✎ Jacques - Boivre : Par les bois et les chemins creux du Poitou


Alors ce sac ?
Ce sac d’avoine est resté comme ça des mois et des mois sous une gouttière !
Valentin Rochereau s’était mis en colère en constatant le désastre. Rigaud, qui en était responsable, bégayait  de vagues explications pour essayer d’atténuer l’ampleur de sa faute.
- « Et si je retenais sur tes gages le prix de cette avoine ?..
Hein ?.. »
Rigaud n’avait peut-être pas la tête très solide mais il était assez près de ses intérêts. Aussi se demandait-il avec anxiété si la menace n’allait pas être exécutée.
- « Maître Valentin ... »
- « Qu’y-a-t-il encore ? »
Un peu mal à l’aise, Sébastien s’avançait timidement.
- « Maître Valentin ... Il y a là un Monsieur qui  demande à vous voir. »
- « Qui est-ce ? »
- « Je ne sais pas ...
C’est un Monsieur bien habillé ... avec une épée. »
- « Bon ! J’y vais.
Aide-donc cet imbécile à retirer ce sac d’ici et monte sur le toit pour boucher la gouttière !
On ne peut plus faire confiance à personne, maintenant !.. »
Lentement et tout en maugréant, Rochereau se porta au devant du visiteur.
Celui-ci était un homme assez grand dont la face maigre ne rappelait aucun visage connu. Il était vêtu à la mode de la ville, mais sans ostentation, et portait l’épée en gentilhomme ainsi que l’avait remarqué Sébastien. Quelques pas derrière lui, se tenait un valet en livrée grise et aux épaules massives.
- « Ai-je bien affaire à Monsieur Valentin Rochereau ? » fut-il demandé.
- « Oui ... » répondit ce dernier, l’air méfiant.
- « Que voulez-vous, Monsieur ? »
- « Dieu soit loué !..
Je suis de passage en Poitou et Monsieur le comte de Larnaye, qui me fait l’honneur de me tenir pour un de ses amis m’a confié hier-soir que je pourrais trouver chez vous un lot de très beaux chevaux de selle parmi lesquels je n’aurais plus qu’à fixer mon choix. »
- « Veuillez vous donner la peine d’entrer, Monsieur. »
Le ton de Rochereau s’était radouci car la recommandation du comte de Larnaye lui paraissait être une des meilleures qui fût.
Le visiteur avança jusqu’à un point d’où il pouvait facilement, d’un seul coup d’oeil, avoir une vue d’ensemble sur l’établissement. Il s’arrêta, appuyé sur sa canne, pour exprimer en termes élogieux le sentiment d’admiration sincère qu’il éprouvait devant ces bâtiments bien entretenus et ces installations rationnelles.
Ce discours flattait de façon fort agréable la vanité de Rochereau.
- « Oui ... » disait-il. « Cela nous a coûté un peu d’argent mais surtout plusieurs années de travail ... Car nous avons tout fait de nos propres mains, mon beau-frère et moi, en recrutant par ci par là, un compagnon journalier.
Nous nous sommes inspirés de ce que nous avons vu dans l’île de France et ailleurs. »
- « Votre beau-frère est Monsieur ... »
- « Follenfant ... Henri Follenfant. »
- « Oui ! C’est bien ce que Monsieur de Larnaye m’avait indiqué.
Il était prévôt d’armes, m’a t-on dit. »
- « C’est vrai ! Mais nous avons vieilli l’un et l’autre ... »
- « Eh bien !.. Sans mentir ... je vous donnerais à peine trente-cinq ans ... Et si je vois Monsieur Follenfant, je suis bien persuadé que ... »
- « Vous ne le verrez pas aujourd’hui, Monsieur, car il s’en est allé avec ma soeur au marché de Latillé. »
- « Croyez que je le regrette furieusement.
Mais voyons-donc ces chevaux ! Ils sont ici, sans doute ? »
Le gentilhomme désignait la première écurie.
- « Non ! Ici, ce sont les chevaux de trait. »
- « Qu’importe ! Montrez-les moi ! Je m’y intéresse aussi beaucoup. »
- « Alors, je vais tout vous faire voir ! Même les juments mulassières.
Ensuite, vous choisirez ce qui vous plaira. » reprit Rochereau avec empressement.
C’est ainsi qu’ils visitèrent l’enclos des étalons puis celui des juments.
Le gentilhomme faisait à chaque pas des réflexions très pertinentes, montrant par là que sa compétence en la matière était presque équivalente à celle de Rochereau. Sortant de l’écurie des chevaux de trait, son regard se porta sur la petite carrière aménagée où, justement, Philippe entraînait au saut une pouliche baie, noisette, élégante et racée.
- « Voilà une belle monture !.. et un jeune cavalier qui sait bien la mener ...
Est-ce-là votre fils, Monsieur Rochereau ? »
- « Non ! Mais c’est tout comme ... »
- « Vous avez de la chance ...
Ah !.. Voyons comment il va passer cette barrière là !
Attention ! Parfait !.. »
Philippe avait réussi à faire franchir à sa jument un obstacle élevé. Maintenant, il lui caressait l’encolure et s’apprêtait à la ramener à l’écurie.
- « Cette jument devrait pouvoir sauter encore plus haut. »
- « Je le crois aussi », ajouta Rochereau. « Mais elle est encore jeune.
Si vous le voulez bien, allons voir à présent les chevaux que je vous propose. »
Valentin lui donna le choix entre un bai-brun et un alezan brûlé, presque noir. De ce fait, une longue discussion s’engagea où toutes les qualités des deux chevaux furent mises en valeur, soupesées,, comparées. Philippe, occupé à bouchonner sa pouliche, se retournait de temps en temps et, mettant l’accent sur un détail oublié, prenait un malin plaisir à relancer la conversation. Finalement le gentilhomme choisit l’alezan et demanda à Rochereau de fixer son prix. Celui-ci indiqua tout de suite le prix fort, prêt à en rabattre selon la règle du jeu du marchandage traditionnel. Mais le gentilhomme se retourna vers le valet qui les avait suivis pas à pas.
- « Veuillez compter cette somme à Monsieur Rochereau ? »
Un peu surpris par la conclusion, trop rapide à son gré, de cette affaire, Valentin Rochereau voulu se rattraper par une invitation.
- « Le plus grand honneur que vous pourriez me faire, si je ne suis pas trop importun, serait de venir jusqu’à la maison pour vous y rafraîchir ... J’ai un excellent vin de Loudun ... »
- « Vraiment, cher Monsieur, la tentation est forte ...
Et croyez bien que je regrette amèrement de ne pas pouvoir accepter !
Mais, voyez-vous, j’ai pris un tel plaisir à visiter votre élevage que le temps que je m’étais fixé au départ est maintenant largement dépassé ... Or je dois coucher ce soir près de Chatellerault.
Toutefois, je vous serais fort obligé si vous pouviez faire accompagner ce cheval. »
- « Où-donc ? A Béruges, chez monsieur de Larnaye ? »
- « Oh non ! Je ne suis pas venu à pied de Béruges ...
J’ai laissé ma voiture près de la route de Poitiers, dans le bois. Car un de mes compagnons de voyage, très féru en botanique, voulait absolument herboriser en ce lieu ... Il parait que l’on y découvre des plantes fort dignes d’intérêt.
Peut-être que ce jeune homme, s’il n’a pas d’autres occupations, saurait m’accompagner jusque là-bas car mon majordome ici présent, n’est pas habitué aux chevaux ... »
- « Bien sûr ! » dit Philippe.
Celui-ci, prenant la bride du cheval vendu, se mit en route à côté du gentilhomme qui avait fait ses adieux à Rochereau avec autant de chaleur que de cordialité.
Chemin faisant, l’entretien se poursuivit sur les subtilités de l’art équestre.
- « J’ai beaucoup apprécié la façon dont vous avez enlevé la jument pour lui faire passer la barre.
Permettez-moi de vous donner un conseil d’ancien ... Poussez la quelques fractions de secondes plus tôt et vous verrez qu’elle sautera encore plus haut. mais progressez doucement ! Ne soyez pas trop impatient ! Monsieur Rochereau estime qu’elle est encore jeune ; et il a raison. »
Ils avaient traversé la Boivre. Il étaient passés devant les maisons et s’étaient engagés dans le bois. ils rencontrèrent bientôt un petit carrosse avec une plateforme-arrière où se tenait un valet de pied.
- « Voici ma voiture ...
Vous pourrez y attacher le cheval par derrière. Mon valet va vous aider ...
Je vous remercie de votre courtoisie et je vous affirme que j’ai été très heureux de faire votre connaissance.
Vous avez, je dois le dire, quelque ressemblance avec un superbe cavalier que j’ai connu autrefois ...
La même taille ... les mêmes yeux bleus ...
Vous en différez cependant par des pommettes un peu saillantes comme on en voit parfois chez certains soldats des régiments étrangers ... »
Et le gentilhomme se mit à rire de l’air ahuri de Philippe qui, ne sachant trop quelle attitude adopter, avait finalement décidé d’attacher le cheval sans rien dire.
Philippe se pencha donc en avant, s’appliquant à faire un noeud solide.
C’est alors que le valet de pied, qui était debout près de lui, saisit un sac et lui en recouvrit la tête.
Philippe voulut de débattre. Mais ses jambes furent rapidement entravées tandis qu’un choc violent sur le crâne lui faisait perdre connaissance.

Trois hommes l’empoignèrent ensuite pour l’installer à côté du gentilhomme à l’intérieur du carrosse. Les rideaux des portières furent abaissées et, d’un coup de fouet, le cocher mit son attelage au galop.


