupait les fonctions de chef de cavalerie – magiter equitum selon l’expression latine, hipparque pour les Grecs -, ce qui faisait de lui le premier personnage de la légion après le légat .

D’un caractère impétueux sans être impulsif, ne ménageant pas sa peine mais sachant épargner celle de ses hommes tout en s’efforçant de rester juste, n’hésitant jamais à combattre avec une certaine ostentation au premier rang s’il le jugeait utile, TILMACHOS était estimé de tous. Mais, peut-être pour tout cela, était-il ainsi l’objet de la jalousie secrète du légat GAÏUS RUFUS.

TILMACHOS cessa de lire et déposa le volume sur un guéridon en fer forgé placé à portée de sa main.

La tente s’était assombrie subitement car trois hommes venant de l’extérieur se présentaient sur le seuil, formant de leurs corps un écran s’opposant à la lumière du jour. TILMACHOS les considéra un instant , ils se tenaient bien alignés, le plus grand au centre encadré par les deux autres. On distinguait mal leurs visages, mais ils portaient la cuirasse moulée, ornée de motifs en bronze ciselé, des officiers supérieurs. Immobiles, têtes nues, tenant leur casque dans l’arrondi du bras gauche, l’épée suspendue le long de la cuisse droite, le manteau, d’une couleur différente pour chacun d’eux, dégrafé et rejeté en arrière, ils saluaient leur chef de cavalerie suivant les rites des règlements militaires.

TILMACHOS leur répondit d’un geste amical puis les invita à prendre place devant lui sur trois sièges que des esclaves, surgis de l’obscurité, s’étaient empressés d’apporter. Ainsi FABIANUS le Numide, OSGATERIX le Gaulois et ARICIAS le Grec venaient-ils au rapport quotidien.

Après un échange de banalités courtoises et de considérations oiseuses sur la saison et les intempéries, TILMACHOS donna la parole au plus ancien. FABIANUS se leva donc. Pour être plus à son aise, il déposa à terre son casque à aigrette rouge et se dévêtit de son manteau également rouge qu’il laissa choir sur son siège avant de commencer à parler. Il s’exprimait en latin par phrases hachées qu’il prononçait rapidement et soulignait de grands gestes. Le préfet de l’escadron numide était un homme de taille moyenne, aux cheveux très bouclés, presque crépus, et totalement blancs. Son nez était crochu tandis que ses yeux, petits, semblaient être incrustés dans des orbites fortement excavées au milieu d’une face très basanée.

TILMACHOS fermait les paupières en l’écoutant. Ce qu’il entendait-là n’avait rien de bien réconfortant ni de bien nouveau non plus.

Depuis plusieurs jours, chaque matin, les mêmes incidents se reproduisaient. Des patrouilles circulaient dans les collines ; les hommes ne voyaient rien, n’entendaient rien mais se tenaient crispés sur leurs selles ayant l’impression d’être épiés. Il y avait par endroits des passages étroits où deux chevaux ne pouvaient pas se présenter de front. Les premiers franchissaient le défilé sans ennui mais brusquement, du haut d’un rocher ou de la corne d’un bois, quelqu’un bondissait sur le dernier de la file, le jetait à bas de son cheval, l’égorgeait et disparaissait avant que les autres cavaliers aient eu le temps de faire volte-face pour porter secours à leur compagnon.
C’étaient dans ces conditions-là que FABIANUS avait perdu deux hommes au cours de la matinée.

TILMACHOS hochait la tête avec tristesse car il ne pouvait pas s’empêcher de penser que, la veille, les cavaliers grecs avaient été éprouvés de la même façon. Or celui qui était tombé ce jour-là s’était trouvé justement être originaire de son propre domaine.

Lorsque FABIANUS eut fini de parler, OSGATERIX se leva à son tour. C’était un homme de trente-cinq ans environ d’une stature élevée, au torse large, à la taille mince et aux cuisses galbées. Il avait lui aussi déposé à terre son casque à aigrette verte pour croiser devant sa poitrine ses avant-bras solides où l’on pouvait voir les muscles se couler comme des lézards sous les torques d’or qui ornaient les poignets.
Il redressait sa tête surmontée de cheveux châtains, assez longs, par une sorte de tic qui lui faisait pointer en avant son menton anguleux  Dans ce geste, son manteau bariolé de rayures entrecroisées vert-sombre, rouge-brique et ocre pendait derrière lui en grands plis rigides.
TILMACHOS sourit en l’entendant parler. En effet, bien qu’issu d’une province occidentale de l’Empire, OSGATERIX utilisait la langue grecque par déférence envers son chef, mais aussi par souci de bon ton et il mêlait, non sans saveur, aux phrases bien construites d’un homme qui avait voulu étudier des expressions triviales de soldats.
Le rapport du Gaulois n’apportait pas beaucoup plus de lumière que celui du Numide. Cependant ses cavaliers avaient patrouillé en rase campagne et avaient aperçu à l’horizon des troupes armées plus ou moins importantes  Mais celles-ci avaient rapidement disparu hors de leur vue sans qu’un contact ait pu avoir été établi.

