✎ Jacques - Mélusine de Lusignan


Il y avait une fois, il y a de cela environ mille ans, une route qui se prolongeait vers le Sud à travers les forêts de chênes du Poitou. Les pèlerins avaient coutume de l’emprunter pour se rendre à Compostelle auprès du tombeau de Saint-Jacques .
Or, à quelques lieues de Poitiers, elle descendait dans une petite vallée encaissée, franchissait à gué un ruisseau dont le cours sinueux s’étirait sur un fond marécageux, puis remontait l’autre versant pour filer à nouveau vers les grands arbres . Près du gué se trouvait une auberge - lieu de repos pour les pèlerins - entourée de quelques fermes abritées sous des baliveaux où venaient se poser, le soir, des pigeons ramiers  D’où le nom de Coulombiers donné au village.


Les bonnes gens y vivaient tant bien que mal, cultivant leurs champs et gagnant chaque année un peu plus de terrain sur la forêt . Cependant les bêtes sauvages étaient nombreuses sous le couvert et les loups allaient même, jusque sous leurs yeux, enlever sournoisement une oie ou un chevreau . Mais le plus désastreux de tout était dû à un sanglier qui, depuis des années, venait chaque nuit ravager les récoltes et laissait le matin, en lisière du champ dévasté, d’énormes empreintes aussi larges que celles d’un jeune taureau. C’est en vain qu’on lui avait tendu des pièges car jamais il n’avait été pris. De même, un soir, les plus courageux s’étaient mis à l’affût… Mais l’un d’eux fut si cruellement blessé que, depuis, personne n’osait plus sortir des maisons après le coucher du soleil .

Aussi, le matin de l’Ascension, trois paysans s’étaient-ils levés avant le jour. Ils avaient revêtu leurs solides costumes de drap gris, ceux qu’on se léguait de père en fils et qui ne sortaient des coffres que les jours de grandes fêtes . Accompagnés de l’aubergiste - réputé pour savoir bien parler - ils s’étaient mis en route afin d’exposer leurs doléances à leur tout puissant seigneur le comte de Poitiers, duc d’Aquitaine.

Arrivés assez tôt pour assister à la Grand-Messe en l’abbaye de Saint Hilaire, les dimensions imposantes de la nef, la multitude des cierges faisant étinceler les vitraux et les dorures de l’autel, les chants graves des moines, tout cela paraissait à leurs sens émerveillés comme un reflet du Paradis . Et aussi quel beau spectacle offrait cette assistance où était rassemblé tout ce qu’une grande ville peut avoir de brillant : seigneurs à la mine altière vêtus de velours brodé d’or, dames aux toilettes recherchées présentant des nuances de coloris délicatement opposées ou riches bourgeois aux robes sombres garnies de fourrure.

Mais, au début de l’après midi, éblouis par tant de choses nouvelles et par le joyeux soleil de Mai, leurs yeux n’avaient retenu au passage de la cavalcade menant le comte à travers les rues tortueuses jusqu’à la grande place où il devait rendre justice que des images confuses où harnais bien astiqués rehaussés de plaques d’argent de plaques d’argent équipant de magnifiques chevaux à la crinière tressée, cottes mailles d’acier bleuté, heaumes incrustés de clous d’or, bannières multicolores, pages aux livrées éclatantes, chevaliers, gens d’armes, archers défilaient comme dans un rêve.

Au milieu de la grande place on avait installé une estrade où siégeait le duc sur un fauteuil de chêne sculpté, drapé majestueusement dans ses habits de cérémonie, l’épée au côté et la couronne posée sur ses cheveux gris . Il était entouré de grands seigneurs, de prélats, d’abbés mitrés et de savants docteurs en Droit ou en Théologie .Pendant que toute la population de Poitiers, groupée sur la Place, admirait ce train fastueux digne d’un des plus grands princes de la chrétienté.

Les uns après les autres, les bonnes gens qui demandaient justice s’avançaient vers la tribune et présentaient leur requête . Le duc les écoutait patiemment, leur posait quelques questions, demandait un témoignage, parfois se retournait vers ses voisins pour délibérer puis rendait sa sentence .
Quand vint le tour des paysans de Coulombiers, l’aubergiste s’inclina et dit :

- Gentil Sire ! Que vos actions soient bénies en tous lieux au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit et que la Bonne Dame du Ciel daigne jeter un regard bienveillant sur votre noble maison. Nous sommes vos humbles et loyaux sujets qui cultivons la terre au milieu des bois de Coulombiers et qui demandons justice aujourd’hui. Chaque année, Monseigneur, nos récoltes sont ravagées par un sanglier monstrueux . C’est pour nous plaindre de cet animal que nous sommes venus à vos pieds. Si vous n’accourez pas à notre aide, nous risquons de mourir de faim, nous, nos femmes et nos enfants…De plus, il a déjà rendu infirme l’un de nous qui avait eu l’audace de l’attaquer…

- Bonnes Gens ! répondit le comte de Poitiers . De par mon Droit de Justice, je condamne ce sanglier et, moi-même, j’irai le chasser dans une huitaine. Allez maintenant, de ma part, trouver mon intendant pour qu’il vous fasse servir de quoi vous restaurer et qu’il vous verse le prix de vos récoltes. Allez ! Et que Notre Seigneur vous ait en Sa Sainte Garde !