Le char à banc arrivait au petit trot. Henri Follenfant le fit arrêter devant sa porte. Sans attendre que la voiture fût complètement immobilisée, Cathy avait déjà sauté à terre.
« Philippe ! Philippe !.. » cria-t-elle en se dirigeant vers l’autre maison. Viens voir ce que j’ai trouvé ... »
Marika s’avança lentement sur le seuil. Parvenu au terme de sa grossesse, elle était essoufflée et avait ainsi délaissé quelque peu sa vivacité habituelle.
- « Philippe n’est pas là ! Il est passé voici un moment, tenant un cheval par la bride et accompagnant deux messieurs. Il allait dans votre direction.
Je ne l’ai pas vu revenir. Il est vrai que j’étais allongée et qu’il a pu échapper à mon regard.
Peut-être est-il retourné aux écuries, à cette heure.
Demande-donc à Valentin qui arrive de là-bas ! »
Celui-ci était en effet engagé sur la passerelle qui franchissait la Boivre. Il avait l’air satisfait de quelqu’un qui vient de réussir une bonne affaire. Follenfant s’en aperçut tout de suite et se mit à rire.
- « Alors ? Tu as vendu Amadis ... Je l’ai croisé qui trottait derrière un carrosse.
Ton acheteur était pressé car il roulait à vive allure ... Il à pris la route de Montreuil. »
Rochereau parut surpris.
- « Montreuil ... Montreuil ? » répétait-il. Ce n’est pas le chemin que j’aurais pris pour me rendre à Châtellerault.
Vous n’avez pas rencontré Philippe en route ? »
- « Non ! Pourquoi ?’
- « C’est lui qui a conduit Amadis jusqu’au carrosse.
Pourquoi n’est-il pas de retour ?.. »
- « Peut-être est-il allé se promener dans le bois ? » suggéra Anne-Lise.
- « Pourquoi faire ? Il n’y a rien à trouver en cette saison. C’est trop tôt pour les champignons ... »
- « Il aura pu avoir un malaise ... » déclara Marika, inquiète.
- « Mais il aurait appelé lorsque nous sommes passés avec le char à bancs. »
 répondit Follenfant.
- « Et s’il a perdu connaissance !.. » s’écria Cathy.
Rochereau haussa les épaules.
- « C’est peu probable !
Avançons quand-même sur la route pour voir ... »
- « Tu as raison » reprit Follenfant tout en se retournant pour appeler son fils.
« Pierre ! Aide ta mère à décharger le char à banc et, quand tu auras fini, conduis-le aux écuries.
Je te suis, Valentin ! »
Ils se mirent donc en marche tous les deux. André et Cathy les accompagnaient. Ils n’eurent pas à aller loin et ils s’arrêtèrent après le troisième tournant de a la route.
- « Il y a deux tas de crottin frais ... La voiture est donc restée ici quelque temps », dit Rochereau.
- « Mais qu’est-ce-donc ?.. »
Un objet métallique brillait sur le sol. Ils se baissèrent pour le ramasser et l’examiner.
- « C’est un des éperons de Philippe ... » déclara Follenfant qui fit remarquer que la boucle avait été arrachée de la courroie.
- « Ce n’est pas normal !.. » reprit Rochereau. On ne perd pas un éperon comme ça ..
La terre est piétinée comme si on avait lutté en cet endroit ...
Il faut les rattraper !
Nous pensions pouvoir dormir en paix mais ils l’ont trouvé ...
André ! Cours aux écuries !
Dis à Sébastien de seller nos deux chevaux ! Et qu’il les mène à la maison. »
Le jeune garçon obéit aussitôt tandis que les deux hommes revenaient à grands pas vers leur domicile.
Le temps d’endosser des vêtements plus pratiques, de chausser des bottes, d’accrocher à leur côté les épées qu’ils avaient toujours le droit de porter, étant pensionnés du Roi, et déjà les chevaux arrivaient devant leurs portes. Sans desserrer les dents, l’air buté et résolu, Rochereau et Follenfant sautèrent en selle et se dirigèrent vers Montreuil en suivant la vallée de la Boivre pour gagner du temps.
Ils parvinrent assez rapidement au petit bourg dont les maisons basses s’entassaient entre la rivière et la haute falaise que dominaient les restes d’un château médiéval.
Rochereau connaissait tout le monde à Montreuil ; aussi se dirigea-t-il immédiatement chez le charron qu’il trouva occupé à cercler une roue.
L’artisan, dont l’atelier était trop petit, avait installé sans vergogne tout son attirail sur la route qu’il barrait ainsi à moitié. Si un carrosse était passé par là, il n’avait pas pu être inaperçu. C’est ce que Rochereau fit remarquer au charron.
Celui-ci se gratta la tête.
- « Un carrosse noir ... dit-il en patois, avec deux chevaux et un troisième attaché derrière ... Un troisième cheval qui ressemble aux vôtres ... Un homme à côté du cocher et un laquais par derrière ...Oui ... Oui ...
Il est passé par là, il y a bien une heure ... Un peu plus, peut-être ... Ils ont pris la route de Coulombiers.
Ils ont pris la route de Coulombiers.


Mais, pour sûr, Maître Valentin ... On croirait que vous partez pour la guerre avec votre épée ...
Et vous aussi, Maître Henri ...
Entrez-donc chez moi boire un verre !... »
- « Pas le temps ... »
Et, sous les yeux ébahis du charron, les deux cavaliers repartirent au galop.
Les deux lieues qui les séparaient de Coulombiers furent franchies à grande allure. Ils s’arrêtèrent au carrefour du chemin de Montreuil et de la grande route de Poitiers à l’auberge du Cheval Blanc située près du pont qui enjambait une petite rivière.
Ils demandèrent à boire pour leurs chevaux et appelèrent l’aubergiste pour se renseigner au sujet du carrosse.
- « Si le carrosse venant de Montreuil était passé , je l’aurais vu, Maître Valentin ...
Non ! Il n’en est pas passé un seul ... Il n’y a eu que deux ou trois charrettes. »
- « Nous avons donc perdu la piste entre Montreuil et Coulombiers ! » constata Follenfant avec amertume.
Ils ont pu bifurquer et se diriger vers Sanxay ou Lusignan ... »
- « Ou encore revenir sur Poitiers par la Torchaise ... »
« Que faisons-nous ?
Il est impossible d’aller partout à la fois et il vaut mieux ne pas se séparer. »
- « Choisissons Poitiers ... Nous avons le temps de nous y rendre.
Si le carrosse est rentré en ville, il a emprunté la porte de la Tranchée. Nous irons jusque là et nous interrogerons le gardien. »
- « Il a dû entrer plus d’un carrosse dans la journée. »
- « Sans doute mais il ne doit pas y en avoir beaucoup qui traînent derrière eux un beau cheval comme Amadis ... »
Après avoir remercié l’aubergiste, ils étaient remontés à cheval et avaient pris au galop la direction de Poitiers.
- « Je connais le gardien ! » cria Rochereau.
Il avait épousé en première  noces une de nos cousines. »
- « Ah !.. »
- « Oui ... Julienne Sauvé ... Une petite qui boitait ! »
La galopade se poursuivit sans ralentir pendant quatre lieues sur une route mal empierrée qui traversait une grande forêt mal famée où, par chance, ils ne firent aucune mauvaise rencontre.
A la porte de la ville vers où convergeaient les routes du Sud et du Sud-Ouest, ils cherchèrent à s’enquérir du gardien, mais ils furent assez mal reçus par une énorme virago, la seconde femme du cousin, qui leur déclara que son ivrogne de mari cuvait son vin, qu’elle n’avait rien à voir avec les gens de Béruges ou du Pin, qu’elle n’avait pas remarqué de carrosse avec trois chevaux et que d’ailleurs tout cela lui était indifférent.
Les deux cavaliers, déconcertés, hésitaient sur la conduite à tenir quand un gabelou, qui assurait son service au pied des remparts et qui avait entendu les vociférations de la femme, leur confirma qu’en effet il n’était entré dans la ville de Poitiers aucune voiture correspondant au signalement qu’ils avaient indiqué.
Le jour déclinait. Ils avaient tout juste le temps de retourner chez eux avant que la nuit tombe. Ils tournèrent bride et, par Vouneuil et la vallée de la Boivre, atteignirent Béruges. Là, ils firent halte au château du comte de Larnaye.
Celui-ci, un homme très âgé, les accueillit avec beaucoup de courtoisieCelui-ci, un homme très âgé, les accueillit avec beaucoup de courtoisie. Seul dans sa grande salle à manger, il achevait un souper frugal. Il fit asseoir Rochereau et Follenfant à ses côtés puis demanda qu’on leur apporta du pain et du jambon ; ce qu’ils acceptèrent bien volontiers car plus de dix lieues au grand galop leur laissaient un creux dans l’estomac en dépit de leur inquiétude.
- « Je ne connais pas cet homme ... » dit le comte après avoir écouté leurs explications. Il a dû abuser de mon nom ...
D’ailleurs qui peut bien rendre visite à un vieux comme moi qui achève sa vie dans la solitude ?..
Vous n’allez quand-même pas le rechercher dans tous les villages de France et de Navarre ?..
Il peut tout aussi bien être déjà loin comme se cacher dans les environs.
A votre place j’irais déposer une plainte en bonne et due forme devant le Procureur du Roi. Et celui-ci fera entreprendre des recherches sur tout le territoire de la province et même au-delà.
Réfléchissez !
Si, par un heureux hasard, vous le retrouvez ... Vous ne serez que deux ... contre quatre ... au moins ...
De plus, les ravisseurs ont probablement des appuis haut placés que nous ignorons ...
Ce que vous avez réussi en Savoie n’a pas eu de suites fâcheuses pour vous parce que cela s’est passé en dehors des frontières et que vous étiez protégés par Monsieur de Turenne  ...
Mais maintenant ?..
Même avec une bonne conscience, vous risquez bien des complications ...
Croyez-moi ! Allez trouver demain le Procureur du Roi ! »
Rochereau et Follenfant remercièrent le vieux gentilhomme de son accueil puis repartirent chez eux, navrés de n’avoir sû retrouver Philippe mais néanmoins confiants dans la Justice du Roi.



La cloche de l’abbaye sonnait pour la première fois. Malgré l’heure matinale, il faisait déjà grand jour lorsque Rigaud conduisit devant les maisons le char à bancs attelé d’une jolie jument.
Rochereau et Follenfant sortirent de leurs domiciles en habit du Dimanche, sans épée comme il sied à des marchands de chevaux aisés, et s’installèrent dans la voiture. Rochereau prit le fouet et les rênes. André, avec agilité grimpa derrière les deux hommes. L’attelage s’éloigna au trot.
Pierre les regarda partir avec regret. Il aurait bien voulu, lui-aussi, aller à Poitiers et faire quelque chose pour Philippe ; ne serait-ce que garder la jument comme devait le faire André. Mais on l’avait jugé trop petit ...Toutefois, pour le consoler, son père lui avait recommandé de se rendre aux écuries pour aider les valets. C’est pourquoi, lorsque le char à bancs eut disparu sous les arbres de la forêt, il s’en alla, résigné, vers son ouvrage en compagnie du Rigaud.
La cloche sonnait toujours. Anne-Lise, Cathy et Marika, enveloppées dans leurs capes, sortirent à leur tour et, poussant devant elles les petites filles encore engourdies de sommeil, se dirigèrent vers la chapelle pour assister à la messe.
Pendant ce temps, la voiture poursuivait son voyage.
La jument n’avait pas la fougue des chevaux que Rochereau et Follenfant avaient montés la veille mais, néanmoins, son trot soutenu leur fit parcourir rapidement la distance qui séparait le Pin de Poitiers où ils arrivèrent à une heure suffisamment convenable pour être reçus par un haut magistrat sans causer à celui-ci un trop grand dérangement.
Pour se rendre de la porte de la Tranchée à l’hôtel de la Prévôté où siégeait le Procureur du Roi, il fallait traverser presque toute la ville en empruntant des rues tortueuses, étroites, mal pavées dont certaines descendaient en pente raide. Par chance ce n’était pas un jour de marché ; peu de gens y circulaient, aussi la voiture n’eut-elle aucune difficulté à atteindre son but.
L’attelage fut confié à la garde d’André. Rochereau et Follenfant descendirent de leur siège avec gravité et, le chapeau à la main, entrèrent dans la cour de l’hôtel pour solliciter une audience.
On les fit attendre assez longtemps avant de les introduire dans une grande salle, haute de plafond, aux murs recouverts de boiseries.
Les fenêtres, ouvertes sur un jardin, laissaient  pénétrer les odeurs lourdes et entêtantes que répandait largement un grand tilleul en fleurs.

