🎓 Claude - Julot



Julot et Monsieur Maurice ne se rencontrèrent sans doute jamais bien qu'ils aient, tous les deux, noué certaines attaches à Coulignan ; celui-ci pour y avoir œuvré plusieurs fois, celui-là pour y avoir goûté la cuisine réputée de la Taverne d'Or.

Julot et Monsieur Maurice ne se rencontrèrent sans doute jamais ; pourtant, leur singulier destin aurait pu les rapprocher ...

Julot (on ne lui connaissait que ce surnom) s'était retrouvé à Coulignan parmi les réfugiés de Saint Nazaire vers la fin de l'automne 43. Pied bot, un peu sourd et plutôt "lent", comme on dit chez nous des pensifs, il n'en avait pas moins acquis une estime d'honnête journalier. Du genre silencieux, l'air mélancolique que les bonnes gens du village attribuaient à un grand malheur, il partait au travail de bon matin et rentrait tranquillement le soir chez lui.

Les premiers mois, "chez lui" avait consisté en un coin de grange dans la ferme des Dagneau qu'il avait aidé à la rentrée des grumes car ces fermiers exploitaient aussi une coupe en forêt des Brandes. Julot s'était attiré la bienveillance de ses employeurs pour son travail diligent et sa frugalité, ainsi que des félicitations très officielles de la Kommandantur de Poitiers, ayant secouru des soldats allemands après un déraillement proche de la coupe de bois.

Au printemps, un printemps sillonné très haut par les vastes escadrilles de bombardiers alliés grondant vers leur objectifs, Julot s'était établi au bourg voisin. Un baluchon sur l'épaule et une lourde valise de carton similicuir bien usée à la main, il avait emménagé dans une petite chambre située sous les combles d'une vieille bâtisse délabrée dominant la vallée de la Soule qu'enjambait un très long viaduc, le Pas de Prensé.

Ni eau courante, ni électricité et la toilette (un trou) dans une cour encombrée d'outillage agricole rouillé, ce logement suffisait pourtant à Julot qui appréciait davantage le beau panorama : la forêt au loin, les prairies parsemées de bosquets, les grands peuplier à travers lesquels scintillait la rivière et ce long viaduc sur la ligne de La Rochelle.

Julot admirait donc le paysage quand ses regards tombèrent en contrebas sur les jardins en bordure de la Soule, jardins bien entretenus excepté un vergé, accolé au viaduc, que les ronces avaient envahi ! Le cœur de Julot se mit à tambouriner et il alla immédiatement s'enquérir du propriétaire pour lui offrir ses services.

Le verger appartenait à un épicier-quincailler avare et soupçonneux qui pesa Julot, le jaugea et réfléchit ... invoquant les temps difficiles, l'incertitude des lendemains, les contrariétés administratives ... tergiversa ... réfléchit encore ... Mais le salaire ridiculement modeste que souhaitait le journalier finit par faire pencher la balance et il fut engagé - deux jours par semaine seulement.

Cet arrangement convenait à Julot qui devait aussi fournir deux journées à sa logeuse, une veuve dont la pension militaire s'augmentait du rapport d'un assez grand jardin et de ruches sur la colline derrière le poste d'aiguillage. Quant au reste de la semaine, Julot se disait qu'il trouverait bien de quoi s'occuper. Il avait l'habitude du bricolage et ne rechignait pas à l'ouvrage. Et puis la Soule offrait un refuge paisible aux pêcheurs ...

Alors, chaque matin, Julot descendait de son pigeonnier et empruntait la ruelle des Pourriers, clop-rip-clop, ses sabots annonçant le lever du soleil. A la fontaine, il obliquait soit vers la gare pour monter au jardin par la passerelle du chemin de fer, soit vers l'église pour descendre par le raidillon dans la vallée et le verger.

Il ne chômait guère, Julot. Le jardin entrait dans la saison des semis, des abris contre les giboulées et du bêchage des planches; les ruches bourdonnaient d'activité et réclamaient beaucoup d'attention. Quant au verger, c'était la jungle et Julot dégageait à grands coups de serpe, ramassait les branches mortes, taillait les plus folles, étayait celles-ci, baguait celles-là qui menaçaient de se briser. D'abord les pauvres arbres, l'enclos ... après !

Chaque soir, Julot réapparaissait à la fontaine où il saluait les femmes qui remplissaient leurs baquets et reprenait la ruelle des Pourriers, clop-rip-clop, ses sabots annonçant le coucher du soleil. Il tirait la lourde porte glissante qui fermait la courette et la barrait d'un solide étai, puis gagnait son logis où il se faisait un bouillon sur un réchaud à alcool et le sirotait, assis à la fenêtre, face au grandiose spectacle du crépuscule sur la vallée et son viaduc.

Julot avait le sommeil léger et se levait régulièrement au milieu de la nuit. Il allumait une bougie et, enveloppé d'une houppelande, bricolait un peu; puis se recouchait et se rendormait, satisfait, jusqu'à l'aurore que les coqs du bourg avaient la bonne idée de sommer au rendez-vous.

Un matin, écartant la couverture qui lui servait de rideau, Julot eut la surprise de voir un grouillement de camions et de soldats qui déchargeaient des rouleaux de fil de fer barbelés, du sable, des sacs de ciment, des fers à béton, des filets de camouflage, tandis que sur le viaduc des sentinelles appuyées au parapet inspectaient les environs à la jumelle. Julot se retira dans l'ombre de la chambre et continua à observer avec attention tous ces préparatifs : de toute évidence, les Allemands entreprenaient la construction d'un périmètre de défense autour du viaduc. Dans la nuit, et Julot n'avait rien entendu ! un poste de garde avait été construit en bout du viaduc ... un autre devait certainement lui faire pendant côté gare ... les camions avaient dû passer par le gué des Sarrasins pour arriver à pied d'œuvre ...

Ce jour là, précisément, Julot se rendait au verger. Il ne fut donc pas trop pris au dépourvu en apercevant, du haut du raidillon, le chemin du verger coupé par des barbelés mais continua clopin-clopant portant sa serpe et sa musette de casse-croûte. En s'approchant, il remarqua une pancarte "Halt" et s'immobilisa à quelques mètres. Aussitôt, un soldat émergea d'une petite redoute de sacs de sable d'où pointait le canon d'une mitrailleuse.

- "Où aller ?"

- "Je vais travailler au verger, ici ..." répondit Julot en montrant sa serpe et la pitoyable grille qu'il n'avait pas encore eu le temps de réparer.

- "Komm !.. Fenir !"

Julot s'avança tranquillement.

- "Papieren !"

Julot exhiba sa carte d'identité et déplia la lette de la Kommandantur que le soldat lut avec un sourire.
- "Ach, gut ! Mutig ! Pon, très pon ! Aller trafail ! Ponchour !" et il laissa Julot passer par la chicane.

Le mur de barbelés était maintenu au sol par des piquets métalliques et s'étendait du haut de la colline jusqu'à la rivière. Devant ces barbelés, on avait déjà creusé des trous peu profonds et une autre pancarte gisait à terre "Achtung Minen !" ornée d'une tête de mort ... une mitrailleuse calibre 7/5 ... reposait sur son trépied ... des réservistes ... devait y avoir une autre meurtrière sur le côté colline ... et l'entrée de la redoute était protégée par un amoncellement de sacs de sable. Julot souleva sa casquette et s'en alla calmement débroussailler le verger.