Le plus jeune des chefs d’escadrons, ARICIAS parla le dernier.
Le manteau bleu-sombre dont il se drapait, les boucles courtes et noires de ses cheveux donnaient à son beau visage régulier de prince achéen un aspect de gravité austère ; pourtant un sourire très pur et très doux glissa sur ses traits lorsqu’il se leva pour répondre à l’invitation de TILMACHOS.
ARICIAS avait également envoyé ses cavaliers en plaine et ceux-ci n’avaient rencontré que des cultures abandonnées . Les charrues de bois, dételées, avaient été laissées sur place tandis qu’hommes et bêtes avaient disparu . Les patrouilles grecques avaient aussi traversé des villages désertés où rôdaient quelques chiens faméliques. Selon toute vraisemblance, les habitants s’étaient enfuis en emportant l’essentiel, mais les meubles encombrants avaient été abandonnés sous les chaumières dont quelques-unes avaient été incendiées récemment.

TILMACHOS ne l’écoutait plus. Son esprit était ailleurs. Pour lui ARICIAS représentait beaucoup plus que l’officier qui commandait à quatre-cents cavaliers grecs ; c’était le compagnon fidèle qu’il retrouvait tout au long de sa vie.
TILMACHOS se revoyait, petit garçon, pataugeant avec ARICIAS dans la rivière qui séparait les domaines de leurs pères et retournant chaque pierre dans l’espoir d’y découvrir des écrevisses. Plus tard, ils avaient tous deux connu la férule du même précepteur, un vieil Athénien bavard mais à la main leste … Les mêmes maîtres leur avaient enseigné l’art de dompter les chevaux et de manier l’épée.
TILMACHOS évoquait dans sa mémoire leurs débuts à l’Armée, dix ans plus tôt en Syrie, lorsque pour leur première charge, placés côte à côte, ils échangeaient entre eux des sourires crispés pour se donner mutuellement du courage.
Depuis cette époque ARICIAS avait fait son chemin lui aussi. Sa valeur personnelle et ses origines aussi fameuses que celles de TILMACHOS, puisqu’on disait qu’il descendait d’AUTOMEDON, l’avaient rapidement fait distinguer parmi les jeunes Thessaliens et maintenant il commandait l’escadron grec, l’ancienne Aile Thessalienne, l’unité la plus importante de la Légion Mercenaire.
- Les gens de ce pays se cachent… C’est évident !
Ils ont peur des Daces et de leurs incursions mais ils se méfient aussi de nous …

La pensée de TILMACHOS voguait bien loin de ces contrées brumeuses. Il revoyait, sous le soleil éclatant de Thessalie, les poulains galopant dans les prés, les moissons qui inclinaient leurs épis sous le souffle du vent marin . Mais il imaginait surtout cette rivière capricieuse, limite entre les deux domaines, tout au long de laquelle il faisait si bon de flâner le matin tandis que sur l’autre berge apparaissait la silhouette souple de CHRYSILDA, la jeune sœur d’ARICIAS.
HELIODORE était revenu sous la tente à la suite des chefs d’escadrons et, en familier des lieux, il manifestait sa présence par des allées et venues discrètes tantôt écoutant ce qui se disait au rapport, tantôt stimulant le zèle des esclaves qui chargeaient les guéridons de plats et de coupes. Puis, comme l’un d’eux s’était approché de lui pour lui chuchoter quelque-chose à l’oreille, il était sorti hâtivement pour revenir aussitôt après, introduisant un homme.
C’était un des Parthes qui constituaient la garde personnelle du légat.