Le Procureur du Roi, en robe noire, était assis derrière une longue table chargée de dossiers.
Le Procureur du Roi, en robe noire, était assis derrière une longue table chargée de dossiers. Il ne releva pas la tête pour jeter un coup d’œil sur Rochereau et Follenfant qui s’avançaient, intimidés. Il continua pendant quelques minutes à lire le papier qu’il avait dans une main tandis qu’avec les barbes de sa plume il essayait de ramener une mèche rebelle sous sa perruque brune.

A sa droite, un greffier, au visage couperosé et à l’apparence besogneuse fixait d’un regard sans expression les deux requérants qui, ne pouvant aller plus loin, s’étaient immobilisés, attendant que l’on daigne enfin leur adresser la parole.
- « Messieurs, je vous écoute ... »
Rompant le silence, la voix du Procureur du Roi résonnait sur un ton neutre, glacial, peu propice à dissiper l’impression de gêne que ressentaient Rochereau et Follenfant.
Ce dernier, dont l’élocution était plus aisée que celle de son beau-frère, entreprit de raconter toute leur histoire.
- « Un instant, je vous prie ... »
Le Procureur du Roi se retourna du côté du greffier.
- « Avez-vous pu vérifier si ces messieurs sont effectivement ce qu’ils affirment être ? »
Le greffier se racla bruyamment la gorge.
- « Ces messieurs nous ont montré des brevets authentiques portant le sceau et la signature de défunt monsieur de Turenne et attestant leur qualité de pensionné du Roi.
Ils ont également montré des lettres patentes les autorisant à faire le commerce de chevaux auprès de l’abbaye du Pin dans le bailliage de Vouillé.
- « Fort bien !
Messieurs, continuez !.. »
Follenfant reprit la parole, insistant sur les circonstances de l’enlèvement de Philippe et surtout sur le fait que la trace des ravisseurs avait été perdue entre Montreuil et Coulombiers.
Lorsqu’il se tut, un silence s’établit à nouveau dans la grande salle. Rochereau, jetant un regard à travers la fenêtre ouverte, crut voir à ce moment-là quelqu’un dissimulé dans le feuillage du grand tilleul. Il n’eut pas le temps de chercher à savoir qui pouvait bien les épier ainsi car le Procureur ouvrait enfin la bouche pour parler.
- « Ce jeune homme ... Ce jeune homme qui a disparu ...
Car vous parlez d’enlèvement ... Soit ! Je ne mets pas en doute votre bonne foi ... Encore faudrait-il prouver la réalité des faits ...
Ce jeune homme qui a disparu, dis-je, est (toujours selon vous) le comte de Lapierrière ...
Son père, colonel du régiment des Chevau-Légers, est mort au service du Roi et sa mère aurait été (toujours selon vous) la fille d’un prince hongrois ...
N’est-ce pas ce que vous avez dit ? »
- « C’est cela même, Monsieur le Procureur du Roi. »
- « Je ferme les yeux sur la façon dont ce jeune homme, lorsqu’il était enfant, a été amené à vivre sous le toit de l’un d’entre vous. Ce qui s’est passé en dehors des frontières du royaume ne me regarde pas. Du moins tant que la justice du pays voisin en question ne m’a pas prié de m’en mêler ...
Ce qui m’étonne ... C’est que vous ayez pu attendre plus de quinze ans ... et une disparition ... avant de mettre les autorités au courant de l’existence de ce garçon ainsi que des droits et prérogatives auxquels il est en mesure de prétendre en raison de son titre de comte ... »
Les arguties du Procureurs commençaient à agacer sérieusement Rochereau ; aussi fut-ce d’un ton rogue qu’il répondit :
- « Monsieur de Lapierrière, en mourant, nous avait recommandé de prendre son fils sous notre protection et de l’élever chez nous, caché ...
Monsieur de Turenne, auquel nous avons eu l’honneur de nous confier, nous a donné les mêmes instructions et, chaque fois que l’un de nous l’allait trouver en son château, il ne cessait de confirmer les paroles qu’il nous avait dites aux Dunes.
Aussi attendions-nous la majorité de Philippe pour lui révéler sa naissance et pour le présenter à Monsieur de Turenne qui, à son tour, l’aurait présenté au Roi. »
- « Vraiment au Roi ?.. »
- « Oui, certes ! Au Roi ... Les Lapierrière ont leur place dans la maison du Roi !.. Que je sache !.. »
- « Soit ...
Mais le témoignage de Monsieur de Turenne (que Dieu ait son âme) vous fait aujourd’hui cruellement défaut ... »
- « Nos épouses, et principalement la mienne pourront en témoigner ! »
- « Loin de moi la volonté de suspecter la sincérité de vos épouses, Messieurs !.. Mais, sans être grand clerc en Sorbonne, vous devez savoir que la justice du Roi ne peut recevoir leur témoignage. »
- « Le Père Anselme connaît toute l’histoire de Philippe. »
- « C’est mieux ! Mais qui est ce père Anselme ? Où est-il ? »
- « C’est un des aumôniers de l’abbaye du Pin. Il est actuellement à Paris ou à Versailles. Justement il voulait retrouver quelqu’un de l’entourage de Monsieur de Turenne qui soit ... »
- « A Paris ou à Versailles !.. C’est bien dommage qu’il ne soit pas à Poitiers ...
Ne trouvez-vous pas ?.. »
Le visage de Follenfant s’empourpra et il jeta ces mots :
« La Révérende Mère Abbesse du Pin à reçu toutes nos confidences et je suppose que sa parole en vaut bien une autre ...
Monsieur le comte de Larnaye est, lui aussi, un peu au courant de tout cela ... »
- « Tout doux !.. Monsieur ... Ne vous fâchez pas !
Mais ... Comprenez-moi ...
N’avez-vous pas des papiers, des documents, des parchemins à présenter à l’appui de vos déclarations ? »
Rochereau sortit de sa poche l’enveloppe en cuir de Cordoue qui contenai t le portefeuille de Philippe et le déposa sur la table du procureur.
- « Fort bien ! » dit celui-ci.
Mais si vous aviez confié le contenu de cette enveloppe à un notaire, il en aurait dressé l’inventaire légal et cela aurait facilité votre démarche actuelle. »
- « Le notaire de Vouillé est un homme fort honorable », dit Rochereau, mais son clerc est trop bavard ... Dès qu’une fille se marie, tout le pays est averti du montant de sa dot ... »
- « Voilà une accusation grave que vous portez-là, Monsieur ! »
- « Je disais seulement qu’il est bavard ... »
- « Admettons que je n’aie rien entendu ...
Mais voyons ces papiers ! »
Le Procureur du Roi ouvrit l’enveloppe, en sortit le portefeuille et, sous les regards ahuris de Rochereau et Follenfant, éparpilla sur la table une dizaine de feuilles vierges. Ses yeux prirent une expression dure pour examiner les deux beaux-frères.
- « Je vois, Messieurs, plusieurs sortes d’explications à votre attitude :
Ou bien vous êtes complètement stupides ... Ce que je me refuse à admettre, car vous n’en avez par l’air ...
Ou bien vous êtes illettrés et incapables de vous rendre compte si un papier est écrit ou non ... Ce qui est faux. Car j’ai sous les yeux les demandes d’audience que vous avez tenu à rédiger de vos propres mains ...
Ou bien, pour dresser ces actes ou documents, vous avez eu recours aux bons offices de quelque alchimiste qui a utilisé une encre invisible pour qui n’en connaît pas le secret ... Je n’en crois rien !..
Ou bien vous avez voulu, de propos délibéré, tourner en dérision la Justice du Roi ... Puisqu’il n’y à absolument rien d’écrit sur ces feuilles ...
Rien d’écrit ...
Ah !.. Pardon !.. Il y a ce papier fin dissimulé au milieu des autres ...
Veuillez excuser mes paroles et me laisser le temps de le lire car l’écriture est serrée. »
Le procureur installa une paire de lunettes sur son  nez puis il se mit en devoir de parcourir le papier.
Mais au bout de quelques lignes, son visage exprima une surprise intense. Il se leva et alla se placer près de la fenêtre pour bénéficier d’un meilleur éclairage. Il lisait avec une attention soutenue ; parfois il jetait un regard intrigué sur Rochereau et Follenfant qui, ne comprenant  rien à la chose, échangeaient entre eux une mimique chargée d’interrogation.
Quand il eut terminé sa lecture, le procureur s’avança vers le greffier et lui chuchota quelques mots à l’oreille.
Celui-ci se leva à son tour pour se diriger vers la porte qu’il entrouvrit. Faisant alors signe à un huissier de service, il eut avec lui une courte conversation à voix basse. Rochereau et Follenfant suivaient ce manège avec une certaine inquiétude.
Enfin le Procureur du Roi revint s’asseoir derrière la table.
- « J’aimerais savoir, messieurs, à la suite de quelles circonstances la pièce que je viens de lire a bien pu se trouver entre vos mains ? »
Rochereau se ressaisit :
- « Vraiment, Monsieur le Procureur du Roi, nous ne comprenons absolument rien à tout cela ...
Nous avons vu bien des fois le contenu de ce portefeuille : il s’agissait d’actes notariés et d’extraits de registres paroissiaux ...
Nous sommes prêts à l’affirmer par serment sur notre honneur d’anciens soldats ... sur nos familles ... sur la mémoire de Monsieur de Turenne ... sur ce Crucifix ... »
- « Je ne vous en demande pas tant.
Je veux savoir de qui et comment vous êtes en possession de ce papier ? »
- « Mais c’est la première fois que nous le voyons, ce papier. »
- « N’avez-vous pas la moindre idée de ce qui est écrit dessus ? »
- « Je vous le répète (avec tout le respect qui vous est dû) que nous n’avons jamais eu connaissance de ce papier, ni Henri Follenfant, ni moi ! »
- « Eh bien, Messieurs, en gros, c’est un rapport adressé à une cour étrangère révélant à cette Cour certaines choses que Sa Majesté aurait sans doute préféré garder secrètes ...
Il y a mieux ... Écoutez ces phrases !
Quant aux hommes instruits en Hollande, il est trop tard pour les envoyer cette année. Il faut, à mon avis, attendre la fin de l’hiver prochain et nous les mettrons en place en divers coins du Poitou. Ils s’habitueront au pays en participant aux travaux des champs et, gagnant ainsi la confiance des gens, pourront facilement attiser les différends entre protestants et catholiques ... Des moines missionnaires, fanatisés à la mode espagnole, pourraient aussi être utilisés.’
Ne voyez-vous pas, Messieurs, qui a pu écrire cela ? »
- « En vérité, il ne nous est pas possible de vous répondre car nous ignorons tout et nous ne parvenons pas à expliquer ce qui s’est passé ... »
- « Est-ce aussi votre avis, Monsieur Follenfant ? »
- « Je n’ai rien d’autre à dire. »
Rochereau ouvrit la bouche. Il voulait signaler que quelqu’un les épiait à travers les branches du tilleul. Mais il renonça à parler car il venait de reconnaître son fils André.
- « Qu’y a-t-il, Monsieur Rochereau ? »
- « Rien ... »
- « C’est votre droit de ne rien dire ... du moins à présent ...
Aussi me trouvais-je dans l’obligation de rompre cet entretien.
Messieurs, au nom du Roi, je vous arrête à titre préventif pour complicité d’espionnage et de trahison !..
Les interrogatoires ultérieurs, avec au besoin application de la question ordinaire, m’indiqueront si je dois maintenir ce chef d’accusation ... »
Le procureur agita sa sonnette. La salle fut immédiatement envahie par une vingtaine de prévôts. Ceux-ci s’emparèrent des personnes de Follenfant et Rochereau qui, atterrés, se laissèrent emmener sans faire le moindre geste.