Il débroussaillait très consciencieusement, sans se presser, avec soin afin de ne pas trancher quelque plant nouveau ou compromettre par un coup malheureux la récolte future. Il taillait ronce après ronce, arrachait des racines de vigne sauvage, retournait les troncs pourris et ratissait tous les débris en tas pour bien faire sécher les broussailles avant d'y mettre le feu à la première occasion. Or, ce mois-ci s'avérait pluvieux et Julot devait s'abriter sous un sac en attendant que passe l'averse; les soldats, eux, se terraient dans leur fort que recouvrait une toile de bâche.

Le soir, Julot prenait le chemin du retour.

- "Peaucoup trafaille !"

- "Oui, y a du boulot."

- "Poulot ? Quoi Poulot ?"

- "Boulot, travail, c'est la même chose."

- "Ach ! ..."

N'avait pas compris. Aussi Julot, bonhomme, de se lancer dans une explication ... Ils étaient six dans la redoute ... devait y avoir une autre mitrailleuse qui balayait le flanc de la colline ...

- "Boulot, travail ... Arbeit."

- "JA, Ja ! Compris !" disait le soldats en éclatant de rire. Semblait un bon bougre malgré son harnachement réglementaire : son fusil vieux model, son masque à gaz et son casque. "Grand dieux !" se disait Julot, pourquoi le port continuel du casque ? Règlement ! Sont bien tous les mêmes . Règlement !

- "J'reviens après-demain. Salut !"

- "Was ?.. ach, pon, salut, temain !"

Julot repassait la chicane, soulevait sa casquette et s'éloignait clopin-clopant.

Après deux ou trois semaines, les soldats et Julot en étaient aux sourires et aux profuses conversations bien que leurs vocabulaires ne se soient pas beaucoup améliorés. Julot arrivait à l'heure. Un soldat sortait de la redoute et lui ouvrait la chicane sans lui demander ses papiers. Là, ils échangeaient quelques mots. D'autres soldats sortaient, amusés par ce divertissement. Tous faisaient partie de la réserve et montrait des photos de famille, offraient des cigarettes à Julot, du café même avec une tranche de gros pain noir beurré. Et puis, après un moment qui, chaque semaine s'allongeait un peu plus, Julot prenait congé de ses hôtes et allait se mette à l'ouvrage.

D'ailleurs, il avait bien œuvré et l'épicier-quincailler ne pouvait pas se plaindre : les arbres fruitiers tous dégagés, les allées retracées, la grille d'entrée rafistolée (l'épicier-quincailler refusait de pourvoir à la peinture qui aurait tout de même bien agrémenté sa "propriété") et le cabanon redressé. Julot avait fini par convaincre son patron de lui laisser dégager l'extérieur, c'est à dire le sentier entre le verger et les piles du viaduc afin d'enrayer une fois pour toutes l'envahissement des ronces et pour dégager la rue.

Un jour, après une semaine de soleil, Julot amassa les ronces et les branches mortes sous les voûtes du viaduc et y mit le feu. Il se tenait là appuyé sur son râteau, à surveiller les flammes lorsqu'un des soldats s'approcha.

- "Achtung, Feuer ! Attention !"

- "Ja, ja" fit Julot, "beaucoup Achtung !"

Le soldat, un nouveau remarqua Julot, se mit à rire et alluma une cigarette. Puis, réflexion faite, s'empressa d'en offrir une au journalier.

- "Merci ! Dank !"

L'allemand grommela quelque-chose et rajusta sa bretelle de fusil.

Il y eut un petit moment de silence que le pétillement du feu rendait plus paisible encore. La fumée que le vent soufflait sous le viaduc portait de minuscules flammèches qui s'en allaient flotter ici et là. Julot s'excusa et, passant de l'autre côté du viaduc écrasa ces flammèches innocentes à coups de pelle. Au delà, à une cinquantaine de mètres, un autre bastion interdisait l'approche du viaduc.

Julot revint près de l'Allemand qui lui lança un "Gut" à travers la fumée, tout en mâchonnant quelque biscuit qu'il venait de tirer de sa poche. Julot, à son tour se mit à rire :

- "Cigarette, gâteau ! Gut !"

- "Ja, ja !" fit le soldats "ser gut !" et il en tendit un à Julot qui le prit en le remerciant et le mit dans sa poche.

- "Ach, Franzoszen !" soupira le soldat en riant et il se prépara à retourner auprès de ses camarades.

- "Kamaraden nicht kommen ?" questionna Julot tout en ratissant autour du feu.

L'Allemand répondit quelque-chose " ...... Maschinengewehr ..."

Julot écarta les bras :

- "Nicht verstand ..."

Jovial, l'Allemand s'accroupit un tout petit peu et balaya le chemin de son bras tendu : "Ta ta ta ta ta ... Terroristen .... ta ta ta ta.

- "Ah, oui !" reprit Julot qui imita le soldat avec son râteau : "Ta ta ta ... Terroristen !.."

- "Ja, ja ! Terrorsiten ... Maschinengewehr ... kaput ! Alle kaput !", satisfait de sa démonstration, l'Allemand se retourna et, posément, se dirigea vers sa redoute pendant que Julot continuait à "Ta ta ta" le chemin et le flanc de la colline. L'Allemand trouvait les singeries du journalier amusantes et partit d'un gros sourire qui fit sortir un de ses camarades avec lequel il échangea quelques phrases dans lesquelles le mot "Franzosen" revint plusieurs fois.

Déjà Julot se redressait et se hâtait vers le flanc de la colline pour éteindre des flammèches à coups de balais qu'il avait confectionné avec des branchages pour ce cas justement ... "Achtung, feur !" cria-t-il en riant à son tour vers les soldats ... effectivement, il y avait bien une deuxième mitrailleuse qui prenait la colline en enfilade ...

Le viaduc avait onze arches et des piles massives que les "Terroristen" auraient bien du mal à détruire. Avec les champs de mines et les fils de fer barbelés sous le tir des mitrailleuses ... impossible d'approcher. Par ailleurs, du haut du viaduc, des projecteurs pouvaient illuminer la vallée à la moindre alerte ... et Julot s'en était rendu compte une nuit qu'il se préparait à regagner sa paillasse : tout à coup ce fut le jour ! il souleva la couverture ... projecteur et fusées éclairantes transformaient la vallée en une grande vasque blanchâtre et glauque qui plaquait ses ombres étirées jusqu'aux bords du bourg ... manoeuvres silencieuses comme autant de ressorts bandés, de doigts sur les gâchettes.

Quant aux attaques aérienne ... de la passerelle sur la ligne de chemin de fer tout le monde pouvait voir les batteries qui veillaient à proximité du château d'eau et dans la rocaille autour de la gare. Et un jour, en allant pêcher un peu plus haut que le gué, Julot avait assisté au passage de plusieurs batteries de 88 qui s'étaient enterrées dans les bois alentour tandis que des Indous, oui des Indous en uniforme allemand, assuraient la protection des pièces à quelque distance de là. Des Indous ! où donc avaient-ils ramassé ces gens-là ? Des territoriaux, passe encore; mais des Indous ! c'était le fond du panier !

On les craignait autant que les SS ces Indous et on disait qu'ils se livraient aux pires excès. Des villageois avaient entendus parler de Maubourg où, parait-il ... Julot se disait alors ... ou ne se disait rien ... car, après tout, il était venu pour pêcher et ça mordait.