A son aspect, TILMACHOS se redressa sur son siège. Ses yeux se durcirent et les commissures de ses lèvres s’abaissèrent, donnant à son visage une expression de hauteur distante. De leur côté les préfets tournaient vers l’arrivant un regard sans aménité.
Car les Parthes n’étaient pas aimés. on leur reprochait d’être fourbes, cupides et cruels. On acceptait mal qu’ils fussent les seuls cavaliers à ne pas être placés sous le commandement de TILMACHOS, les seuls archers à n’avoir aucun compte à rendre au Crétois SITYX qui était à la tête des groupes légers d’archers et de frondeurs. On leur en voulait surtout d’avoir été introduits dans la Légion Mercenaire par le légat GAÏUS RUFUS qui avait ainsi rompu la tradition de ses prédécesseurs en refusant de s’entourer, comme ceux-ci d’une garde de Thessaliens.
Profitant de cette situation, les Parthes ne se montraient pas très souvent au combat où d’ailleurs ils ne risquaient pas grand chose . En revanche, ils furetaient un peu partout, rapportant à leur chef CHORSOES tout ce qu’ils avaient vu, y ajoutant même un bon nombre de calomnies. Et le légat, qui accordait à ce CHORSOES toute sa confiance, se renseignait ainsi.

Le Parthe s’inclina profondément devant TILMACHOS.
- Seigneur ! Le noble légat demande maintenant les principaux officiers car il a des ordres à donner.
- Des ordres ?

Le chef de cavalerie paraissait étonné mais HELIODORE lui murmura à l’oreille :
- Je crois savoir qu’il y a eu du nouveau et que les Germains de la centurie de HARTMANN ont été attaqués.
- Bien ! Que ton chef, CHORSOES, apporte notre réponse au légat et lui dise que nous arrivons .
TILMACHOS attendit que le Parthe fut sorti pour rompre le silence en s’adressant au porte-enseigne :
- Qu’as-tu donc appris, toi ?
- Rien d’autre, fils d’AMPELOS ! En revenant ici, j’ai entendu les sentinelles qui faisaient beaucoup de bruit en attendant le retour de la corvée de bois  Cela m’a paru insolite, aussi ai-je envoyé mon écuyer aux nouvelles. Il est revenu ici en même temps que le Parthe pour me dire que HARTMANN et ses hommes avaient été surpris par une forte troupe de Daces.

TILMACHOS eut un geste évasif puis se leva, ordonnant qu’on lui apportât ses armes. L’instant d’après deux esclaves aidaient le chef de cavalerie à passer au dessus de sa tunique la cuirasse moulée qui s’adaptait parfaitement à sa belle musculature  La cuirasse était renforcée par quelques pièces de bronze et, au milieu de la poitrine, s’étalait dans un but à la fois décoratif et protecteur une tête de Gorgone en argent ciselé .
TILMACHOS échangea ses sandales contre des brodequins solides où l’on avait fixé ses éperons d’or. Il suspendit à son cou son épée, jeta sur ses épaules un manteau de fine laine blanche, plaça sur sa tête son casque dont l’aigrette était également blanche puis s’apprêta à sortir.

HELIODORE pour le suivre, avait saisi l’étendard planté dans le sol à l’entrée de la tente  Le « vexillum » - ainsi le dénommaient les Romains – était une longue lance de frêne surmontée d’un aigle de bronze ; tout en haut était fixée une traverse formant une croix servant de support à une pièce de soie blanche qui flottait au vent et sur laquelle était brodée en or l’image du Centaure CHIRON, l’hôte sacré du Pélion. C’était l’enseigne de l’Aile Thessalienne attribuée maintenant à toute la cavalerie.
Pendant que leur chef revêtait ses armes, les préfets des escadrons avaient fait appeler auprès d’eux leurs principaux officiers.

C’est ainsi qu’apparut MARCUS d’Hippone, aux grands yeux sombres et au visage osseux. Il vint se ranger aux côtés de FABIANUS.
Le Picton BORALDOS, grand, large et rougeaud vint rejoindre OSGATERIX tandis qu’auprès d’ARICIAS se placèrent le Thessalien CALLISTHES et l’Athénien XIPHANOS qui commandaient chacun une des deux ailes de l’escadron grec.
TILMACHOS jeta un regard empreint de fierté sur ces hommes qui se groupaient autour de lui dans un élan spontané de force et de jeunesse. Les armes scintillaient au feu des lampes à huile et leurs manteaux multicolores s’agitaient dans leurs allées et venues.
Dehors les chevaux attendaient en piaffant car il n’a jamais été dans les usages qu’un officier de cavalerie se déplace à pied, même pour effectuer un court trajet .
Deux palefreniers vigoureux maintenaient à grand peine l’ardeur de l’étalon gris de TILMACHOS. Mais celui-ci bondit en selle et, dirigeant sa monture sans effort apparent, se mit en route vers la tente du légat.
Comme chacun de ses compagnons était suivi au moins d’un écuyer, lui-même à cheval, ce fut à la tête d’une troupe déjà imposante d’une vingtaine de cavaliers que TILMACHOS se présenta sur le forum où les autres officiers étaient déjà rassemblés.
 