La chasse

Ce matin-là, à travers la petite vallée de Coulombiers l’écho transmettait de proche en proche les sonneries de cor, les hennissements des chevaux et les jappements impatients des chiens. Tout l’équipage du duc d’Aquitaine était sur pied et déjà les veneurs, sur deux files, s’enfonçaient dans la forêt, vêtus de livrées sobres renforcées de cuir aux genoux et aux coudes, une petite dague au côté, une corne d’ivoire en bandoulière ; ils arrêtaient de temps en temps leurs montures pour faire retentir un appel.
Puis venaient les valets à pied, bêtes superbes et bien nourries, de haute taille, aux oreilles pendantes, tachées de grandes plaques noires et jaunes.
Derrière la meute s’avançait la troupe joyeuse et élégante des chasseurs suivant le vieux comte qui maintenait avec vigueur la bride d’un grand cheval gris-pommelé. Au milieu des vassaux, outre le fils du comte caracolant fièrement sur un magnifique destrier noir, on remarquait un jeune homme aux habits plus modestes. C’était Raymondin, chevalier sans fortune, qui était venu à la Cour d’Aquitaine servir son oncle par l’épée.

A un carrefour, le maître-veneur mit pied à terre et, tenant un chien en laisse, disparut dans un taillis. Au bout d’un quart d’heure environ, un aboiement suivi d’un appel de cor se fit entendre. Les chiens, aussitôt, furent découplés et les cavaliers se précipitèrent dans cette direction . Ils trouvèrent alors le maître-veneur qui gesticulait et montrait à tous la place où le sanglier avait été levé . Puis, ayant donné des ordres à ses hommes, ceux-ci se dispersèrent à travers la forêt .
Mais déjà les chiens étaient loin ; ils avaient filé au milieu des fougères donnant tous de la voix, suivant directement le pied et le tapotement démultiplié de leurs pattes ne se faisait plus entendre sur les feuilles mortes .
Le fils du comte et les seigneurs se lancèrent au grand galop ans la poursuite .

Raymondin, lui aussi, allait éperonner son cheval quand son oncle le retint .
- Beau neveu ! Laissons courir ces fous…
L’animal est vieux et rusé ; il les sèmera en route…
Moi aussi, je suis vieux ; et je connais ces bois presque aussi bien que lui .
Ne nous pressons pas . Laissons-le filer et nous pourrons ensuite nous porter à sa rencontre .
Ils partirent donc au pas .
La voix des chiens s’éloignait de plus en plus . Parfois ils semblaient en défaut et le silence régnait pendant quelques minutes ; puis, à la suite de quelques aboiements isolés, la meute reprenait en chœur .
A quatre ou cinq reprises le cor se fit entendre . Chaque fois le comte de Poitiers faisait halte, écoutait avec une grande attention puis réfléchissait un instant . A la fin il sourit, changea de direction et, par quelques coups d’éperons, mit son cheval au galop.
Ils arrivèrent enfin au creux d’un petit vallon . Les arbres y délimitaient, autour d’une mare, un espace libre assez grand couvert de mousses et d’herbes dures . Arrêtant alors leurs chevaux, ils restèrent immobiles dans l’attente .
Petit à petit le silence se rétablit dans la forêt ; un silence pesant, presque inquiétant ; c’est à peine si on entendait, très loin, très loin, le bruit de la meute . Un vent léger agitait les feuilles des chênes et les mésanges, un instant interrompues, surmontèrent leur timidité et recommencèrent à décortiquer les bourgeons à la recherche d’insectes, indifférentes aux chasseurs .
Mais les aboiements devinrent de plus en plus distincts et les sonneries de cor se rapprochèrent .
Le comte de Poitiers se retourna vers son neveu avec un petit geste de satisfaction .
Tous deux imaginaient les chiens, haletants, la langue pendante, acharnés sur les traces de la bête et, bien loin derrière eux, les cavaliers fatigués par une longue course .