Donc, deux fois par semaine, Julot descendait au verger. Après l'avoir bien dégagé, il entreprit de retourner un carré pour y préparer des semis de fleurs. Des graines à lui, qu'il avait lui-même achetées chez l'épicier-quincailler puisque celui-ci n'en voyait pas du tout l'utilité.

- "Des fleurs ! des fleurs ! ça se mange les fleurs ?" et il levait les bras au ciel.

Les sentinelles reconnaissaient Julot de loin et l'accueillaient aimablement.

- "Bonchour ! ça fa pien ? Touchour trafail !"

Julot s'attardait un peu pour leur montrer les paquets de graines ou une coupure de journal vibrante de victoires sur le front de l'Est (qui était de plus en plus près de Vaterland ...) ou tout simplement un fossile ramassé dans la descente du raidillon. Les graines et le fossile suscitaient des commentaires spontanés et favorables, étonnés parfois; la coupure de journal ne rencontrait que le silence.

Un jour, Julot crut avoir la berlue : le viaduc avait été recouvert sur toute sa longueur et presque toute sa hauteur par d'immense filets de camouflage qui représentaient ... une plaine où paissaient des centaines de vaches ! Plus de vaches que n'en possédaient sûrement toutes les fermes des environs ! Incroyable !

Et ce n'était pas tout : les Allemands construisaient en bois, à même le sol de la vallée mais à quelque distance, une réplique de viaduc.

- "Ils pensent à tout" se dit Julot. "Ils pensent trop" et il continua sa descente vers le verger.

Les trains, là-haut, passaient de plus en plus nombreux tirés par deux locomotives pour faire sauter les mines placées sur le ballast par la Résistance. Certains trains étaient aussi protégés par des canons quadruples montés sur plates-formes blindées et, plus d'une fois, Julo avait noté un petit avion de reconnaissance qui les accompagnait comme un chien fidèle.

Evidemment, tout le monde spéculait dans le bourg jusqu'au jour où un cheminot avait informé le chef de gare des énormes constructions défensives que les Allemands édifiaient sur la côte. C'est que l'été approchait et le débarquement prochain des Alliés était dans l'air ... Il y avait eu des attentats à Niort et à Poitiers; on avait saboté l'usine de munition d'Angoulême selon le fils d'une famille qui résidait à l'Hôtel de la Place et une embuscade sur la route de Ponquart avait fait des victimes. Des affiches sur les murs annonçaient l'exécution de "Terroristen" ... Quelque-chose se préparait ... Mais le maire et le curé avaient pris l'initiative de recommander le calme à la population qui, elle, ne tenait vraiment pas à subir les sévices ou les représailles des SS et des Indous qui patrouillaient dans le canton.

Les trains continuaient donc à circuler. De plus en plus nombreux. Recouverts de branchages, hérissés de canons et procédant à petite vitesse, ils ressemblaient à ces grosses chenilles de bois, velues et cornues, qui se tortillent sous les feuilles mortes. En général, les trains s'arrêtaient un moment en gare avant de reprendre leur allure et de s'engouffrer sous "la prairie où broutaient les vaches" ...

Chargés ces trains ! Du matériel portuaire (grue, citerne, bacs, sections de navires ou de sous-marins, péniches, bouées énormes), longues torpilles et grosses mines dans de solides cadres métalliques, antennes enveloppées de jute et machines encaissées ou couvertes de toiles bariolées; et puis des bétonnières pansues, des caissons, de longues poutres passées au crésyl, des formes en bois et des tonnes de ferraille. Dans le jardin ou aux ruches, Julot était aux premières loges.

Un matin, justement, voilà que passent plusieurs trains pleins de travailleurs étrangers qui semblaient assez heureux de leur sort et qui chantaient ! Le chef du poste d'aiguillage se pencha à sa fenêtre et cria : "Hé, Julot ! des Russes !"

Des Russes ! L'organisation Todt construisait le Mur de l'Atlantique avec les fils de l'Oural !

Le travail de débroussaillement terminé, l'épicier-quincailler estimait avoir assez dépensé; plusieurs fois, il en avait fait la remarque, et pas très subtilement, à Julot : puisque le beau temps était revenu, puisqu'il fermait la boutique le dimanche après-midi, puisque ... puisque ... enfin, lui et sa femme pourraient tout aussi bien s'occuper du jardin et il leur fallait prendre l'air un peu ...

L'occasion de remercier Julot se présenta d'elle-même : un après-midi, alors que le journalier venait de casser la croûte et se préparait à reprendre l'ouvrage, voilà que descendent de la colline une demi-douzaine d'officiers allemands et d'agents de la S.N.C.F. qui inspectent chaque pile. Arrivé à hauteur du verger, un des officiers interpelle la sentinelle qui se précipite, claque les talons et écoute son supérieur avec grande attention. Quelques instants plus tard, le soldat se dirige fermement vers Julot, le hèle brutalement : "Chulo ! Komm hier !" et lui ordonne de rentrer chez lui : "Trafail fini auchourd'hui et fini temain !".

Julot obéit donc, ramassa ses outils et, clopin-clopant, prit le chemin du retour jetant un allègre "Au revoir !" au passage de la chicane. Mais cette fois-ci, personne ne lui répondit : il y avait du changement dans l'air pour sûr !

Un quart d'heure plus tard, Julot était chez lui. Il enleva sa chemise parce qu'il avait chaud et s'assit dans l'ombre à contempler le paysage : ce faux viaduc sur la prairie et le vrai où "broutaient" ces troupeaux de vaches. Cela le fit sourire.

Ce soir-là, avant le souper que Julot prenait souvent chez la veuve, il se rendit à l'épicerie quincaillerie pour toucher ses gages. Mais l'avare refusa de lui payer la demi-journée interrompue par l'officier. "La guerre ou pas, les affaires sont les affaires !".

Dès le lendemain, Julot trouvait un emploi auprès d'un vieux mécanicien qui réparait une moissonneuse-lieuse fort amoindrie par le manque de soins au cours des dernières années. L'atelier (un bien grand mot pour cet apprentis où un tas d'outils hétéroclites et de pièces détachées inutilisables gisaient dans la poussière et la graisse) se tenait debout par miracles d'ingéniosité et de rafistolages, dans un coin du champ de foire, "La Place du Maréchal "!

Le Maréchal ! C'est qu'il y croyait encore, le vieux ! On n'efface pas Verdun si vite que ça ! et il en avait fait une déclaration, un acte de foi, à Julot dès la première heure. "Le Maréchal ! Tiens ! il nous a sauvé deux fois ... si c'était pas pour lui, on serait tous en Allemagne ... Son Laval et les autres, ça, c'est différent ... et ils en étaient restés là pour la première journée. D'ailleurs Julot, en tant que sinistré, bénéficiait d'une allocation de dédommagement et ne pouvait qu'approuver le vieux. De suite donc, les deux hommes s'entendirent bien et ceci d'autant plus que Julot s'y connaissait en mécanique et ne comptait pas les heures.

Julot arrivait à pied d'œuvre comme d'habitude au lever du soleil, partageait la chopine volontiers, se montrait sérieuse audience aux récits de l'ancien poilu, se chargeait des lourds efforts pour boulonner, tordre ou forcer les pièces, acquiesçait à tout et rentrait tard au logis, souvent après son patron.