Le vent avait tourné . Il soufflait, glacial, du Nord-Est venant de ces vastes étendues où l’on pouvait, disait-on, galoper des mois entiers sans rencontrer un seul village .

TILMACHOS frissonna ; tout en prenant place à la droite de GAÏUS RUFUS, il s’enfouit sous les plis de son manteau . Pourtant le chef de cavalerie était un privilégié ; jouxtant le légat, il pouvait prétendre d’abriter tant bien que mal derrière les toiles de tentes installées pour protéger la petite estrade où siégeait le général . Les autres subissaient les intempéries ; aussi, pour garder un peu de chaleur, s’étaient-ils groupés en un amas compact entourant le centurion HARTMANN qui pérorait tout en montrant une balafre fraîche sur son bras droit .

Ce dernier était cependant un homme taciturne mais, ce soir-là, se voyant l’objet de tous les regards, excité par un succès très récent, ayant peut-être en cette occasion bu plus que de raison, il ne cessait de raconter ce qu’il avait vécu les heures précédentes .

D’une belle prestance, le centurion se tournait vers les uns et vers les autres . Ses yeux bleus, très clairs, brillaient avec le déclin du jour et ses longues tresses blondes de barbare, se glissant hors du casque, dansaient sur ses épaules massives .

Tantôt HARTMANN parlait avec volubilité dans un dialecte germanique, tantôt il s’exprimait avec plus de lenteur en latin .

Recouvert d’une tunique blanche aux broderies voyantes, coiffé d’une toque de fourrure, CHORSOES se créa sans grand ménagement pour ses collègues une place au milieu de l’assemblée . Brandissant l’enseigne de bronze représentant la Louve allaitant les deux Jumeaux, il réclama aussitôt le silence d’une voix glapissante .

TILMACHOS regardait avec un certain malaise la face glabre, les pommettes saillantes et les petits yeux sournois du Parthe . Naguère l’honneur d’avoir à porter l’emblème de la Légion Mercenaire avait appartenu pendant des années auThessalien EURYPILE et, après que celui-ci fut tué au combat, PHILIPPE, qui lui aussi était d’une vieille famille des environs de Larissa , avait été proposé pour le remplacer . Mais RUFUS n’avait pas voulu entériner ce choix sous prétexte que PHILIPPE était trop jeune et d’un caractère trop turbulent pour remplir cette fonction qui lui conférait en quelque sorte une dignité sacerdotale . Puis, à propos d’une livraison de fourrage un grave différend ‘était élevé entre CHORSOES et le Gaulois OSGATERIX . L’équité la plus élémentaire avait alors mis le légat dans l’obligation de donner tort au Parthe . Et c’est sans doute pour compenser cette disgrâce momentanée que celui-ci s’était vu, un peu plus tard, attribuer le port de la Louve .

TILMACHOS avait vivement critiqué cette décision. Mais GAÏUS RUFUS lui avait répliqué que les choses avaient évolué avec le temps, que l’Aile Thessalienne n’était plus qu’un souvenir et qu’il n’y avait plus maintenant aucune raison pour favoriser les Thessaliens au détriment des autres . C’était donc de cette façon que ce Parthe au comportement douteux, qui n’avait pas plus de cinquante archers à cheval sous ses ordres, s’était poussé aux places les plus enviées .

GAÏUS RUFUS avait de réels talents de comédien . C’est pourquoi il demeura un bon moment sans parler, prenant une attitude qu’il estimait majestueuse, la main gauche soutenant son front pour faire croire qu’il pensait, la main droite sur la poignée de son épée pour montrer qu’il était le maître .

Puis il se redressa lentement bombant le torse et, d’un geste large, rejeta un pan de son manteau de pourpre par dessus son épaule . Il promena sans hâte un regard circulaire sur les assistants qui s’étaient rangés en silence à l’appel de CHORSOES .

Debout derrière le légat se tenait le Parthe portant la Louve . A sa droite siégeaient TILMACHOS, GOTFRIED le chef des Germains, KAMALA le chef des Thraces et auprès de chacun d’eux, en retrait, les porte-enseigne des unités qu’ils commandaient. A la gauche de RUFUS il y avait deux Romains : LUCIUS CORNELIUS, chargé d’une mission diplomatique, qui profitait de l’escorte de la Légion Mercenaire pour faire quelques étapes sur le chemin du retour ; l’autre se nommait MANILIUS, dirigeait l’Intendance et avait en outre la responsabilité du matériel de siège qui devait être laissé à Viminatium .