Enfin les chevaux relevèrent la tête, vaguement inquiets .
On vit alors les fougères s’agiter de façon anormale et, brusquement, un énorme sanglier apparut dans la clairière . Il fit un pas, redressa sa hure et promena ses petits yeux vifs sur les alentours .
Les deux chasseurs, servis par le vent, étaient cachés à l’abri d’un buisson de bourdaine . Rassuré par cette inspection, le sanglier s’avança donc vers la mare .

Mais déjà le comte arrivait au galop, l’épieu en avant .
Le solitaire l’aperçut et se retourna pour fuir . C’était trop tard car la pointe l’atteignit à l’épaule . Rendu furieux, il fit un bond de &côté pour échapper et chargea dans les jambes du cheval.
Celui-ci se cabra puis s’affaissa sous le choc brutal d’un coup de défenses . Le sanglier aussitôt se jeta sur le cavalier .
Cependant Raymondin, se précipitant au secours, transperça la bête de son épieu avec une telle vigueur que la hampe en vibrait encore le temps d’arrêter son cheval et de le faire tourner.
Mais, revenant sur ses pas, son sourire de satisfaction fit place à une expression de sollicitude anxieuse à la vue de son oncle, pâle et inerte, gisant à demi-écrasé sous le poids énorme du sanglier . Aussi, mettant pied à terre, se pencha-t-il pour le libérer et lui offrir ses soins .
Et, brusquement, il bondit en arrière, les yeux dilatés par l’effroi…
Son épieu avait traversé de part en part le corps du sanglier et la pointe était venue se planter dans la poitrine du comte…


La fuite du chasseur

Une tache blanche tremblait devant ses yeux ; sa tête lui semblait lourde, lourde…
Il demeura un instant les jambes vacillantes puis, d’un geste automatique, arracha l’arme, la jeta dans un fourré, sauta en selle et, d’un violent coup d’éperons, enleva son cheval à toute allure droit devant lui à travers la forêt .
Penché sur l’encolure pour éviter les branches basses, éperonnant et cravachant sans arrêt, les traits crispés, les cheveux en désordres, le regard fixé au loin sur un souvenir terrifiant, Raymondin galopait tout droit sans regarder par où il passait .
Les ronces, les épines noires lui déchiraient les vêtements et traçaient des balafres sanglantes sur les flancs du cheval .
Tout droit… Toujours tout droit
Plus vite… Encore plus vite…
Depuis longtemps déjà il n’entendait plus la meute . Mais à chaque foulée, le sol retentissait sous les sabots .
- Meurtrier… Meurtrier…résonnait alors à ses oreilles .
Et le bruit se répercutait aux arbres .
- Meurtrier… sifflait le vent dans les branches.
- Meurtrier… disait la feuille de houx qui lui griffait le visage .
Plus vite… Encore plus vite…
Il fuyait sans oser se retourner, poursuivi par la vision de cette face exsangue et inanimée.

De sa propre main il avait tué son bienfaiteur, le frère de sa mère, l’homme qui l’avait aimé comme son fils…
Où fuir pour échapper à cette pensée qui bouillonnait dans son cerveau ?..
Tout droit… Toujours tout droit… à travers les fourrés et à travers les coupes…
Dans les éclaircies, à demi-fou, le cheval traçait son chemin en plein milieu de la « brande » au risque de trébucher et les branchages se rabattaient violemment sur Raymondin .
Déjà ses manches étaient en loques et ses cuisses saignaient . mais il ne voyait rien ; il ne sentait rien ; seule l’obsession de sa maladresse dirigeait ses traits sur son dos . Aussi, malgré les obstacles de la route, s’obstinait-il à exciter sa monture avec un acharnement spasmodique .
Au delà de la forêt, par les champs cultivés, il poursuivait sa course folle, foulant aux pieds le blé vert . Puis le ruisseau fut franchi d’un seul bond et le versant de la vallée remonté du même élan .
Encore d’autres bois avec des taillis et des épines…
Qu’importe !..
Tout droit… Toujours tout droit…
- Meurtrier… criait le pic vert de sa voix sarcastique .
Maintenant le soleil disparaissait à l’horizon et c’étaient des taches de sang qui, se faufilant à travers les branches, venaient imprégner les feuilles mortes… C’étaient des taches de sang qui glissaient obliquement sur la crinière du cheval…
-Meurtrier… gémissait la chouette en se réveillant et d’autres chouettes lui répondaient .
D’où venait ce son de cloches apporté par le vent ? De Sanxay ou de l’abbaye de Celle ?
Quelle direction avait-il prise ?
Il l’ignorait…
Qu’importe !..
Tout droit… Toujours tout droit…
Et d’abord, que sonnaient-elles ces cloches ?
L’angelus du soir ou le glas ?
Le glas… Ce ne pouvait-être que le glas…
-Le duc d’Aquitaine, comte de Poitiers, est mort…
Celui qui l’a tué est son neveu Raymondin…
Pleurez, bonnes gens… Pleurez et maudissez le meurtrier…