Celui-ci ne tarissait pas d'éloges sur son employé et bientôt lui proposa de changer de quartier pour venir demeurer dans sa maison située un peu en retrait du cimetière sur la route de Louges. Mais Julot voulait son indépendance et le remercia vivement, lui promettant de réfléchir à l'offre à la belle saison.

- "Vous comprenez" lui dit-il en guise de réponse gracieuse "c'est pas tous les jours que je peux voir tous ces arbres et la rivière si propre et si tranquille ... à Saint Nazaire ..."

- "Ah, ouais" répondit le vieux, "Saint Nazaire ... y a eu de la casse, pas vrai ?.." et devant le mutisme de Julot, il avait la délicatesse de ne pas pousser davantage.

Le travail les absorbait. Et pour cause : les moissons approchaient rapidement et cette diable de machine gisait alentour éparpillée, tandis que les convois continuaient à circuler.

- "Tu te rends compte" disait le vieux à chaque sifflet de locomotive, "tu te rends compte ?

Julot, que pouvait-il dire ? Evidemment ça passait sans arrêt sur la ligne. Il hochait un peu la tête. Quelquefois, il réagissait tout de même pour ne pas laisser le vieux dans le vide ...

- "S'ils pouvaient seulement nous laisser un Wagon ..."

- "ça, c'est sûr !" enchaînait immédiatement le vieux. "On pourrait la rebâtir à neuf cette chiotte !"

- "Ou même en avoir une toutes neuve ..."

- "Toute neuve ? Non, on n'en fait plus. C'est du Schneider, ça. Tiens, c'est ce qu'on avait juste derrière nous, des 150, à Verrières et à Bapaume. Et tu sais pas ? C'étaient les Américains qui les tiraient ! Oui, les Américains !"

- "Ah ?" faisait Julot et d'un coup de lime ou de marteau remplissait le silence.

Au début du mois de Mai des convois motorisés encadrés par des automitrailleuses commencèrent à circuler sur la route qui traversait le bourg. Certains descendaient en direction de Niort ou de La Rochelle où les gros travaux du Mur de l'Atlantique et de la base se poursuivaient fébrilement, d'autres remontaient vers le Nord, vers la Loire et l'Allemagne peut-être. Le vétéran, lui, savait. Il savait comme les paysans quel temps il allait faire demain et l'hiver prochain tout aussi bien.

- "Moi, je t'le dis, Julot ... se passera rien par ici. Dis-moi un peu pourquoi les Boches se battraient sur la côte ? Moi, j'comprends pas leur Mur de l'Atlantique. Sont fous ! Dis-moi ! Ils ont déjà assez d'ennuis sur le front de l'Est. Je vais te dire : ils vont attendre derrière la Ligne Siegfreid et puis Hitler il va demander la paix à Churchill. Le danger, vois-tu, je le sais bien ... c'est les Rouges. Mais le dis pas à Nodier ..."

Julot acquiesçait de la tête ... n'allait rien dire à Nodier. D'ailleurs, ne recevant jamais de courrier, il avait peu d'occasions de parler au postier.

Un midi, qu'ils étaient attablés à la terrasse de Guérin, un long convoi de tanks sur remorques avec leur cortège de camions anti-aériens avaient fait halte dans le bourg, collés sur le trottoir contre les maisons et dans l'ombre que celles-ci leur offraient. Tous les engins et tous leurs équipages portaient des branchages et des filets de camouflage. Les équipages ... c'étaient des SS en uniforme noir.

Julot eut un frisson mais le vieux ne semblait pas préoccupé. Il se mit même à faire des remarques assez hautes aux autres consommateurs, remarques peu méchantes mais dont le ton ronchonneux inquiétait Julot. Et ceci d'autant plus qu'un groupe d'officiers avait profité de la halte pour venir se désaltérer au bar. Impossible de faire taire l'ancien combattant que la chaleur de la journée et le Pernod émoustillait.

Julot eut soudainement une idée géniale :

- "Et si on leur demandait un peu de graisse pour les engrenages et les roulements ?"

Le vieux le regarda, éberlué ...

- "Quoi ?"

- "Si on leur demandait de la graisse pour les engrenages et les roulements ?"

Les autres consommateurs aussi s'étaient tus ...

- "Alors, toi, t'es gonflé !" fit le vieux, mais il n'eut pas le temps de se prononcer plus affirmativement : Julot s'était levé et avait approché les officiers avec sa lettre de la Kommandantur à la main ...

Les officiers semblèrent étonnés et l'un d'entre eux prit la lettre qu'il lut, retourna dans ses mains et la passa aux autres. Même indifférence. Le dernier à lire la citation de Julot lui fit signe de s'approcher et, en un français tout à fait correct, lui demanda qui il était, ce qu'il faisait ici et ce qu'il voulait.

Quelques instants plus tard, au moment où le convoi allait se remettre en route, un soldat accourut et donna une petite touque de graisse à Julot.

Le vieux mécanicien n'en revint pas et, de ce jour, la renommée de Julot grandit encore, chacun vénérant en secret le talisman qu'il portait toujours par devers lui. On ne savait jamais ...

Et dès lors, Julot se trouva invité presque chaque jour au café pour un petit verre.

Le curé même en vint à lier connaissance. A la fin du travail, Julot traversait la rue principale, c'est à dire la RN 10, pour rentrer chez lui et se laver un peu avant de descendre souper chez la veuve. Chaque soir, le curé arrosait ses fleurs plantées dans des baquets devant le presbytère. Ils se saluaient et, de politesse en amabilités, en étaient arrivés à la confiance et à l'amitié. Plus encore, ils avaient fini par écouter régulièrement le programme de la BBC à 9h30 ensemble avant de se retirer chacun chez soi pour la nuit. En effet, leur véritable complicité datait d'un message personnel amusant : "Le curé porte trois culottes" ! Ils avaient ri de bon cœur et, depuis, partageaient l'air de liberté qui soufflait de Londres.

Or, un de ces soirs qu'ils étaient justement engagés dans leur opération clandestine, la servante fit irruption, toute haletante :

- "Les Boches ! ... Ils ... perquisitionnent !"

Poste radio immédiatement tourné sur Radio-Paris. Les deux hommes sortirent sur la terrasse ... oui ... il y avait un camion allemand près de la fontaine ... mais ils ne perquisitionnaient pas : c'était un camion-gonio avec son cerveau et ses antennes.

- "Tiens ! " fit le curé, perplexe. Il se tourna vers Julot en faisant une moue qui exprimait manifestement l'incompréhension. Mais Julot s'était déjà tourné lui aussi et portait ses regards vers le champ de foire : un autre camion-gonio s'y trouvait en stationnement.

- "Rien à craindre" fit Julot, "d'ailleurs il est l'heure pour moi de rentrer. Au revoir Monsieur le curé, à demain. Au revoir Julienne."

- "Moi," dit le curé, "je vais aller aux renseignements."

Ils se séparèrent donc. Le curé descendit dans la rue pour calmer ses ouailles et Julot gagna sa soupente.

Le matin suivant, les camions n'étaient plus dans le bourg; ils avaient repris la route de Poitiers. Ils ne revinrent pas ce soir-là. Mais le lendemain, les voila qui rappliquent et, cette fois-ci, ils restèrent toute la nuit.