André Rochereau était un garçon doué pour les études. A quinze ans, il parlait latin aussi bien que le Père Anselme et beaucoup mieux que Philippe. Bon cavalier, il se sentait malgré cela peu disposé au métier d’éleveur de chevaux et encore moins au métier des armes. En revanche, une carrière d’homme de loi ne lui aurait pas déplu. C’était la principale raison pour laquelle il avait tant insisté afin d’obtenir de son père et de son oncle l’autorisation d’accompagner ceux-ci à Poitiers. Il voulait voir un Procureur du Roi ... Naïvement, il s’imaginait que c’était-là un personnage qui saurait rapidement démêler l’écheveau de la situation et qui, en quelques paroles, donnerait des conseils pertinents et des ordres judicieux permettant à une multitude de prévôts de se mettre en campagne pour retrouver Philippe.
Après avoir exploré les alentours de l’hôtel de la Prévôté, il avait découvert un chantier en construction par où il avait pu pénétrer dans un jardin où se trouvait planté un grand tilleul, à l’ombre duquel il avait attaché la jument. Puis il s’était hissé sur l’arbre et, profitant de ce que les fenêtres étaient ouvertes en raison de la chaleur de l’été, il avait eu la chance de bénéficier d’un observatoire qui lui permettait d’avoir une vue plongeante sur le bureau même du procureur.
Avec fierté d’abord, puis avec une inquiétude grandissante, il avait pu ainsi assister à toute la scène. Mais lorsqu’il eut vu son père et son oncle emmenés par les prévôts comme deux malfaiteurs, il eut un moment d’affolement.
Il réfléchit alors que la seule chose qui lui restait à faire était de descendre de son perchoir, de reprendre la voiture et de retourner le plus vite possible au Pin.
Il arriva chez sa mère effondré, épuisé et affamé. Le récit qu’il fit aussitôt devant elle et devant sa tante remplit la famille entière de la plus grande affliction jusqu’au moment où, coupant court aux manifestations de douleur et d’indignation, Anne-Lise décida d’aller prendre conseil auprès de la Mère Abbesse.

Anne-Lise décida d’aller prendre conseil auprès de la Mère Abbesse

- « Je t’accompagne ! » lui dit Marika en essuyant les larmes qui coulaient sur ses joues.
« Mon pauvre André ... Il y a des œufs dans la corbeille. Demande à tes sœurs de te faire une omelette, puis va te reposer ! Nous saurons bien te trouver si nous avons besoin de toi ...
Viens-tu Cathy ? »
La jeune fille avait un regard dur.
- « Je voudrais vérifier quelque-chose.
Je monte dans ma chambre. Je vous rejoindrai là-bas.
Ne m’attendez pas ! »
Lorsque, un peu plus tard, Cathy pénétra dans le parloir de l’abbaye, elle vit Marika assise et silencieuse tandis qu’Anne-Lise exposait avec passion la situation à l’abbesse qui, debout de l’autre côté de la grille, écoutait, immobile, les mains jointes sous son scapulaire noir.
Celle-ci, ayant répondu d’un signe de tête à la révérence de Cathy, demeura quelque temps sans rien dire après qu’Anne-Lise eut fini de parler. Enfin elle se tourna vers la jeune fille.
- « Anne-Lise m’a dit que tu voulais vérifier quelque-chose dans ta chambre. De quoi s’agissait-il ? »
Cathy portait un tablier rouge et blanc qui présentait une poche. Elle en tira l’enveloppe de cuir où étaient rangés ses papiers personnels.
- « De cela ... Tout est en ordre ... Il n’en manque aucun.
Mais en revanche, ceux-ci, qui appartiennent à Philippe s’y trouvaient glissés par erreur ... »
- « Comment expliquer cette chose ? »
- « Très simplement ...
Lorsque l’Hirondelle nous a donné ces enveloppes, la dernière fois qu’il est venu, les enfants étaient très excités ... et nous aussi ... Nous avons étalé nos pièces sur la table, en vrais brouillons que nous étions ... et tout cela devant lui ... Ainsi, quand j’ai rassemblé les miennes, j’ai très bien pu ramasser avec elles des papiers appartenant à Philippe. »
- « C’est fort probable ... » déclara l’abbesse.
- « Mais alors ... si Philippe a été aussi étourdi que moi pendant qu’il était seul avec l’Hirondelle, celui-ci a pu ...
Oh ! Ma Mère !.. Je n’ose porter une telle accusation ... »
- « Et pourtant, ma petite fille, tout nous fait croire que les choses ont dû se passer ainsi ... Des feuilles blanches ont été substituées aux documents de Philippe ...
Reste à expliquer le motif de l’arrestation de Valentin et de Henri ... Les deux faits sont sans doute en relation entre eux. Mais, pour le moment, je ne vois pas de quelle façon. »
- « Quels sont les papiers de Philippe que tu as trouvés avec les tiens ? » demanda Anne-Lise.
Cathy remit donc deux liasses assez épaisses que Marika, à son tour examina attentivement.
- « C’est le testament du Prince Aponyi ... »dit-elle en relevant la tête. La copie que possédait Monsieur de Lapierrière et celle qui m’avait été confiée.
Ces pièces sont très importantes ! Si les ravisseurs ne les ont pas en leur possession, ils ne peuvent rien entreprendre de légal en Hongrie ... (si toutefois on peut encore faire quelque-chose de légal dans notre pauvre pays avec la présence turque ...) »
- « Donc », reprit l’abbesse, « tant qu’ils ne détiennent pas ce testament, ils sont obligés, je le pense, de garder Philippe avec eux ; car lui seul est supposé capable de leur dire où il se trouve.
C’est pourquoi les ravisseurs n’ont pas dû s’éloigner trop du Pin.
Ils reviendront rôder et, s’ils savent qu’Henri et Valentin sont arrêtés (arrestation qui est peut-être le fruit de leurs machinations ...), vous êtes alors tous en danger ...
En conséquence vous allez restez coucher ici !
Avec les petites filles vous vous installerez dans la communauté des sœurs converses. Quant aux garçon, ils iront loger chez le concierge qui dispose d’une grande pièce au premier étage de sa maison.
Maintenant, je vais rédiger une lettre au Procureur du Roi pour témoigner de la bonne foi et de la moralité de vos époux. J’enverrai un messager la porter dès qu’elle sera écrite pour qu’elle parvienne à destination avant la nuit. »
Anne-Lise et Marika s’apprêtaient à sortir après avoir remercié l’abbesse mais Cathy s’approcha de la grille de clôture dont elle saisit les barreaux à pleines mains.
- « Ma Mère ! Pensez-vous que nous puissions abandonner ainsi tout ce que nous possédons aux mains de ces bandits ?
Je veux me défendre ! Je veux me battre !..
Écoutez ce qui me vient à l’esprit ... »
Et la jeune fille exposa un plan de riposte. L’abbesse et les deux femmes, également ardentes à la lutte, prêtèrent l’oreille avec la plus grande attention. Une courte discussion s’engagea ensuite au cours de laquelle certains points furent rejetés, d’autres améliorés et enfin l’idée de Cathy fut adoptée.