Le Crétois SITYX, FABIANUS, ARICIAS et OSGATERIX avaient encore droit à des sièges mais n’étaient pas plus abrités du vent que les centurions et les autres officiers qui fermaient le cercle en face du légat .

Alors GAÏUS RUFUS toussota pour éclaircir sa gorge leva la main droite et se mit à parler . Il débitait d’une belle voix grave de grandes phrases creuses et ronflantes faisant l’éloge de ses subordonnés – ce qui était inhabituel chez lui -, faisant son propre éloge – ce qui ne surprenait personne - .

Il accompagnait sa parole de gestes soigneusement étudiés. Il s’efforçait de donner à son visage flasque et gras d’homme ayant largement dépassé la quarantaine et ayant abusé de tous les plaisirs qui s’étaient offerts à lui une expression tour à tour autoritaire ou séductrice .

CORNELIUS,visiblement agacé par ce verbiage, fronçait ses sourcils épais et agitait son crâne rasé . Il était le seul à ne pas porter de tenue militaire et son cou maigre émergeait curieusement de la vaste toge blanche qui l’enveloppait .

Le légat déclamait :

_ Maintenant je vous demande un dernier effort !

Nous savons où l’ennemi a concentré ses forces .

Nous allons l’attaquer et ouvrir ainsi la route de Viminatium !..

TILMACHOS releva la tête, cherchant à croiser le regard d’ARICIAS .

GOTFRIED s’empourpra et fut pris d’une violente quinte de toux, interrompant ainsi l’orateur . Le chef des Germains cachait sous un pli de son manteau son visage atrocement amaigri . Il avait reçu, trois mois plus tôt, un mauvais coup de lance en plein thorax . Sa robuste constitution lui avait permis de survivre . Mais depuis cette blessure ses muscles avaient fondu ; chaque soir un accès de fièvre secouait son corps et, seul, son énergique entêtement le soutenait dans son commandement .

GAÏUS RUFUS ne savait plus que dire … La quinte de toux lui avait fait perdre le fil de son discours . Il bredouilla quelques mots puis finalement donna la parole au centurion HARTMANN pour que celui-ci puisse exposer à tous es faits dont il avait été le témoin . Pour la dixième fois HARTMANN reprit son récit . Mais il paraissait maintenant intimidé en face du légat et des autres Romains, d’autant plus qu’il voulait parler en grec, la langue officielle dans cette partie orientale de l’Empire, celle qu’avait employé le légat .

 

 

En phrases naïves avec des tournures incohérentes, le Germain raconta comment il s’était rendu dans les collines avec ses hommes pour y couper du bois de chauffage ; comment ils avaient été assaillis à l’improviste par une troupe importante de Daces . Mais il avait eu le temps de reprendre a centurie en mains, de repousser l’ennemi et même de ramener au camp six prisonniers .

_ Les a-t-on fait parler ? demanda aussitôt TILMACHOS.

GOTFRIED se redressa et dirigea vers le chef de cavalerie sa face couverte de grosses gouttes de sueur et dont les yeux brillaient d’un éclat farouche .

_ Il a été à peine besoin de les y contraindre .

Ils ont dit que trois-mille hommes environ étaient rassemblés sur la plaine qui s’étend au Nord du plateau, le plateau que l’on traverse en prenant la route de Viminatium par les collines .

_ C’est vraisemblable .

OSGATERIX s’était exprimé assez étourdiment et il poursuivit :

_ Mes cavaliers ont poussé des pointes jusque là-bas et ont vu des bandes armées assez importantes à l’horizon .

Il y eut un moment de silence . Le vent continuait à souffler dégageant complètement le ciel des nuages qui l’encombraient . Le soleil, très bas, jetait de longues traînées cuivrées sur l’Occident .

_ Quelles sont tes conclusions, légat ?

La question venait d’être posée sur un ton très calme en apparence, par TILMACHOS qui, prévoyant une décision hasardeuse et maladroite se demandait déjà quels arguments il pourrait bien opposer pour éviter le pire . GAÏUS RUFUS renversa la tête en arrière, ferma les yeux et serra les poings .

_ Nous avons construit ce camp en grande hâte pour permettre aux soldats de se reposer de leurs fatigues et de pouvoir observer les mouvements de l’ennemi .

Maintenant c’est chose faite .

Nos hommes ont repris du souffle et nous savons où se trouvent les Daces .

Nous ne pouvons pas demeurer plus longtemps ici le ravitaillement s’épuise .

N’est-ce pas vrai MANILIUS ? Ainsi interpellé, MANILIUS hocha la tête ; ses gros yeux roulèrent dans leurs orbites et il émit un grognement d’approbation. 

 
 
 
 
(à suivre)



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