Cette silencieuse présence inquiétait. Plus que le passage des lourds convois et des reprises de vitesse très bruyantes, c'était l'immobilité des camions qui pesait sur les habitants du bourg. Naturellement les rumeurs ne furent pas longues à se faire attendre et bientôt menaient bon train. Au bistrot surtout. Nodier, qui voulait toujours être à l'avant-garde de la science aussi bien qu'à celle du prolétariat avait catégoriquement affirmé à la ronde qu'il s'agissait d'appareils à ondes spéciales pour détourner les attaques aériennes sur le viaduc.

- "Et tes attaques aériennes, comme tu dis, elles peuvent pas se faire en plein jour quand les camions sont partis ?"

Evidemment, Nodier avait bien du mal à répondre. Malgré son brevet de postier de deuxième classe, il avait le bec cloué.

Butin, très imbu de ses connaissances stratégiques (il avait été le chauffeur de Weygand en Syrie ou quelque-part au Liban avant sa démobilisation), et qui entrait à ce moment là, releva le défi avec tout le sérieux que la situation exigeait :

- "C'est pas con ce qu'il dit Nodier" commença-t-il éloquemment, "c'est pas con ... mais ..." il sentait, il mesurait déjà l'effet de son imminente et profonde déclaration ..." c'est pas pour détourner les bombardiers ..." Il fit une pause de grand acteur. Son regard balaya la salle tandis qu'il allumait une cigarette ... souffla l'allumette ... cracha un bout de papier ou de mauvais tabac ... inspecta la cigarette ... tous les consommateurs suspendus maintenant à l'oracle, il se lança enfin : "c'est pour ..."

- " ... détecter un poste émetteur."

C'était Bétonnet, le petit polio si timide, électricien de métier, qui, du fond de la salle, venait de jeter la bombe ...

… On aurait pu entendre une mouche voler ... chacun se tenait immobile et regardait droit en face de soi sans voir ... celui-ci maintenait son verre aux lèvres sans boire, celui-là restait debout au lieu d'asseoir une fesse sur le tabouret et d'autres ne respiraient plus ... quant à Butin, Butin ... avec ses yeux globuleux et sa bouche bée ... il ressemblait à un crapaud désaccouplé.

Et puis un coude fit glisser une soucoupe, Guérin racla sa gorge et donna un coup de torchon machinal sur le comptoir, le bruit de la circulation s'infiltra dans le bistrot et les conversations reprirent bientôt. Le grand fait du jour venait de la Mairie ... un arrêté du Préfet venait d'autoriser la distribution de fourrage et ... et le reste se perdit dans un brouhaha plutôt embarrassé. Julot posa une pièce sur le comptoir et sortit. Butin aussi, qui était revenu à lui, et Nodier qui regagna son bureau en face. Le bistroquet lui cria de revenir le lendemain mais déjà le postier avait rattrapé Julot.

- "Alors, Julot, qu'est-ce que vous pensez, vous, de tout cela ?"

Le ton avait quelque-chose de narquois mais Julot n'y pris pas garde.

- "Moi, vous savez, j'y connais rien et ne veux rien savoir."

- "Ah, vous vivrez vieux, vous ! vous vivrez vieux !" et il traversa la rue en riant. Nodier se désespérait parfois de l'apathie générale mais il se disait que le temps ... sa phrase favorite : "Le temps est de notre côté !"

A quelques jours de là ...

Au fait, les camions-gonio étaient revenus. Toujours aussi silencieux. Postés dans la rue des Ecrevisses et sur le Champ de ... Place du Maréchal. Et puis ils s'en étaient retournés à Poitiers.

A quelques jours de là donc, Julot se présenta chez son ami le curé avec sa boite à outils pour lui réparer les marches du clocher. Vieux et surtout peu entretenu, cet escalier menaçait écroulement. Julot en avait assuré le curé : "Avec vos cloches trois fois par jour et votre orchestre le Dimanche, un de ces jours elles vont vous dégringoler sur la tête; c'est sûr !" Alors le curé avait accepté, contre un bon dîner pour paiement; ce qui avait enchanté Julot.

- "Julot, vous avez besoin de tous vos outils pour clouer quelques malheureuses marches ?" plaisanta le curé en voyant la grosse et lourde boite.

- "Eh, Monsieur le Curé" lui répondit son ami," une prière suffit-elle pour gagner le paradis ?"

Julot eut tôt fait de réparer les premières marches. Par contre, le palier supérieur, qui donnait accès à l'horloge, exigeait un travail supplémentaire. Des planches pourries devaient être changées et surtout le madrier sous l'horloge s'était descellé; des pigeons y avaient établi leur quartier général. Grand nettoyage, rehaussement au cric que Julot avait ramené de l'atelier, un bac de ciment frais pour remplir les crevasses ... enfin c'était de la belle ouvrage, concédait le curé.

Mais Julot avait aussi trouvé plus grave : le poulailler, comme il disait, tout à fait en haut, exigeait des soins immédiats car les soliveaux qui soutenaient les axes des cloches menaçaient vraiment de lâcher d'un moment à l'autre. Le curé, qui avait un vertige terrible (Julot lui avait lancé une boutade : "Eh, Monsieur le Curé, avec un pareil vertige, comment irez-vous au Paradis ?" et le curé, bon enfant, lui avait répondu : "Alors, nous nous retrouverons au même endroit ...") ne s'aventurait pas dans ces sphères célestes. Julot s'en chargeait mais, prévint-il le curé, ce serait un travail lent.

Chaque soir donc, pendant une bonne semaine, Julot grimpait dans le clocher et, calmement, travaillait dans un révérend silence ponctué de temps à autre par un coup de marteau ou des raclements de truelle sur la pierre.

Les camions-gonio revinrent et Julot les vit arriver presque simultanément, l'un par la route nationale, l'autre par la route départementale qui mène à Louges. Machinalement, il se retourna vers Niort : un troisième camion était immobilisé sous camouflage près de la ferme Mignault. Il rangea ses outils et descendit voir le curé qui l'attendait sur la terrasse.

- "Fini pour aujourd'hui, Julot ?"

- "Oui, Monsieur le Curé. Faudra quand même que je revienne. Reste encore un peu à faire et me faut un peu plus de ciment."

- "Tiens !" fit le curé, étonné.

- "Qu'est-ce qu'il y a ?"

- "Les camions."

- "Les camions ?"

- "Les camions-gonio."

- "Ah ?.. à tout à l'heure, Monsieur le Curé."

Ils écoutèrent quand même la BBC ce soir là malgré la désapprobation silencieuse de Julienne pour laquelle cette imprudence frisait l'irresponsabilité juvénile, ou même le péché peut-être ! Les troupes de Juin et des Polonais se battaient sur le Mont Cassino ("un grand monastère, Julot, un très grand et très vieux monastère. Quelle pitié !") contre toute une division allemande d'élite; le rouleau compresseur soviétique grignotait déjà les portes de l'Europe, ce qui alarmait un peu le curé; et des batailles navales d'immense envergure se livraient dans le Pacifique, si loin !

C'était la France qui préoccupait surtout les deux compères. La radio libre de Londres rapportait les bombardements - Le Vierzon, les ponts de la Loire, Renault au cœur de la Capitale, Saint Pierre des Corps comme toujours, Le Havre qui subissait plusieurs raids par jour et ainsi de suite - que la presse locale dénonçait à force photographies de cadavres et propagande anti-alliée naturellement.