On attendit donc que l’obscurité envahisse lentement, progressivement la vallée de la Boivre. En Juin les nuits sont courtes et, comme les moniales se levaient bien avant le jour, Cathy pensait que les ravisseurs de Philippe n’auraient pas plus de trois ou quatre heures pour agir s’ils voulaient chercher à s’introduire dans les maisons.
Veiller quatre heures c’est peu de chose lorsque l’on a dix-huit ans et la certitude de lutter pour la bonne cause.
Cathy s’était ainsi aménagée une cachette au milieu des bûches entassées sous le hangar qui faisait face aux deux maisons. André et Sébastien s’étaient installés auprès d’elle, chacun tenant en main un solide bâton.
Ils avaient disposé à leur portée une lanterne allumée qu’ils avaient soigneusement camouflée de sorte que la lueur ne puisse se voir de l’extérieur. En démasquant cette lumière en temps voulu, ils espéraient faire un signal qui serait aperçu de la fenêtre de la loge du concierge où Pierre, les filles de Valentin Rochereau et la famille du portier devaient se relayer pour monter la garde et donner l’alarme.
Rigaud avait pris avec lui tous les chiens et, en compagnie d’un des jardiniers de l’abbaye, restait à veiller aux écuries.
Anne-Lise était demeurée à l’abbaye auprès de Marika. Celle-ci était inquiète car elle sentait que la naissance de son enfant ne tarderait pas et que le travail pourrait commencer d’un instant à l’autre.
Peu à  peu la nuit s’était installée. Les détails familier du paysage s’estompaient un à un dans l’uniformité de l’ombre et Cathy sentait en elle l’angoisse de l’attente.
Fatigué par sa journée, André s’était endormi ; Sébastien somnolait. Cathy avait l’impression d’être seule en face d’un ennemi invisible. Que ferait-elle contre ceux qui avaient eu l’audace d’enlever Philippe ? Ces deux-là se réveilleraient-ils à temps ? Et Pierre ?.. si étourdi d’habitude .... apercevrait-il le signal convenu ?
La lune se leva enfin derrière les peupliers et projeta sa clarté sur la façade des maisons. Cathy en fut soulagée. S’ils venaient, ces malfaiteurs, au moins les verrait-elle s’approcher ! Elle pourrait alors secouer les dormeurs.
La multitude des bruits qui se font entendre par un nuit d’été accaparait maintenant toute l’attention de la jeune fille : crissements monotones des grillons, crécelles lancinantes des sauterelles, notes graves des crapauds, sauts des truites dans la Boivre, hululement d’un oiseau nocturne ou aboiements des chiens, là-bas aux écuries.
Puis ce fut un silence soudain, pesant. Seuls les chiens continuaient à aboyer.
Cathy frissonna. Quelque-chose avait bougé sur la route, à la lisière du bois. C’était peut-être un sanglier qui descendait boire à la rivière, comme cela se produisait souvent. Pour s’en assurer, Cathy essayait de distinguer à travers l’obscurité les formes qui s’agitaient lentement devant elle.
Non ! Ce n’était pas une bête sauvage ; c’était un homme ! Un homme qui avançait avec précaution en évitant de faire du bruit, en évitant de traverser des zones trop éclairées par la lune. Il était suivi d’un second qui marchait presque accroupi. Et, un peu plus loin, deux autres hommes restaient assis à la lisière de la forêt.
Cathy réussit à dominer sa peur mais, cependant, ce fut d’une main tremblante qu’elle saisit le poignet d’André pour le réveiller. André sursauta, hésita quelques secondes avant de réaliser la situation et, finalement ses mains se crispèrent sur son bâton. Il voulait être prêt à se battre s’il le fallait. Sébastien, lui, s’était réveillé spontanément ; il respirait sur un rythme rapide pour essayer de calmer les battements de son coeur.
Les deux hommes cessèrent d’avancer. Ils étaient parvenus à la hauteur des maisons. Ils échangèrent quelques paroles entre eux puis le premier reprit sa marche. Profitant de l’ombre, celui-ci se dirigea vers le hangar, passant ainsi tout près de ceux qui l’épiaient cachés au milieu des bûches. Il poursuivit son chemin et finit par s’arrêter au bord de la Boivre, devant la passerelle.
- « Je l’ai reconnu ... » grogna Sébastien. « C’est lui qui accompagnait le monsieur qui a acheté Amadis ... »
L’autre homme attendit que son compagnon fut arrivé au bord de la rivière pour se redresser à son tour et s’élancer vers la maison de Rochereau qu’il atteignit en quelques enjambées.
Grand, mince, souple, il fut vite reconnu par les guetteurs.
- « L’Hirondelle !.. » chuchota André. L’Hirondelle ... »
D’ailleurs, en habitué des lieux, l’Hirondelle ne  s’attarda pas devant la porte ; il la savait solide. C’est pourquoi il préféra contourner la maison pour s’attaquer à une fenêtre latérale.
- « Le maudit ! » gémit André. Il se souvient que la fenêtre de la chambre des parents ferme mal ... »
A l’aide d’un fort crochet, en quelques gestes précis, l’Hirondelle réussit à faire sauter un volet de bois sans faire trop de bruit. Il n’avait plus qu’a casser une vitre, passer la main à travers la brèche pour ouvrir la fenêtre et sauter dans la pièce.
Il était temps d’agir avant qu’il ne se livre au pillage de toute la maison. Aussi Cathy se décida-t-elle à démasquer quelques instants la lanterne qu’elle avait placée à ses côtés.
Il y eut quelques minutes de silence intolérable. Les deux hommes assis sur le bord de la route à la sortie de la forêt demeuraient immobiles. Celui qui était descendu près de la Boivre s’était adossé au tronc d’un peuplier ; il ne bougeait pas lui non plus.
Mais tout-à-coup, les cloches de l’abbaye firent entendre leur voix amplifiée par tous les échos de la vallée en un véritable carillon de jour de fête ...
Intrigués, les hommes qui faisaient le guet près du bois et près de la passerelle se levèrent pour chercher à deviner la cause d’un réveil aussi bruyant bien avant l’heure accoutumée.
C’est alors que des lumières apparurent dans la cour qui séparait le portail des bâtiments conventuels.
Les moniales en coule blanche, le visage recouvert du grand voile noir, s’y étaient rassemblées. Chacune tenant en main un cierge allumé, elles se rangeaient en procession derrière leur abbesse et s’avançaient vers le portail en chantant un psaume.
Les deux guetteurs postés sur la route disparurent dans l’obscurité de la forêt. L’Hirondelle sortit rapidement de la maison où il s’était introduit et alla les rejoindre. Celui qui s’était installé au bord de la rivière revenait en courant vers ses compagnons. Comme il passait devant le hangar, André lui lança son bâton en travers des jambes. L’homme trébucha et s’étala sur le sol en jurant. Mais Sébastien, qui avait déjà bondi hors de sa cachette, réussit à l’assommer d’un coup bien appliqué sur le crâne.
Du renfort arrivait par ailleurs. Car Rigaud, le simple, avait eu l’idée de libérer les chiens enfermés aux écuries et, armé d’une fourche, accourait à leur suite.
Les moniales s’étaient engagées sur la passerelle. Elle suivirent le chemin jusqu’à la hauteur des maisons puis, tranquillement, revinrent sur leurs pas, toujours en procession, pour regagner leur clôture.
Sébastien, André et Rigaud eurent tôt fait de ligoter leur prisonnier et de transporter celui-ci au logis du concierge précédés par Cathy, très excitée, qui proclamait qu’il faudrait interroger ce misérable dès qu’il aurait repris connaissance.
L’homme fut allongé sur le sol. Il était trapu, solide. Sur son visage massif, pourtant inanimé, se lisait une expression d’obstination butée. Sébastien avait eu la main lourde ... Aussi fallut-il toute une série de soins empressés, prodigués assez longtemps par Anne-Lise et une soeur converse, pour qu’il finisse par ouvrir les yeux.
Dès qu’il fut à peu-près remis, on l’accabla de questions. mais il ne paraissait pas comprendre le français. On alla chercher Marika qui arriva en traînant les pieds et s’assit auprès de lui, épuisée. Elle l’interrogea en allemand puis en hongrois, sans succès. Elle essaya d’utiliser les quelques mots de polonais dont elle se souvenait. Finalement elle renonça à poursuivre ses efforts car l’homme demeurait impassible comme s’il n’avait pas compris ou n’avait pas voulu comprendre le sens des paroles qu’il entendait prononcer.
Sébastien se mit en colère.
« C’est faux !.. » hurla-t-il en brandissant un tisonnier rougi au feu. Il comprend très bien le français puisqu’avant hier, l’acheteur d’Amadis lui a parlé dans cette langue ...
Moi, je vais lui rendre la mémoire ... »
Il agitait furieusement son tisonnier mais Anne-Lise doucement, s’interposa déclarant que le prisonnier devait être remis à la justice du Roi.
- « Maintenant que le jour est levé, nous allons le conduire tout de suite à Poitiers ! » décida Cathy.
On fit remarquer à la jeune fille qu’il vaudrait peut-être mieux prévenir la Maréchaussée de Vouillé qui se chargerait de cette besogne. Mais Cathy était impulsive et entêtée. Elle soutint (ce qui était en partie exact) que le brigadier des maréchaux de Vouillé avait l’esprit borné et une fâcheuse tendance à l’ivrognerie. Il faudrait donc perdre un temps précieux avant de le décider à intervenir. Or tout retard était préjudiciable aussi bien à Philippe entre les mains de ses ravisseurs qu’à Rochereau et Follenfant qui risquaient d’être soumis à la question.
Ce dernier argument avait fini par convaincre à peu-près tout le monde, la voiture fut attelée. On y chargea le prisonnier toujours soigneusement attaché, et on le recouvrit d’une toile pour le dissimuler aux regards des curieux. Sébastien s’installa près de lui pour le surveiller. André prit en mains les rênes et le fouet, assis sur le banc à côté de Cathy.
Ils s’en allèrent en suivant la vallée de la Boivre car ils avaient l’intention de passer à Béruges. Ils demanderaient alors au piqueur du comte de Larnaye et à deux solides garçons, cousins de Sébastien, de les accompagner jusqu’à Poitiers pour les aider en cas de difficulté.
Or les premières maisons de Béruges étaient déjà en vue quand un carrosse noir, caché par une haie, surgit brusquement devant eux sur le chemin, les obligeant à s’arrêter. Cinq ou six hommes bondirent aussitôt sur le char à bancs ...

Lorsqu’André revint à lui, quelques instants plus tard, il reconnut Sébastien près de lui, la tête ensanglantée.Lorsqu’André revint à lui, quelques instants plus tard, il reconnut Sébastien près de lui, la tête ensanglantée. Cathy et le prisonnier n’étaient plus dans la voiture et, là-bas, le carrosse noir, lancé au galop, disparaissait au premier tournant.