Et toutes ces idées allaient et venaient dans la tête du chevalier, s’entrechoquaient et s’amalgamaient en un tout incohérent où dominait le besoin impérieux de fuir, de fuir n’importe où mais de fuir… Non pas pour échapper à la responsabilité ou au châtiment, mais pour échapper à cet horrible souvenir et à la conscience d’être soi-même un meurtrier .
Mais en suivant un sentier le cheval ralentit .
Pourquoi ralentir ?
Il fallait continuer…
Toujours plus vite… à la cravache…
Rien n’y fit ; il ralentissait toujours… Progressivement son allure devenait plus modérée . Il ne réagissait plus aux coups d’éperons et sa respiration, de plus en plus rauque, prenait maintenant un rythme haletant et saccadé . Une écume rosée, abondante, dégouttait tout le long de la bride . La sueur et le sang maculait sa robe blanche .
Malgré les injures et les coups, il prit le pas, trébucha une ou deux fois puis s’écroula .
Alors Raymondin reprit son chemin en courant .
Mais petit à petit, la fatigue s’insinuait à travers son corps .Sa tête était chaude et douloureuse, sa gorge sèche . Bientôt il dut s’arrêter de courir pour avancer d’un pas hésitant .
Et la nuit était déjà arrivée . les buissons émergeant de l’ombre prenaient au clair de lune des aspects bizarres et terrifiants . Raymondin marchait toujours, portant de temps à autre la main à son visage pour ne rien voir…

Mais le sentier s’élargit et aboutit à une nappe d’eau assez grande dont les oscillations scintillaient dans l’obscurité .
Raymondin fit les derniers pas en titubant et se jeta à plat ventre parmi les bouquets de cresson . Il se mit à boire à pleine bouche goûtant avec volupté la satisfaction de sentir ses forces se regrouper à chaque gorgée . Puis il s’assit sur une pierre pour reprendre son souffle . Sa tête était plus calme maintenant : aussi se mit-il à regarder autour de lui .
Il était devant une source sortant, à sa droite, d’une grotte creusée au bas d’un rocher à flanc de coteau . L’eau se débitait en abondance, s’étalait au milieu du chemin puis se prolongeait à gauche par un petit filet ruisselant sur un fond caillouteux .

Soudain, de ce côté, un cri léger se fit entendre, suivi d’un bruit d’éclaboussure .


La rencontre

Vite, Raymondin se redressa, portant instinctivement la main à son épée . Mais son bras retomba avec un geste de stupéfaction .
Une jeune femme se tenait devant lui, nue…
Effrayée et choquée d’être ainsi surprise au bain, elle essayait de se réfugier vers la grotte . Elle courait dans l’eau et la lune jetait des anneaux d’argent autour de ses chevilles
Elle passait de profil et Raymondin pouvait apprécier la souplesse d’ensemble de son corps avec la pointe vigoureuse mais discrète de sa poitrine, la courbe régulière de son ventre, la légère cambrure de ses reins et les lignes fuselées de ses cuisses . Ses cheveux noirs cachaient en partie son visage et s’estompaient dans la nuit .
Elle allait disparaître dans la grotte lorsque Raymondin bondit pour lui barrer la route et, se trouvant nez à nez avec elle, lui saisit les poignets .
D’un geste sec elle se dégagea .
_ Qui es-tu, toi qui oses venir troubler mon secret en cet endroit ?
Un moment décontenancé par les grands yeux sombres qui le fixaient durement au milieu du joli visage au charme enfantin Raymondin finit cependant par se reprendre pour dire brutalement :
_ A quoi bon ces paroles !..
Tu es belle, tu es jeune et moi, qui passe par ici, je ne peux pas rester indifférent à la vue de ton corps…
Aussi pourquoi…
_ Qui es-tu, toi qui oses porter la main sur moi ?
Toi qui oses me tenir de tels propos ?
_ Qu’importe le nom d’un chevalier qui n’aura occupé qu’un seul instant dans ta vie…
Tu ne me reverras jamais plus et, demain, tu m’auras déjà oublié…
_ Mais qui es-tu donc, toi qui es venu me surprendre ?
Que signifie cet air égaré ? Et ces cheveux en broussaille, cette face égratignée, pleine de sueur, de poussière et de sang ?
Ces habits en guenille ?
Quel mauvais coup as-tu commis ?
Alors Raymondin baissa la tête ; ses épaules se voûtèrent et il porta la main à son visage en gémissant .
_ Aie pitié de moi ! Ne parle pas ainsi… Tu as raison… Je suis un misérable…
Tu es trop belle et je suis indigne de toucher à un seul de tes cheveux …