- "Que voulez-vous, Julot, c'est triste mais inévitable." et il s'éloignaient aussi rapidement que possible de ces malheurs.

Par ailleurs, les attaques soudaines en plein jour contre les trains ou les convois sur route se multipliaient ainsi que les embuscades et sabotage de la Résistance. C'était aussi plus dangereux à cause des représailles. Les Allemands affichaient la liste des "Terroristen" passés par les armes après jugement sommaire; sans compter les exécutions d'otages et l'incendie des fermes qui avaient abrité des Résistants.

Et puis les messages personnels. La moitié de la demi-heure d'information consistait en messages personnels, drôles chargés sans doute, tous aussi bizarres les uns que les autres. Le curé qui "portait trois ou quatre culottes "était revenu plusieurs fois pour la plus grande joie des deux complices. Julienne, elle, ne riait pas.

- "Vous allez les attirer comme le miel les mouches ! Sainte Vierge ! les hommes sont-y bêtes parfois !"

Toujours était-il que le printemps qui se métamorphosait en été apportait des changements. "Quelque Chose mijote !" disait le curé; les stratèges du bistrot en étaient persuadés et ne différaient que sur les lieux et l'heure du débarquement, naval pour les uns, aéroporté pour les autres, avant ou après les récoltes, mais bientôt !
Julot, lui, il était d'accord. Il était toujours d'accord mais

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comme un rideau de fumée ... les bombardiers, ils passent derrière ...

Cette fois-ci, les consommateurs furent bien forcés de se rendre à l'évidence. Ils se passèrent les confetti de mains en mains, les retournèrent, les tâtèrent et certains, encore épris d'un léger doute peut-être, les reniflèrent; enfin tous approuvèrent. Guérin, qui tenait à sa clientèle, opinia et déclara officiellement :

- "Nodier a raison."

Cette déclaration entérinait la décision générale et, de ce coup, Nodier recouvrait toute son autorité. Il commanda un verre, le but, le paya en grand seigneur, malgré le bistroquet qui insistait pour le lui offrir, et sortit.

Pas de doute donc, le grand événement se précisait. Il ne restait que l'endroit et, là-dessus, les avis se partageaient. Nodier en restait à l'aspect technique et Butin, encore sous le choc du "poste émetteur", se gardait bien de se prononcer mais affichait le sourire de celui qui est dans le secret des dieux ...

Ainsi, chaque soir, se faisait et se défaisait la stratégie alliée à laquelle les avocats du Diable apportaient la réponse allemande. Ceux-ci avançaient l'emploi de troupes aéroportées, ceux-là répliquaient par les armes modernes de puissance inouïe; d'autres basaient leurs hypothèse sur des faits politiques et on remontait invariablement par la chaîne des si et des mais jusqu'à Clémenceau, Foch ou Raspoutine !

Julot écoutait, un peu absent, et ne prenait qu'une part très prudente à ces débats cosmiques. Son sujet préféré, celui qui semblait alors lui tenir le plus à cœur : la pêche. C'est que Julot était un pêcheur enragé et aventureux. Ne venait-il pas de remonter la rivière, entre les collines des Pontins, jusqu'au barrage de la laiterie ! Une longue marche ! Il en avait ramené de beaux gardons et même des tanches.

- "Eh, Julot ! Les tanches ... ça vient du bassin ..."

- "Non, non" répliquait Julot bon enfant, "ça vient tout droit de chez le marchand !"

- "Ah, sacré Julot ! L'est cachottier !"

Mais vraiment, Julot les avait prises dans une petite mare, un restant d'hiver au milieu de la plaine, qui se rétrécissait à cet endroit.

Cependant, cette petite renommée ne lui déplaisait pas et il s'accommodait fort bien des gentilles railleries.

On lui avait demandé ses secrets, les endroits privilégiés, vers ou mouches artificielles. Il répondait gentiment et était devenu presque loquace ! Un soir, il avait offert à Paul, les fils du bistroquet, de l'emmener à la pêche le lendemain.

Julot et le gosse partirent donc par la "route Falaise" qui surplombait la vallée de la Soule en amont du viaduc. Incidemment, cette "route Falaise" était festonnée de batteries anti-aériennes de gros calibres reliées par des tranchées et des fils téléphoniques. Les deux pêcheurs descendirent donc la vallée et remontèrent en évitant les endroits par trop marécageux ou contournant ceux qui ne semblaient pas offrir un dégagement suffisant à l'art du lancer. Ils s'arrêtèrent ici et là et prirent quelques poissons. Le gosse était enchanté évidemment. Puis, midi, approchant, ils reprirent le chemin du retour en coupant à travers bois pour déboucher sur la ferme Mignault.

Là, ils furent accueillis par les aboiements de plusieurs chiens que la vieille Mère Mignault fit enfin taire.

- "D'où venez-vous comme cela ? C'est pas prudent par les temps qui courent. Vous savez quoi qu'y a eu à Niort ..."

Mais Julot perdit un peu le fil de la jérémiade quant il aperçut le camion-gonio stationné dans la cour de la ferme. Des soldats se tenaient sur leur garde le long du mur d'enceinte et ils avaient érigé des antennes à proximité. Des câbles reliaient ces antennes au camion.

La vieille vit bien qu'elle avait perdu l'attention de son visiteur.

- "Oh, sont pas méchants ceux-là. Bien tranquilles même. Le camion, il ronfle comme une toupie. Surtout la nuit; et c'te cerceau il tourne tout le temps. Non, croyez-moi, ce sont les autres à Niort."

Oui, il y avait eu des incendies et des violences dans la région de Niort. On savait cela. On l'avait appris par les cheminots et aussi par les on-dit. On disait que des Indous et des Mangols ainsi que les Miliciens se livraient à une débauche d'atrocités, aussi se tenait-on coi. Les exhortations du Maire et du Curé trouvaient audience malgré l'agitation souterraine des têtes chaudes du bourg. Et puis, là, à toute proximité, autour du viaduc, la présence ennemie se faisait sentir sans relâche aucune. Le commandant allemand avait exprimé au Maire sa satisfaction pour l'attitude raisonnable de ses administrés et il l'avait assuré de la conduite exemplaire de ses hommes; il souhaitait vivement que ces rapports se perpétuent. Il avait aussi ajouté qu'il s'attendait à une coopération salutaire de la part de la population pour éviter de fâcheux incidents et promettait même une forte récompense pour toute révélation qui pourrait contribuer au maintien de cet état de choses paisible, ne désirant absolument pas, par exemple, avoir à perquisitionner ou à prendre des otages ...

A quelques jours de là, le curé informa son ami qu'il prendrait le train de nuit le lendemain pour se rendre à l'évêché et voir un abbé qui s'occupait des questions financières du diocèse. "Vous savez, Julot, si les Américains n'arrivent pas bientôt, l'église sera fauchée et je serai obligé de vendre la boutique !" avait-il plaisanté.

- "Alors, dans ce cas, Monsieur le Curé, je vais faire une prière à Monsieur Churchill et une autre à Monsieur Roosevelt dès ce soir !"

- "C'est bien, Julot ! Je vois que vous êtes un bon catholique. Priez !Priez !" et les deux hommes se séparèrent en riant.

Julot prit les ruelles pour rentrer chez lui.