Assis sur un tabouret, prostré, s’accusant de toutes sortes de négligences, de toutes sortes d’imprudences, Valentin Rochereau regardait, sans toutefois fixer sur lui son attention, Henri Follenfant qui parcourait à grandes enjambées nerveuses la pièce où tous deux avaient été enfermés.
Arrêtant soudain ses allées et venues, Follenfant se planta en face de son beau-frère.
- « Quand as-tu vu les papiers de Philippe pour la dernière fois ? » demanda-t-il d’une voix sèche.
Rochereau sursauta.
- « Mais ... le jour de son anniversaire. »
- « Et personne n’y a touché depuis ? »
- « Si !.. Philippe lui-même ... avec Cathy, lorsque l’Hirondelle leur a remis les enveloppes en cuir ... »
Follenfant grommela, reprit sa marche et, au bout de quelques instants, sans même se retourner vers Rochereau à qui il tournait le dos, il jeta ces paroles :
- « Pourquoi l’Hirondelle n’aurait-il pas, ce jour là, substitué les feuilles blanches aux parchemins de Philippe ?.. »
- « Mais !.. C’est un ami ... »
- « Au point où nous sommes parvenus, rien ne nous empêche plus de soupçonner tout le monde ... »
Et le silence se rétablit. Le silence d’une ville accablée par la chaleur de l’été, entrecoupée seulement par une horloge voisine qui marquait les quarts d’heure sur un rythme poussif.
Rochereau se redressa rapidement pour saisir le bras de Follenfant.
- « Dis-moi ...
Si, comme tu le supposes, l’Hirondelle est celui qui a volé les papiers, c’est aussi lui qui aurait laissé la lettre que le Procureur du Roi a lu  et qui nous a valu d’être arrêtés ! »
- « Vraisemblablement ... »
- « Alors, souviens-toi !..
Trois ou quatre fois déjà, l’Hirondelle nous a confié des plis à remettre à un de ses soi-disant cousins, commis dans les services du Trésor et que nous voyons régulièrement deux fois par an lorsque nous allons à Poitiers y percevoir le montant de nos pensions ... »
Follenfant cessa de déambuler. Il s’assit à son tour.
- « C’est très juste ! » dit-il.
Jamais nous avons cherché à savoir ce que contenaient ces plis ... puisque l’Hirondelle était un ami ... »
- « Il faut tout de suite avertir le Procureur du Roi ! »
Ils frappèrent de grands coups sur la porte pour attirer l’attention d’un gardien. Mais lorsque celui-ci se présenta il leur expliqua que le procureur était retourné en son logis et que, malgré leur insistance, il n’y avait pas lieu de déranger le repos d’un si haut magistrat.
Ce fut donc seulement le lendemain, assez tard dans la matinée, qu’ils furent introduits en présence du procureur.
Entre temps ils avaient été bien traités. Leurs lits étaient durs mais ils avaient reçu des draps propres ; les repas étaient convenables et un barbier était venu les raser avant qu’on ne les mène à l’audience.
Le procureur les dévisagea avec froideur et leur demanda pourquoi ils avaient tant insisté pour être entendus à nouveau alors que l’enquête qui se livrait à leur sujet était à peine commencée.
Ils racontèrent donc l’histoire de l’Hirondelle et de son cousin.
- « Le nom de ce cousin ? »
- « Fourrier ou Fournier ... un nom qui sonne à peu près comme ça. »
Le procureur fit appeler le capitaine des prévôts pour lui parler à voix basse.
Lorsque l’officier fur reparti, Rochereau et Follenfant furent soumis à un interrogatoire serré dans le but de préciser leurs moindres faits et gestes depuis un an. Comme ils n’avaient rien à dissimuler leurs réponses étaient nettes, aussi le procureur sentait-il grandir en lui la conviction qu’il avait affaire à des gens de bonne foi. Cependant il les laissa sous bonne garde dans un cabinet attenant à son bureau en attendant le retour du capitaine.
On les fit donc revenir quelques heures plus tard. Le capitaine arrivait juste ; il avait très chaud et ne cessait pas d’éponger la sueur de son front.
- « Expliquez-vous, Monsieur ! » dit le procureur.
L’officier se redressa.
- « Le Sieur Fournier est fort connu de nos gens, Monsieur le Procureur du Roi.
Il vient souvent bavarder avec les uns et les autres et, ce matin-même, il était ici, flânant dans la cour de cet hôtel ... »
- « Voilà qui semble intéressant ... »
- « Lorsque nous nous sommes rendus à l’Hôtel de Monsieur l’Intendant, nous avons appris qu’il ne s’était pas présenté à son travail de la journée ... »
- « Vous avez, je pense, effectué quelques recherches. »
- « Nous sommes allés chez sa logeuse.
Il demeure derrière le Collège Sainte Marthe ... près des arènes.
Un assez mauvais quartier ... »
- « Assurément !
Mais nous ne l’avons pas trouvé. »
- « Que vous a dit la logeuse ? »
- « Qu’il quittait parfois la ville plusieurs jours de suite. »
- « Avez-vous contrôlé les portes ? »
Le capitaine prit un air avantageux.
- « Bien sûr, Monsieur le Procureur du Roi !
Et nous avons appris qu’un cavalier répondant à son signalement était sorti vers dix heures par la Porte de la Tranchée ... »
- « Un cavalier ? »
- « Oui ! Nous avons été surpris qu’un simple commis aux ressources assez modestes, comme nous avons pu le constater, ait pu faire la dépense de louer un cheval. Car nous avons retrouvé le loueur établi rue de la Tranchée. »
Le procureur écoutait le rapport avec intérêt tandis que Rochereau et Follenfant y prêtaient la plus grande attention.
- « Le loueur n’a-t-il pas été capable de vous donner d’autres indications ? Habituellement ce sont des gens qui aiment bien savoir quel genre de course on va faire faire à leurs chevaux.
N’est-ce pas la vérité, Messieurs ? »
Rochereau et Follenfant, ainsi interpellés, approuvèrent le procureur.
Toujours plein de suffisance, le capitaine des prévôts reprit son récit.
- « Ce loueur, un certain Maingault ... »
- « Maingault Antoine ... Je le connais ... » interrompit Rochereau.
- « C’est cela même ...
Donc Maingault nous a dit que le Sieur Fournier avait l’habitude de prendre un cheval de temps en temps pour se rendre dans sa famille à Château-Larcher. »
- « Château-Larcher ? »
- « Oui !... Mais ce n’est pas vrai !..
Un jour qu’il était parti, soi-disant pour Château-Larcher, le fils de Maingault qui fréquente, parait-il, un fille des environs de Béruges l’a rencontré qui traversait ce village ... »
Rochereau bondit de son siège.
- « Tout cela me semble exact ! » s’exclama-t-il.
Je connais également la fiancée en question !
Nous avons perdu la trace de Philippe entre Montreuil et Coulombiers. Nous mêmes, nous habitons le Pin, à moins d’une lieue de Béruges ... C’est dans la région comprise entre Béruges, Coulombiers et Montreuil qu’il faut chercher nos gens ... »
- « Cette conclusion est peut-être un peu hâtive ! » reprit le procureur. Néanmoins nous ne devons pas négliger cette voie.
Qu’y  a-t-il dans ce triangle délimité par ces trois villages ? »
- « La forêt de l’Épine ! » répondit le capitaine, à la fois satisfait d’avoir pu montrer sa perspicacité et vexé d’avoir été interrompu.
On la dit fort touffue et d’un accès difficile. »
- « Oui ! Mais il y a une bonne dizaine de fermes alentour qu’il faudra visiter. » rétorqua Follenfant.
- « Vous les connaissez, Messieurs ? »
- « Pour la plupart ! »affirma Rochereau.
« Cependant comme les fermiers changent suivant les accords du bail qu’ils ont signé avec le propriétaire, il doit donc s’y trouver des nouveaux venus que nous n’avons jamais vus. »
Le procureur réfléchit un instant puis il releva la tête.
- « Monsieur le Capitaine, veuillez-donc poursuivre votre enquête que vous avez si bien commencée ...
Prenez avec vous autant de prévôts que vous le jugerez utile et rendez-vous sur le champ dans cette région ... »
- « Sur le champ ?.. »
- « Le service du Roi ne saurait attendre, Monsieur !..
Arrivé sur les lieux ce soir, vous pourrez organiser les recherches à votre aise dès le lever du jour.
Je vous demande d’emmener avec vous Messieurs Rochereau et Follenfant qui pourront vous aider dans votre entreprise.
Enfin nous nous retrouverons (disons à midi) à l’abbaye du Pin car j’aimerais assez entendre la Révérende Mère abbesse qui a bien voulu m’adresser une lettre fort élogieuse à l’égard de ces Messieurs. »

Un peu plus tard, une troupe d’une vingtaine de cavaliers sortait de la ville par la porte de la Tranchée. Rochereau et Follenfant les accompagnaient, libres en apparence mais en fait étroitement surveillés.
Le capitaine des prévôts avait décidé de prendre la route de Sanxay qui, passant à mi-chemin de Montreuil et de Coulombiers, avait l’avantage de conduire directement à la forêt de l’Epine.
Il faisait très chaud. De gros nuages noirs s’entassaient à l’horizon, annonçant l’imminence d’un orage. Les chevaux étaient très nerveux si bien que les hommes, accablés par la chaleur, avaient de la peine à les maintenir.
Arrivés au bourg de La Torchaise, le capitaine ordonna la halte. Il se mit en devoir immédiatement de réquisitionner quelques granges pour y passer la nuit.
Rochereau, inquiet du sort de sa femme, crut pouvoir donner son avis :
- « Si vous m’en croyez, Monsieur le Capitaine, poursuivons encore notre chemin ! D’ici une lieue, nous trouverons le Pin.
Nous avons le temps d’y parvenir avant que l’orage n’éclate.
Vous aurez ainsi, chez nous, des écuries convenables pour vos chevaux, des granges pour y loger vos hommes et, pour vous-même, un bon lit ...
Ma femme attend un enfant d’un instant à l’autre. Elle n’est plus toute jeune et j’ai hâte d’être rassuré à son sujet ...
D’autant plus qu’elle doit être, elle aussi, très anxieuse en ce qui nous concerne ... »
Mais le capitaine ne voulut rien entendre. Il avait pris la décision de coucher à La Torchaise ; on coucherait à La Torchaise ... à même le sol, s’il le fallait ... On ne se rendrait au Pin que le lendemain, pour midi.
Furieux, Rochereau alla s’asseoir à côté de Follenfant dans un coin de la grange mal abrité du vent.
- « Tu me paieras cela, mon petit capitaine ... » dit-il entre ses dents.
Tôt ou tard, j’aurai ma revanche ...