Mais, de grâce, accorde cette seule consolation au malheureux qui fuit sans espoir .
Je vois tes yeux sévères flamboyer dans l’obscurité .
Ils m’effrayent… Et pourtant Dieu les a créés pour sourire.
Fais, je t’en supplie qu’ils laissent une seconde glisser sur moi une lueur plus douce…
Alors je reprendrais mon chemin de maudit, de damné emportant malgré tout avec moi quelques poussières de bonheur…
Il s’assit sur une saillie de rocher et, ramassé sur lui-même, la tête dans les mains, les coudes sur les genoux, il se mit à sangloter .
Elle se pencha vers lui et posa légèrement la main sur son épaule .
_ Quelle chose terrible a bien pu te mettre en pareil état ?
Réponds-moi !
Tu as découvert mon secret et j’ai le droit de connaître le tien .
La voix n’était plus impérieuse ni cassante ; elle s’était adoucie et était devenue si persuasive que Raymondin releva les yeux et, malgré lui, se mit à parler .
Il parlait par phrases hachées qui sortaient péniblement avec des à-coups, sur un ton monotone et impersonnel .
Et, pendant ce temps-là, ses yeux ne cessaient de la contempler, ne réalisant pas - et ne cherchant d’ailleurs pas à comprendre – pourquoi ses formes n’apparaissaient plus dans leur nudité première .
En effet - était-ce dû au clair de lune ou aux brouillards de la nuit – des voiles légers, bleuâtres et translucide, se mouvaient autour d’elle l’enveloppant de la tête aux pieds, se groupant pour former des drapés qui se précipitaient, confluents, en rangs serrés sur la poitrine et se répandaient ensuite en une lame diaphane étalée jusqu’à terre .
Mais tout en parlant, Raymondin éprouvait un véritable soulagement ; le calme réapparaissait dans son esprit et ses traits, peu à peu, se relâchaient .
Elle l’écoutait, pensive, s’apercevant que, malgré ses vêtements en loques, il avait conservé une belle apparence et que son regard prenait, en revenant à la normale, une expression de noblesse et de fierté . L’éclat de ces yeux attachés sur elle venait agiter dans les profondeurs farouches de son âme un sentiment nouveau et obscur où se mêlaient un malaise inquiétant mais aussi une douceur mystérieuse.

Ils restèrent longtemps sans dire un mot . Il avait pris les mains de la jeune femme entre les siennes ; et elle l’avait laissé faire . Elle était debout devant lui, toujours environnée de tourbillons de voiles, et semblait demander au silence et à l’obscurité l’explication de tout ce qu’elle ressentait .
Enfin elle le regarda en face et lui dit :
- Tu as violé mon secret… Tu devrais mourir…
- Mais, recevoir la mort de ta main est la plus belle chose que je puisse espérer . Et c’est un châtiment que je mérite .
Voici mon épée… Frappe… Et je serais heureux…
Doucement, elle écarta la main qui lui présentait l’arme .
- Non !.. J’ai pitié de toi…
Mais puisque tu me dois ne réparation, tu m’épouseras…
Comme il se levait en chancelant, ouvrait lentement les bras et voulait parler elle arrêta son geste .
- Il y a une condition ! Une seule…
Promets-moi de ne jamais chercher à me voir le Samedi .
- Par la Sainte Mère de Dieu, je te le promets sur mon honneur de chevalier !..
Maintenant, viens… Ne perdons pas de temps…
Partons ensemble loin d’ici…
- Pourquoi fuir ?
Ne t’inquiètes plus au sujet de cet accident de chasse…
Retourne à Poitiers ! Assiste aux funérailles de ton oncle… Porte son deuil…
Rends hommage au nouveau duc !
Ne crains rien…
Je ferai de toi un grand seigneur.