Au tout petit matin, avant même le lever du soleil et l'Angélus, la clochette de la porte du presbytère tinte. Le curé, à peine rasé, va ouvrir : Julot se tenait là, les yeux rougis d'insomnie et le teint gris, dans un état apparent d'agitation ou d'angoisse mal contenue. Le curé fit aussitôt entrer son ami :

- "Que se passe-t-il, Julot ? Que se passe-t-il ? Voyons, dites moi !"

Mais Julot restait silencieux comme une pierre. Il tournait et retournait sa casquette dans ses mains.

- "Etes-vous malade ? Voyons, Julot, répondez-moi ! Vous êtes malade ? Mauvaise nouvelle ? ... Qu'y a-t-il ?..."

Le curé ne put rien sortir de Julot qui fixait tour à tour le plancher, le plafond, les murs de l'humble demeure, en évitant le regard de son ami.

- "Bon, venez ! Vous allez prendre un bol de chicorée avec moi Julienne, voulez-vous donner un peu de chicorée à notre ami, s'il vous plaît ..." Et il prit Julot par le bras pour le mener doucement vers la table, devant la cheminée d'où pendaient des cuivres et autres ustensiles de cuisine.

Julot se traînait comme dans un mauvais rêve et allait s'asseoir lorsqu'il se ressaisit, bégaya des excuses et des remerciements, fit demi-tour et sortit !

- "L'est étrange, Monsieur Julot ..." murmura la servante, stupéfaite d'une visite aussi matinale et d'un comportement aussi inhabituel, ... "l'est étrange "

Le curé aussi s'étonna et promit d'aller, après la messe basse, voir son ami qui devait travailler ce jour là aux ruches.

Mais, entre temps, une convocation à la Mairie et une visite à un moribond, le courrier de l'évêché ... le curé ne put trouver une minute et midi arriva.

Enfin dégagé de ses urgentes obligations, le curé décida d'aller voir un peu ce qui se passait du côté du Champ de Foire, ce qui perturbait autant Julot. Il se rendit donc à l'atelier.

Julot eut un sursaut de surprise lorsqu'il vit son ami qui se frayait un chemin à travers les pièces mécaniques éparpillées, les tôles et les bidons. Son expression sembla se durcir, s'attrister et il plongea à l'intérieur de la batteuse.

- "Julot, mon ami ... ça va, oui ?.."

Julot répondit par un grognement, lèvres pincées sur une rondelles, et s'affaira sans se détourner.

- "Dites-donc, pourquoi ne viendriez-vous pas dîner avec nous ce soir ? Je veux dire, Monsieur l'Abbé et moi ?.. Je n'irai pas à Poitiers. L'Abbé s'arrêtera à la paroisse pour y passer la nuit ... effectue une tournée ..."

Julot se retourna lentement, perplexe ... si perplexe qu'il en laissa tomber le rondelle ... et regarda le curé, ébahi, bouche bée. Puis son visage s'illumina et les taches de cambouis lui donnaient même plus de relief et plus d'éclat.

- " ... Oh, vous savez, à la fortune du pot. Très simplement." Julot, maintenant extirpé de sa batteuse, s'y adossait de tout son poids et s'y accrochait de ses mains. Transfiguré. Ses yeux s'embuèrent et il balbutia :

- "Merci ... merci ... merci ... Monsieur le Curé ... Merci mille fois. Serai à l'heure. Oui, ce soir. Merci ..."

- "C'est bien" fit le curé en lui tapotant l'épaule, "faut terminer cette machine. Les moissons sont là ! Quel boulot ! A ce soir donc !" Et sans poser de questions, il s'éloigna, laissant-là Julot qui jongla avec sa clé avant de replonger dans la batteuse, allègre et léger.

Sur le chemin de la sacristie, le curé pensa : "j'aurai dû l'invité bien avant."

Le souper fut très cordial. Les trois hommes partageaient les mêmes opinions et les mêmes espoirs. L'Abbé prévoyait de grands changements sociaux avec leurs conséquences politiques, tandis que le curé s'adressait surtout aux problèmes plus immédiats du logement et de l'approvisionnement. Quant à Julot, il exprima des idées très claires sur la situation générale déjà assez floue et qui menaçait de la devenir plus encore dans les prochains mois.

- "C'est pas difficile : les Russes sont lancés et ne voudront pas s'arrêter à la frontière de l'Allemagne. Ils vont y pénétrer aussi profondément que possible. Et s'y installer, vous verrez. Jusqu'au Rhin, peut-être. Mais je ne crois pas que les Américains le leur permettront. Il y aura du grabuge tôt ou tard."

Et ils s'accordaient tous les trois à voir un affrontement inévitable entre l'Occident démocratique chrétien et l'Orient totalitaire athée. Julot, échauffé et démarré, avança même l'audacieuse notion d'un futur rapprochement franco-allemand pour reconstruire l'Europe et la défendre. Et, pour soutenir son argument, comme s'il voulait se dépêtrer de cette déclaration téméraire, il ajouta :

- " ... pour reconstruire, moi, je vois ça simplement : ils auront besoin de notre blé ..." et là, ouvrit une parenthèse "Vous avez déjà mangé de leur pain ? C'est de la sciure et des patates !" et reprit le cours de son raisonnement, "Nous, on aura besoin de leur charbon pour remettre en route notre économie et nous chauffer. Pas vrai ? Alors, après, le guerre, c'est plus possible." Il s'arrêta et machinalement se mit à équilibrer une fourchette et une petite cuiller sur le rebord de l'assiette à soupe.

L'Abbé se montrait convaincu par ces arguments. Il acquiesçait et, lui aussi, jouait avec les couverts. Pensif. Enfin, dans un silence poli, il fit part à son tour des pensées qui couraient dans sa tête :

- "C'est bien beau tout cela, mais ici s'intègre, je veux dire, à cette équation économique, des éléments politiques continentaux ainsi que la prépondérance écrasante des Etats-Unis. Leur énorme supériorité matérielle ..."

- "Ah, oui." fit Julot distraitement.

Songeur lui aussi, le brave curé semblait submergé par la profondeur de la discussion, la vision des choses à venir dont son petit presbytère n'avait pas l'habitude, enchanté pourtant de trouver écho à ses propres réflexions quotidiennes. Mais aussi, il errait visiblement étonné par la lucidité et la logique de Julot. Après quelques instants, dans un moment d'enthousiasme, il s'exclama en riant un peu :

- "Julot, d'où tenez-vous tout cela ! C'est extraordinaire ! Prophétique même !"

Mais Julot, de suite, le calma :

- "Oh, Monsieur le Curé, j'ai simplement la manie de lire des choses qui me dépassent ... et puis ... la mécanique, la mécanique et le jardin ... ça vous force à penser."

Il se faisait tard. Julot crut avoir suffisamment abusé de la gentillesse de ses hôtes et prit son congé non sans avoir beaucoup remercié Julienne pour le potage.

La nuit était bien avancée. Tout était calme dans le bourg. Mais un camion-gonio se tenait immobile dans la rue des Ecrevisses ... Julot sourit et, se collant au mur, prit la ruelle jusqu'à son domaine dont il ouvrit les battants en évitant de les faire grincer. Il écouta encore. Les étoiles crépitaient comme autant de messages personnels. Il referma les battants, cala la barre dans ses logements et, après s'être attardé un moment aux "toilettes" monta à tâtons dans sa chambre. Sous la lune qui sortait à peine de son lit, il pouvait distinguer le viaduc et la grande prairie déjà couverte de brouillards. Il s'étendit tout habillé sur sa paillasse et bientôt s'endormit.