Le capitaine des prévôst


Cathy avait été véritablement empaquetée dans sa cape. Les entraves de ses chevilles et de ses poignets avaient été reliées entre elles par un réseau compliqué de cordons qui faisaient plusieurs fois le tour de son corps, qui la fixaient à la banquette du carrosse et la rendaient ainsi incapable d’exécuter le moindre mouvement. Un bâillon serré sur ses lèvres l’empêchait de crier. Son capuchon avait été rabattu devant ses yeux si bien qu’elle ne pouvait pas voir où on l’emmenait.
Elle était assise entre deux hommes qui sentaient l’ail et la transpiration. De temps en temps un cahot la projetait en avant et elle heurtait violemment à un troisième homme qui lui faisait face.
L’agression avait été brutale. Cathy n’avait même pas eu le temps de réaliser l’importance du danger qu’elle avait couru. Des hommes avaient assailli le char à bancs. Assommés à coups de bâtons, Sébastien et André avaient été projetés sur la route. Quant à elle-même, elle s’était débattue quelques instants sous les plis de sa mante, qu’elle avait laissée à portée de main pour le cas où il aurait plu, et dont on s’était servi pour l’envelopper comme on l’aurait fait avec un filet de pêche.
Le carrosse roulait aussi vite qu’il le pouvait sur un mauvais chemin sinueux et étroit. Les branchages qui venaient frotter les flans du véhicule laissaient supposer à Cathy que l’on s’avançait au milieu des bois.
L’attelage s’arrêta à deux reprises. A chaque fois, les hommes, qui depuis le départ n’avaient pas cessé de rire ou de plaisanter dans une langue inconnue de la jeune fille, devenaient subitement silencieux et attentifs. La voiture repartait alors au pas, suivait pendant quelques temps un trajet sur une route plus solide puis reprenait à nouveau au trot un sentier de forêt tandis que les hommes, à leur tour, recommençaient à parler bruyamment.
Au bout d’une heure, à peine, la voiture s’immobilisa. Cathy fut débarrassée de ses liens et on la fit descendre. La jeune fille se trouva ainsi parvenue dans une cour de ferme entourée de bâtiments peu élevés qui paraissaient absorbés par la présence toute proche d’une haute futaie.
Une dizaine d’hommes d’assez mauvaise allure s’agitaient dans la cour en donnant de grandes tapes amicales sur le dos de celui qui avait été capturé dans la nuit et délivré ce matin là. L’Hirondelle fit une apparition furtive, tenant à la main la pochette de cuir qui avait été retirée à Cathy. Il évita de regarder celle-ci, monta sur un cheval sellé qui attendait et disparut au galop.
Cathy n’eut pas le loisir de s’attarder dans la cour. On lui fit gravir un escalier très raide qui accédait à un grenier à foin situé au dessus d’une étable. Au grenier faisait suite un couloir étroit,  mal éclairé par un fenêtre, et sur lequel s’ouvraient deux portes : l’une à l’extrémité du couloir, l’autre sur le côté opposé à la fenêtre.
C’est par cette dernière porte que Cathy fut introduite dans une petite pièce. Elle entendit que l’on donnait un tour de clefs, que l’on poussait des verrous derrière elle puis elle se trouva seule, enfermée.
La pièce était sombre. une lumière parcimonieuse venait du couloir à travers une lucarne, protégée par des barreaux solides, qui était placée au dessus de la porte. Le sol avait été balayé à la hâte ; dans un coin il y avait une paillasse presque propre ; à côté, une cuvette de faïence et un pot à eau.
Il faisait chaud. La salle n’était recouverte que par le toit. Les tuiles avaient emmagasiné la chaleur de la journée passée et n’en avait pas trop perdu pendant la nuit. Une odeur forte montait de l’étable.
Cathy retira sa cape ; elle la jeta sur la paillasse  puis s’assit. La tête enfouie dans le creux de ses mains, elle se mit à pleurer.
- « Cathy !.. Cathy !.. »
la jeune fille releva la tête.
- « Cathy !.. M’entends-tu ? »
D’où venait cette voix qui lui était si chère ? Cathy s’était redressée et prononça, les lèvres tremblantes :
- « Toi ?.. C’est toi ... Où es-tu ? »
La voix de Philippe reprit sur un ton plus bas :
- « Dans la pièce à côté ... La cloison ne monte pas tout à fait jusqu’au toit.
J’ai une petite fenêtre qui donne sur la cour et j’ai pu voir qu’ils te faisaient descendre du carrosse.
Pourquoi es-tu là ? »
Malgré les menaces qu’elle sentait peser sur eux, Cathy éprouvait dans son coeur une grande joie. Elle s’approcha de la cloison et raconta à Philippe tout ce qui s’était passé depuis l’enlèvement de celui-ci.
- « As-tu souffert de leur part ? demanda le jeune homme.
- « A vrai dire, non !..
J’ai les chevilles et les poignets endoloris car ils m’ont ligotée. Ils m’ont bâillonnée aussi. Mais je crois que j’en ai mordu un !.. »
- « Et  les autres ?.. André, Sébastien ?.. »
- « Je ne sais pas car ils m’ont aveuglée avec mon capuchon.
Mais toi, Philippe ?.. Comment es-tu ? »
- « Je suis assez bien traité. On me nourrit en abondance ... Ce qui va me donner de la force pour réussir ce que je projette. »
- « N’ont-ils pas cherché à savoir où tu avais mis le testament de ton grand-père ? »
- « Ils m’ont interrogé une nuit entière ... Mais comme je ne comprenais rien à cette histoire, ils se sont aperçus qu’ils faisaient une fausse route et m’ont laissé en paix ... »
- « Maintenant, ils ont pris le testament ... avec mes parchemins ...
J’en ai quand même laissé une copie à l’abbaye. »
- « Tais-toi  !.. » chuchota Philippe.
« Quelqu’un monte l’escalier ...
Va t’asseoir, si tu le peux. A cette heure on nous apporte habituellement le déjeuner. »
Cathy retourna vers sa paillasse et attendit.
Des pas lourds se rapprochaient dans le couloir. Deux personnes s’arrêtèrent devant la porte. Les verrous furent glissés, la serrure grinça, la porte s’ouvrit enfin laissant passer une vieille femme au menton barbu qui portait un plateau chargé d’un repas appétissant. La vieille déposa son plateau sur un tabouret bancal que Cathy n’avait pas remarqué en entrant car il était caché dans un recoin sombre. Elle ressortit ensuite pour aller chercher des draps et une couverture dans le couloir. Elle se mit en devoir de transformer la paillasse en un lit à peu près correct.
Cathy, voulant aider la femme, lui adressa la parole en patois mais la vieille ne paraissait pas comprendre et, achevant sa besogne, s’en alla.
Cathy entendit les pas s’éloigner lentement, les marches de l’escalier gémir ; puis ce fut le silence.
Philippe et elle se retrouvaient seuls au dessus de l’étable, séparés l’un de l’autre par une mince paroi de briques. La jeune fille fit quelques pas et frappa à la cloison.
- « Philippe !.. » appela-t-elle.
- « Hein !.. »
- « Tu as une drôle de voix ... »
- « Excuse-moi ... Je mangeais et tu m’as surpris la bouche pleine ... »
Les deux jeunes gens éclatèrent de rire.
- « Qu’a-t-elle apporté pour toi, la duègne ? »
- « Du pain noir, un fromage de chèvre frais et du cidre ... Et puis deux oeufs sur le plat. »
- « Moi aussi ! Mais j’ai droit à quatre oeufs ...
Bon appétit! »
- « Je n’ai pas faim ... »
- « Mange, malgré tout ! »
- « Je vais essayer ...
Où sommes-nous ici ? Nous ne devons pas être très loin de chez nous. »
- « Si tu parles toujours, tu ne pourras pas manger ...
Nous sommes en bordure de la forêt de l’Epine. Aux Grandes Fougères, je suppose ... »
Ils demeurèrent un moment silencieux. Cathy avait commencé par goûter à ses oeufs du bout des lèvres mais, peu à peu, sa nature vigoureuse avait repris ses droits et, lorsque Philippe  la rappela, il ne restait plus grand chose sur le plateau que la vieille avait apporté.
- « Cathy !.. »
- « Oui !.. »
- « Je t’aime ... »
- « Tais-toi !.. Si on nous entendait ... »
- « Si j’en avais le temps, je démolirais cette cloison et je viendrais te retrouver ... »
- « Oh non !.. »
En dépit de ses protestations farouches, Cathy éprouvait un sentiment de douceur et d’apaisement tandis qu’un besoin de tendresse s’imposait à elle.
- « Mais  !.. » dit-elle au bout d’un instant. « Tu as dit : si j’en avais le temps ... Es-tu donc tellement occupé ? »
- « Je suis très occupé ... »
- « A quoi faire ? »
- « Je travaille ... »
- « Mais à quoi, Mon Dieu ?.. »
- « Tu as bien une chaise quelconque dans ta chambre ? »
- « J’ai un tabouret. »
- « Bien !
Place-le à l’angle du mur et de la cloison ... ; à l’opposé de la porte ! »
La jeune fille obéit.
- « Voilà ! » dit-elle.
- « Bien !
Monte sur le tabouret ! »
- « Pourquoi faire ? »
- « Monte !.. »
- « ç’est fait. »
- « Du haut de ton perchoir, peux-tu atteindre les voliges ? »
- « Qu’est-ce que appelles les voliges ? »
- « Les planches qui supportent les tuiles du toit.
- « Ah bon, » répondit Cathy en se redressant.
Je peux les toucher facilement. »
- « Comment sont-elles ?
Ne sont-elles pas un peu noires, par endroits ? »
- « Tu sais ... L’éclairage est plutôt mauvais dans ma chambre.
Si !.. Tu as raison ... Elles sont noircies. »
- « Je m’en doutais !
Il y a une gouttière à cet endroit et les voliges sont à moitié pourries.
Prends le couteau qui t’a servi à manger ton fromage et dis moi si elles sont faciles à entamer ! »
Cathy commençait à comprendre le genre de travail auquel se livrait Philippe aussi eut-elle tôt fait d’aller chercher ce couteau et se mit-elle en devoir d’entailler une des planches.
- « C’est encore solide, » dit-elle. « Et ma lame ne coupe pas ; mais avec un peu de patience on doit en venir à bout. »
- « Alors, au travail !.. »
Comme tu le vois, la cloison ne va pas tout-à-fait jusqu’au toit vers le milieu de la pièce. Je vais te faire passer par là mon couteau de poche que j’ai réussi à garder sur moi. Il a une lame scie. »
Le passage du coteau d’une chambre à l’autre fut long et difficile. Il y avait en effet un espace libre, haut de trois travers de doigts, séparant la paroi de la poutre-maîtresse, c’est à dire au milieu de cette paroi, là où le toit était le plus élevé.
Dressée sur son tabouret, Cathy ne pouvait  atteindre une telle hauteur. Philippe, lui-même, se tenant sur la pointe des pieds en équilibre sur le dossier d’une chaise, était obligé de travailler du bout des doigts.
De plus, la cloison avait été construite en deux épaisseurs de briques séparées entre elles par un vide. Si le couteau tombait là, il était définitivement perdu ...
Sacrifiant une manche de sa chemise, Philippe en fit des lanières qu’il assembla en une cordelette destinée à retenir le couteau. Recommençant sa manoeuvre plusieurs fois, il réussit enfin à faire basculer l’objet du côté de Cathy. Mais, dans ce dernier effort, ses pieds chassèrent en arrière le dossier de la chaise. Celle-ci se renversa et Philippe se retrouva sur les fesses au milieu de la chambre.
- « Que se passe-t-il ?.. » demanda Cathy avec inquiétude.
- « Rien !.. Rien !..
Mais cache le couteau et tiens-toi tranquille !
Car nous avons fait du bruit et ils vont venir ... »
En effet, quelqu’un montait l’escalier à pas précipités. La porte de Cathy s’ouvrit et un homme apparut dans l’encadrement.
- « Qu’y a-t-il ? »
- « Je ne sais pas ... » dit la jeune fille, sagement assise sur son lit et tenant un chapelet entre les doigts pour inspirer confiance à son geôlier.
L’homme referma la porte. Il se rendit alors chez Philippe.
- « Oui ... C’est moi qui ai renversé la chaise !.. » cria ce dernier.
« On a beau appeler, personne ne répond !
J’ai faim !.. Comprenez-vous ?
Alors, pour attirer l’attention, je n’avais pas d’autre moyen !..
J’ai faim ... »
L’homme repartit en haussant les épaules. Philippe attendit qu’il eut redescendu l’escalier pour s’adresser à nouveau à Cathy :
- « Retourne au coin du mur, maintenant !
L’espace qui sépare deux poutrelles est assez large pour te laisser passer, n’est-ce-pas ? »
Cathy protesta :
- « Hé ?.. Tu me crois peut-être aussi grosse que la Mère Garaud ?.. »
Il s’agissait là d’une fermière des environs dont l’embonpoint était souvent l’objet de plaisanterie faciles.
- « Cela fait près de trois jours que je ne t’ai pas vu ... Tu as pu changer ... »
- « Monsieur le Comte, vous êtes un personnage infâme ... »
- « Soit !..
Mais si la Dame de mes pensées est aussi agile qu’elle veut bien le faire entendre, elle pourrait peut-être se mettre à l’oeuvre sans plus perdre de temps ... »
- « Ordonnez, Monseigneur !.. Ordonnez !.. »
- « Eh bien ! Tu vas scier les planches au ras des poutrelles.
Tu en scieras trois ... quatre si c’est nécessaire ... pourvu que tu puisse passer sans trop de difficulté. »
- « Avec deux cela suffira. »
- « Comme tu veux ...
Mais travaille doucement, lentement ... avec des gestes calmes. Si tu y mets trop de précipitation, tu seras maladroite et tu risqueras de casser la lame.
De toutes façons, nous ne pourrons sortir avant la tombée de la nuit.
Attention !.. On monte l’escalier. »
Cathy cacha le couteau sous la paillasse puis elle versa un peu d’eau sur son mouchoir et se mit en devoir de se laver le front et les joues.
- « Il fait très chaud ! » dit-elle à la vieille femme qui lui apportait un nouveau repas.
La femme ne répondit pas, bougonna et sortit emportant avec elle les écuelles du matin.
- « Je vais recommencer le travail. » dit Cathy, quelques instants plus tard.
- « Mange-donc ! puisque tu es servie ... Ta soupe va refroidir. »
- « Toi !.. Tu ne penses qu’à manger ...
Je n’ai pas faim ! Il fait trop chaud et l’odeur de l’étable m’est désagréable ... »
- « Comme c’est triste !..
Attends !.. Reste devant ton assiette !
Il se passe du nouveau ... J’entends le galop d’un cheval.
Je vais à la fenêtre. »
Cathy se résigna à avaler quelques cuillerées de soupe aux choux. Mais bientôt la voix de Philippe se fit entendre :
- « C’est un cavalier que je ne connais pas.
Il a mis pied à terre et fait de grands gestes ... Il parait très excité ... La vieille femme lui apporte à boire.
Que signifie cela ?
Ah ! Voici l’Hirondelle qui revient à son tour ... Mais il ne se presse pas, celui-ci. Son cheval marche au pas.
Le nouveau venu vient à sa rencontre. Ils se parlent tout bas ...
Que peuvent-ils se dire ?
L’Hirondelle semble être tout-à-coup devenu bien soucieux. Il tourne bride ...
L’autre remonte à cheval et les voilà repartis au galop ...
Cathy !.. J’ai hâte de nous voir sortis de là !.. »
- « Je peux commencer, alors ? »
- « Oui ... Oui ...
Encore un conseil : ne scies pas les voliges complètement pour qu’elles ne tombent pas et que les gens qui entreraient ne puissent voir le trou. »
- « La vieille donne l’impression d’être sourde et muette ... »
- « Mais elle n’est pas aveugle ...
Si tu as des copeaux ou de la sciure, cache les soigneusement ! N’est-ce pas ? »
Les deux jeunes gens demeurèrent longtemps sans rien dire, chacun s’acharnant de part et d’autre de la cloison à ouvrir une brèche dans la toiture.
- « Avec quoi travailles-tu, Philippe ? »
- « Avec le couteau de table, une fourchette cassée et un de mes éperons ... J’ai perdu l’autre. »
- « Je sais. On l’a retrouvé.
Mais tu dois bien avoir du mal !.. »
- « Non ! Car mon ouvrage était déjà fort bien avancé ce matin.
Cathy sciait ses planches avec application et sans hâte comme le lui avait recommandé Philippe. Mais sa position était inconfortable. Elle était obligée de travailler les bras tendus et les reins cambrés. Elle commençait donc a ressentir quelques courbatures. De plus, la chaleur était intolérable. La jeune fille avait déjà bu tout le contenu tiède de son pot à eau ; il lui restait encore un peu de cidre mais elle n’osait pas trop en prendre, de peur de ne pouvoir le supporter.
- « Philippe !
A ton idée, où sont partis l’Hirondelle et l’autre cavalier ? »
- « Nous le saurons bien assez tôt ...
Je pense qu’ils dont allés prévenir de je ne sais quoi le gentilhomme qui m’a fait enlever. »
- « Où se trouve-t-il ? »
- « Je crois que sa résidence doit être éloignée de quelques lieues d’ici. Mais j’ignore en quel endroit.
- « Tu saurais le reconnaître, ce gentilhomme ? »
- « Evidemment ! Il a passé presque toute l’autre nuit à essayer de me faire dire où était caché le testament de mon grand-père ...
Il y avait avec lui un grand boiteux très brun. »
- « Ce sont les deux fils de Bobak, comme dit la tante Marika ... »
- « Probablement ... »
- « Ouf !.. J’en ai fini avec une planche. Maintenant, à l’autre !..
Ah !.. Je me suis cassé encore un ongle ! »
- « Ca t’apprendra à les laisser aussi longs ... »
- « Méchant !..
Quand ils seront repoussés, je te grifferai ... »
- « Allons ! Du courage !
Moi, j’ai presque fini. »
Ils se remirent à l’oeuvre.
- « Philippe ! Quel est ce bruit ? »
- « Ne bouge pas ! Je vais voir.
Ce n’est rien. C’est la vieille qui rentre ses vaches dans l’étable au dessous. Elle a peur de l’orage qui menace.
Pour nous, cet orage sera providentiel ... L’obscurité tombera plus vite et cela facilitera notre fuite ...
Encore un petit effort, Cathy ! »
Il y eu un éclair brutal, suivi immédiatement d’un coup de tonnerre très violent. Surprise, Cathy poussa un cri, se mit à trembler et sa main lâcha le couteau. En bas, dans l’étable, les vaches mugissaient sur un ton lamentable.
- « Qu’y a-t-il, Cathy ?.. »
- « Pardonne-moi ! C’est trop bête ... Je tremble ...
Je vais ramasser le couteau qui est tombé par terre. La lame n’est pas cassée. »
- « Tu es fatiguée ?.. »
- « Un peu ... »
- « Que te reste-t-il à faire ? »
- « Plus grand chose maintenant. »
- « Repose toi quelques instants !
Je vais à la fenêtre car j’ai entendu du bruit dehors.
C’est un autre carrosse noir qui arrive ... Ils en ont donc un second.
Mon gentilhomme en sort, suivi du boiteux ...
Il y a aussi l’Hirondelle puis l’autre.
Tout le monde se rassemble dans la cour.
Bobak crie et gesticule ! Que peut-il leur dire ?..
Maintenant les voilà qui s’agitent dans tous les sens ... Les uns amènent des sacs et des caisses ... D’autres attellent le carrosse qui t’a amené ici.
Encore un éclair !.. Et voici la pluie ... Un déluge ... Tous nos gens se précipitent à l’abri. Monsieur Bobak a peur pour les plumes de son chapeau ...
Cathy !..
C’est le moment !..
Il vaut mieux ne plus attendre.
Essaye d’arracher tes planches !.. »
La jeune fille avait retrouvé toute son énergie. Elle bondit sur son tabouret, s’accrocha aux voliges et réussit, après un effort violent, à les détacher des poutrelles.
- « C’est fait, Philippe ! »
- « Bien !
Ecarte les tuiles du toit !..
Tu y arrives ?.. »
- « Oui !.. Mais il pleut ...
Et puis elles vont tomber sur le plancher et faire du bruit ... »
- « Ne te tracasses pas pour cela ! Dès que tu auras dégagé un espace assez grand, saute dehors !.. »
« Mais c’est trop haut, !.. Je ne parviendrai jamais à me hisser jusque là ...