Le comte de Lusignan

Quelques années s’étaient écoulées et Raymondin, comte de Lusignan, était devenu l’un des plus puissants vassaux de son cousin le duc d’Aquitaine .
Sa fortune avait été vite faite . Peu de temps après la mort accidentelle de son oncle, il avait épousé dans l’intimité une jeune fille d’une beauté merveilleuse, intelligente et douée de qualités innombrables . De plus elle apportait en dot un trésor d’une valeur quasi-inestimable . Elle se nommait Mélusine et on ne l’avait jamais vue à la cour de Poitiers, pas plus que dans les autres grandes villes du duché .
Au bord de la Vonne, au sommet d’un coteau boisé, elle avait fait bâtir le château de Lusignan et employé pour cela des ouvriers inconnus mais si habiles que les bonnes gens exagéraient à peine en racontant qu’il était sorti de terre en une nuit…
Puis Raymondin avait loyalement servi son suzerain à la guerre où il s’était rapidement acquis la réputation d’un brave . Cela lui avait aussi permis d’agrandir son domaine de devenir le maître de belles terres fertiles, de vastes forêts et de plusieurs places fortes
Appréciés de leurs amis qu’ils conviaient fréquemment à des réceptions magnifiques, aimés des paysans pour qui ils se montraient pleins de bonté et de compréhension, les châtelains de Lusignan menaient donc une vie heureuse en compagnie de leurs trois jeunes enfants .

Or, un soir d’été, Raymondin et Mélusine étaient accoudés au bord d’une fenêtre regardant la Vonne couler à leurs pieds au milieu des prairies, lorsqu’un serviteur vint annoncer qu’un chevalier frappait à la porte .
-Eh bien ! Qu’on le fasse entrer !
Je vais de suite à sa rencontre .
Et Raymondin se dirigea vers la cour intérieure .
Pendant ce temps-là, le pont-levis était abaissé, la grande porte de chêne ouvrait ses deux battants, les gardes s’accrochaient aux contre-poids pour faire remonter la herse et le visiteur entrait dans la cour.

Il montait un vilain cheval au poil bourru ; ses vêtements étaient vieux, usés et souillés par la poussière d’une longue route ; son visage était maigre avec des yeux cernés et un menton mal rasé. Il était suivi d’un écuyer de mauvaise mine, calé entre des paquets informes sur le dos d’une bête cagneuse .
Le chevalier mit pied à terre et eut un sourire amer en apercevant Raymondin . Mais celui-ci fit un geste de surprise puis, ouvrant les bras, se précipita vers lui .
- Enfin ! Je t’ai retrouvé ! Est-ce possible ?
Que Notre Seigneur soit loué, ainsi que Sa Sainte Mère !
J’avais perdu ta trace depuis longtemps : mais je pense que mon messager a fini par te rejoindre puisque te voici chez moi...
-Oui ! Tu es demeuré au service de notre oncle alors que moi, j’ai préféré aller chercher fortune ailleurs . Et je guerroyais chez quelque seigneur au bord du Rhin quand un homme est venu me trouver : Baron, voici quelques années que je suis à votre recherche - c’est à peu-près ce qu’il m’a dit – car votre frère m’a envoyé vers vous : il a fait un riche mariage et a acquis rapidement une fortune considérable ; il vous demande de venir la partager…
J’ai donc laissé là mon burgrave et j’arrive après un long voyage, assez pénible d’ailleurs…

Pour célébrer le retour de son frère, le comte de Lusignan avait organisé de grandes fêtes où avaient été invités tous les seigneurs du Poitou .
Pendant une semaine, Mélusine avait inauguré chaque jour plusieurs toilettes toutes plus merveilleuses que les autres . On avait pu voir sur elle des tissus venus de pays lointains et fabuleux, des voiles si fins qu’on les aurait crus impalpables, des coiffes gracieuses cachant en partie ses cheveux noirs ou laissant deviner à travers les dentelles le creux moelleux de la nuque . Et, dans l’ensemble de sa silhouette, quelques détails nouveaux et inattendus rehaussait son charme à tel point qu’il éclipsait presque celui des autres femmes . pourtant la plupart d’entre elles étaient jeunes et jolies, portant avec aisance des robes aux magnifiques broderies et des bijoux superbes .
Assise au haut bout de la table, entre le duc d’Aquitaine et Hugues, son beau-frère, elle présidait aux repas où l’on servait des quantités de plats recherchés et cuisinés avec art .