Cette nuit-là, Poitiers fut bombardé : gare rasée et nombreuses victimes.

- "Oh, Sainte Vierge ! Oh, Sainte Vierge !" s'exclamait avec une fervente ardeur Julienne au milieu de sa cuisine "C'est y pas miracle que vous n'y êtes point été, Monsieur le Curé ! C'est y pas miracle ! Oh, bonne Vierge !" et elle s'empressa de compter ses sous pour aller brûler un cierge à l'église.

Quelques jours avant, les Alliés avaient débarqué en Normandie et depuis, c'était une ruée de renforts allemands vers le Nord tant par la route que par la voie ferrée. De jour et de nuit, convois et trains se succédaient sans relâche sinon sans à-coups parce que l'aviation alliée et le Maquis se déchaînaient. On sentait le commencement de la fin : de longues files d'infanterie allemande montées sur ... bicyclettes tirées par une longue corde derrière un camion porteur d'équipement et, de plus en plus, chars à bancs, charrettes et batterie remorquée par des chevaux. Ce n'était plus la martiale allure de Juin 40 mais, cependant, toujours la même discipline redoutable. Aussi, des colonnes de Miliciens, de collaborateurs effrayés, de femmes juchées sur les caissons et même sur les capots de camion. Ces Miliciens, sentant que tout était perdu pour eux, terrorisaient les populations et ramassaient vin, cidre, canards, poules et cochons sur leur chemin ! Ils menacèrent même plusieurs personnes et enfoncèrent des portes sans avoir le temps de poursuivre leurs méfaits parce que leur colonne continuait son chemin d'infamie. Les SS, eux, blaguaient encore moins; leur tenue de combat camouflée ou leur uniforme noir orné au col de la tête de mort plus sinistre encore ... le bourg se vidait ou se terrait à leur passage.

Sur la voie ferrée, roulaient lourdement le gros matériel d'artillerie et les chars. Tous les trains étaient précédés de plates-formes anti-aérienne mais on ne voyait plus d'avions légers de reconnaissance au dessus. "Les bourdons anglais ou américains avaient abattu les papillons allemands" déclarait poétiquement Butin qui, à ses moments, se voyait aussi lettré. Le gros matériel refluait donc ainsi vers le Nord, vers les plages de Normandie sans doute malgré les coups d'épine des Maquis. On disait que la voie avait été sabotée à l'entrée de Poitiers et qu'en représailles, le Commandant de la Place avait ordonné l'exécution d'une cinquantaine d'otages. Au bourg, tout le monde frémissait à la pensée qu'un tel malheur pouvait survenir d'un moment à l'autre dans la commune car le Maquis et FTP devenaient de plus en plus entreprenants. Et, secrètement, nombreux ceux qui devaient souhaiter de bonnes défenses allemandes ... le Viaduc !

Un Samedi, jour de marché, l'épicier-quincailler allant ouvrir son magasin, trouva un billet glissé sous la porte. Ce billet était adressé à son nom mais il ne put reconnaître l'écriture en lettres majuscules ... Par contre, il sursauta de terreur à la lecture du texte très court : "ON VEUT VOUS PARLER. RESTEZ CHEZ VOUS DEMAIN APRES-MIDI. GARDEZ LE SILENCE SINON ..." Pour signature deux mitraillettes entrecroisées !

L'épicier-quincailler, affolé, monta précipitamment montrer le billet à sa femme qui, elle, manqua de s'évanouir. Que signifiait ce message ? Pourquoi eux ? Ils n'avaient jamais fait de politique, avaient toujours gardé leur place et fermé les yeux ... on ne pouvait les accuser de collaboration ... ni vraiment de marché noir ... les temps étaient durs ... ils avaient fait de leur mieux ... ravitaillé ceux qui ... la propriété des Rosenberg, heureusement qu'ils l'avaient achetée car elle aurait pu tomber dans d'autres mains, des mains étrangères peut-être ... Non, vraiment, on ne pouvait les accuser de quoi que ce soit ... on ne pouvait ... Ils étaient atterrés !

Mais les affaires étant les affaires, ils ouvrirent le magasin pour servir les clients et se forcèrent à afficher une contenance sereine.

Ce fut une longue journée et plus encore la nuit ! Le couple éveillé prêtait l'oreille au moindre bruit. Et tremblait. Ils avaient envisagé de s'ouvrir au Maire, mais ..." bientôt tout le bourg parlera ..."; au curé ? Cela faisait si longtemps qu'ils n'étaient pas allés à l'église, le Dimanche étant jour d'achat pour les fermiers des environs ... et qu'est-ce qu'un curé pouvait faire ? On les épiait, c'était sûr ! Le fils Rousseau qui devait faire partie de la Résistance ? Les Machaud ou ceux de la Tourinière qui leur avaient donné des ennuis lors de la distribution des graines au printemps ? Ce serait stupide. Car pouvait-il faire, simple épicier-quincailler ? C'était pas lui qui avait donné les ordres. Les gendarmes se porteraient garants. Mais ils soupçonnaient un peu le gendarme ...

Dimanche matin. Le soleil les sortit de leur torpeur, fourbus et hagards. Le café fort (ils en avaient gardé un peu en réserve derrière les pots de cornichons) les remis sur pied et ils ouvrirent le magasin pour les clients qui allaient à la Grand-Messe.

Après la Grand-Messe, les derniers clients partis, l'épicier-quincailler et sa femme se barricadèrent et descendirent à la cave faire leurs comptes hebdomadaires.

Ils étaient là absorbés à mesurer l'huile et peser la farine, lorsque soudainement le magasin fut ébranlé par une énorme secousse, un terrible choc qui se propagea en accordéon à travers tout le bâtiment et fit tomber les bocaux des comptoirs, les pelles, les sceaux et les râteaux au mur, les boites de conserves entassées sur leurs étagères, tout ce qui était empilé, tout ce qui était aligné en vitrine dans un fracas énorme, épouvantable ! La vitrine elle-même implosa sous un souffle gigantesque, une tempête assourdissante qui projeta papiers, chiffons, journaux et tous les bibelots de faïence, les Tours Eiffel argentée, les fleurs artificielles, et les écrasa à l'autre bout du magasin contre les portraits du Maréchal et du Pape montés dans toutes sortes de cadres qui se brisèrent et dégringolèrent sur le plancher !

Le mari et la femme, projetés au sol, hurlaient de frayeur, hurlaient comme des bêtes terrifiées, éperdues et ne sachant plus se relever, grattaient le sol et la sciure de leurs ongles dans l'obscurité poussiéreuse et gluante de leur antre ... hurlaient : on venait de les faire sauter au plastic ! Ils se cherchaient mutuellement, embrassaient les sacs de haricots, glissaient dans l'huile et, finalement, toujours hurlant et déments tout à fait, gagnèrent les escaliers ...

Non, personne n'attentait à leurs vies. Tout le bourg fut violemment secoué et des maisons se lézardèrent sérieusement : une douzaine de chasseurs bombardier Mosquito de la RAF avaient profité de ce calme après-midi pour se glisser entre les collines au fond de la vallée et venaient tout simplement de poser leurs bombes sur le viaduc dont plusieurs arches s'écroulèrent.

Les Allemands n'eurent pas le temps de réparer le viaduc; quelques semaines plus tard, ils étaient en pleine déroute vers le Nord.

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