Les valets de bouche entraient dans la grande salle portant sur leurs épaules d’immenses plateaux d’argent où étaient disposés soit un quartier de bœuf, soit un cerf entier paré de son pelage et de ses bois . On amenait aussi des pyramides de faisans rôtis à peine retirés de la broche, des échafaudages de fruits et des gâteaux travaillés comme de véritables pièces d’orfèvrerie .
Les meilleurs vins de Bordeaux et des coteaux de la Loire, les liqueurs de Saintonge, versés en abondance, répandaient d’un bout à l’autre de la table une ambiance joyeuse d’où jaillissaient spontanément des chœurs aux répertoires variés : chants de guerre, farouches, nostalgiques et violents, refrains de chasse aux paroles crues mais pleins d’entrain, chansons à boire et chansons à la gloire de l’amour et des jolies femmes se succédaient, rebondissant avec l’écho de haut en bas du donjon tandis que des musiciens, à l’autre bout de la salle, retrouvaient rapidement l’air et accompagnaient de leurs divers instruments .
Entre chaque service on voyait apparaître soit des jongleurs faisant admirer leurs tours d’adresse, soit des montreurs d’animaux exhibant un singe ou un chien savant . Ou bien venait un joueur de viole qui chantait de jolies complaintes pleines de douceur et de rêverie puis improvisait des couplets sur les beaux yeux de Mélusine, sur la grâce des autres dames, la vaillance du duc d’Aquitaine et celle de ses vassaux .
Hugues observait tout cela en silence, se disant en lui-même :
-Pendant plusieurs années j’ai mis mon épée au service de nombreux princes . Je n’en ai récolté que quelques blessures, peu de gloire et pas un écu…
Tandis que mon frère, qui est resté à la cour de Poitiers et que l’on n’a pas vu souvent à la guerre, possède maintenant un château, de belles terres et se permet d’offrir des réceptions dignes d’un roi…

Et ce fut pendant huit jours une succession de banquets, de tournois, de chasses et de jeux . Le Vendredi l’entrain se calma un peu pour repartir avec plus de vigueur le Samedi .
Mais, ce jour-là, Hugues remarqua que Raymondin, contrairement aux autres chevaliers, était d’humeur sombre . Celui-ci mangeait peu, buvait à peine et n’adressait pas la parole à ses voisines .
Intrigué, Hugues s’aperçut alors que Mélusine était absente .

C’est pourquoi, un peu plus tard, pendant que tout le monde dansait, il s’approcha de son frère seul dans l’encoignure d’une fenêtre.
-Pourquoi es-tu si triste aujourd’hui ?
-Ce n’est rien !
-J’ai remarqué l’absence de ma belle-sœur .
Est-ce la cause de ton ennui ?
Raymondin eut un petit haussement d’épaules pour éviter une réponse évasive .
-Serait-elle malade ?
-Non !
-Mais nous ne l’avons pas vue de la journée .
Peut-être n’est-elle pas au château ?
- Oui !
- Hier-soir elle ne semblait pas y songer .
C’est un motif urgent qui l’a obligée à te quitter…
- Sans doute…
- Où est-elle allée ?
-Je n’en sais rien…
- Mais, serais-tu devenu fou ?..
Tu laisses partir ta femme sans chercher à savoir où elle va…
- N’insiste pas, je te prie !
Demain tout redeviendra normal .
Pour ce soir, laisse-moi et ne m’interroge plus à ce sujet…
- Pardon ! N’oublie pas que je suis ton frère aîné et que j’ai le droit de connaître tes soucis .
Peut-être pourrais-je y remédier, avec l’aide de Dieu…
Raymondin soupira, hocha la tête puis, après quelques instants de silence reprit :
- Tous les Samedis elle s’absente .
J’ignore où elle va ; j’ignore ce qu’elle fait…
Quand je l’ai épousée elle m’a fait promettre de ne jamais chercher à le savoir…
Et j’ai tenu parole .
Mais le Samedi est pour moi un jour affreux…
Sans elle, je suis un malheureux et, souvent, je fuis le château où elle n’est plus . Toute la journée, j’erre sans but à travers les bois ; je ne pense même pas à chasser…
Et, le Dimanche matin, à mon réveil, je la retrouve à mes côtés aussi belle, aussi douce et aussi aimante que toujours .
Et pour couper cour à tout commentaire, Raymondin s’en alla.


La trahison de Raymondin

Les jours suivants Hugues, par quelques phrases perfides, s’efforça de faire naître la jalousie dans l’esprit de son frère .
- Pourquoi ne cherches-tu pas à savoir où elle va ?
Ton honneur est compromis… Tes gens doivent bien s’apercevoir de la chose et chuchoter entre eux…
Un serment que l’on fait, aveuglé par l’amour, n’a pas grande valeur…
Le bavardage de tes serviteurs contient peut-être une part de vérité ? Qui sait ?..
Tels étaient à peu-près les mots qu’il lui servait lorsqu’ils étaient seuls tous deux.
Et chaque fois Raymondin protestait ; ses réponses étaient violentes et souvent, seule la pensée d’avoir affaire à son frère - et à son hôte - arrêtait la main crispée sur la poignée de son épée.
Cependant tout cela restait dans sa mémoire . Il avait beau se raisonner, rejeter loin de lui ces idées, faire effort pour penser à autre chose ; malgré tout les paroles qu’il avait entendues revenaient d’elles-mêmes sournoisement, permettant au doute de se faufiler chez lui pour entamer petit à petit son bonheur.
Il devenait irritable et dur envers ses hommes . La nuit il dormait mal et, dans ses moments d’insomnie, se redressait sur son lit pour regarder Mélusine étendue à ses côtés, respirant régulièrement dans la paix d’un sommeil confiant.
- Où sera-t-elle Samedi ?..
Que deviendra-t-il de ce corps taillé avec tant de délicatesse ?..

Or, un Samedi matin, Hugues le trouva faisant les cent pas, l’ait hirsute, au pied de l’escalier qui montait au donjon .
- Elle a disparu par là…
Et il montra le mur .
- Comment cela ? Que dis-tu ?..
Oui ! Elle m’a quitté vers minuit .
Je feignais de dormir mais je l’ai suivie..
Et c’est là qu’elle a disparu…
- Dans le mur ?..
- Oui !.. Dans le mur…
Vois ce fleuron sculpté…
- Eh bien ?..
- Eh bien elle l’a tourné de sa main . Alors cette pierre-là a pivoté sur elle-même créant une ouverture dans la muraille…
Elle s’y est engagée et la pierre s’est refermée derrière elle…

- Connaissais-tu l’existence de ce passage ?
- Non !
- Tu l’as suivie, je pense…
- Non !
- Alors ?.. Serais-tu devenu lâche maintenant ?
Viens ! Nous allons nous y engager tous deux…
D’un geste brusque, Hugues déclencha le mécanisme et, poussant son frère devant lui, pénétra dans le passage .
D’abord ils suivirent un couloir sombre aux nombreux détours. Puis ils parvinrent à une galerie éclairée çà et là par de petites fenêtres taillées à même le roc au milieu des broussailles qui surplombaient la vallée de la Vonne.
Enfin la galerie s’élargit pour former une salle assez vaste où le soleil délicat du matin entrait librement par une large baie et venait jouer sur la mosaïque bleu-clair qui recouvrait les murs, les plafonds et le sol.
Au milieu de la salle, une petite piscine était creusée où l’on pouvait accéder par quelques marches.
On entendit un léger clapotis.
Raymondin, sans bruit, s’approcha pour voir.
Mais il s’arrêta net, poussant un cri d’horreur et se cramponna à son frère qui eut, lui aussi, un mouvement de recul et se signa…
Oui, c’était bien Mélusine avec ses cheveux noirs, son visage gracieux marqué d’une fossette au menton . C’était bien elle avec la ligne nette de ses épaules, avec ses seins fermes et bien soutenus. C’était bien elle avec le dessin précis de ses hanches arrondies.
Mais à ce niveau - et les yeux de Raymondin, plein d’effroi, étaient fixés dessus - les cuisses et les jambes avaient disparu pour faire place au corps écailleux d’un serpent dont la queue allait en s’effilant et fouettait l’eau à droite et à gauche .
Au cri de Raymondin elle avait relevé la tête, fait un geste de désespoir et des larmes apparurent au bord de ses paupières .
- Pourquoi es-tu venu ?
Toi que j’ai tant aimé, pourquoi as-tu trahi ton serment ?
Maintenant que tu m’as vue sous cette forme, notre bonheur est fini…
Nous ne pouvons plus vivre ensemble…

Puisque tu viens de dévoiler mon secret, apprends donc que je suis fée et que la malédiction de ma mère m’oblige, tous les Samedis, à prendre cet aspect en punition d’un crime ancien…
Tu m’as surprise, un jour, dans un de mes lieux préférés. J’ai d’abord eu pitié de toi. Puis j’ai appris à te connaître et à t’aimer.
Notre union n’aura pas été très longue, mais y avait-il au monde un couple plus heureux que le nôtre ?..
Et maintenant je dois m’en aller…
Que Dieu te protège !..
Veille sur nos enfants ! Leurs descendants rendront ta race illustre à travers le Poitou et à travers le monde. On comptera des rois parmi eux.
Pour moi, je vais recommencer à vagabonder par la terre jusqu’au jour où le pardon me sera enfin accordé.
Mais on sentira toujours ma présence lorsque quelqu’un de ta famille sera sur le point de naître ou de mourir…
Adieu !.. N’oublie pas que je t’ai beaucoup aimé…
Alors elle s’éleva d’un bond fantastique et disparut à travers la baie.
Raymondin, retenu par son frère, se pencha au dehors mais il ne vit rien.
Rien que des sansonnets qui se rassemblaient au faîte des arbres et la Vonne étalant ses détours paisibles au milieu des prés bas entre deux rangs de peupliers agités par le vent.

Jacques BOURLAUD Gneixendorf : 24-O1-1945



Index |Info | Imprimer | PDF | Permalien