Mais c’est trop haut, !.. Je ne parviendrai jamais à me hisser jusque là

- « Je vais t’aider. »
Dressée sur la pointe des pieds, Cathy s’efforçait avec une hâte fébrile de repousser les tuiles qu’elle avait mises à nu. Elle n’avait qu’une crainte au coeur : celle d’être surprise par un des ravisseurs car, avec l’orage, l’averse sur le toit et les beuglements des vaches, elle ne pouvait plus entendre personne marcher dans le couloir.
Mais, tout-à-coup, les tuiles parurent s’envoler ... Radieuse elle vit alors apparaître les mains, puis le visage de Philippe, un visage hirsute et ruisselant de pluie.
Philippe empoigna les bras de Cathy. Fournissant un point d’appui solide à la jeune fille, il permit à celle-ci d’accomplir son escalade.
L’instant d’après, ils étaient réunis sur la toiture, amoureusement blottis l’un contre l’autre, indifférents aux trombes d’eau que les nuages déversaient sur leurs têtes.
Cependant ils écourtèrent leurs retrouvailles et se laissèrent glisser du haut en bas du mur de l’étable. Ils atterrirent au milieu des orties, qu’ils abandonnèrent pour aller affronter les ronces qui défendaient la lisière de la forêt.
Philippe, portant des bottes, pouvait avancer sans trop de mal en dépit de l’obscurité. Mais l’infortunée Cathy restait accrochée par sa robe tandis que les épines lacéraient ses mollets.
La lueur fugitive des éclairs leur permirent enfin de repérer des hautes fougères sous lesquelles ils purent plonger et progresser avec moins de difficulté jusqu’au moment où, terrassés par la fatigue et l’émotion, complètement délavés par la pluie, ils se réfugièrent dans l’abri précaire d’un bouquet de chênes pour reprendre leur souffle.
Ils ne s’étaient pas beaucoup éloignés de la ferme. Là bas, on avait dû s’apercevoir de leur évasion car ils avaient entendu, entre les rafales de vent, des cris, des  imprécations et des aboiements de chiens. Pendant quelques temps, ils avaient pu voir des lumières s’agiter sous les arbres. Puis tout s’était calmé. Les hommes avaient paru abandonner la poursuite.
Le tonnerre s’était éloigné mais la pluie, moins violente toutefois, avait continué à tomber encore assez longtemps.
- « J’ai oublié ma cape ... » gémit Cathy.
- « Nous ne pouvons pourtant pas aller la rechercher ... »
Mais leur jeunesse, leur fierté d’avoir réussi leur entreprise, la joie d’être à nouveau l’un près de l’autre leur permit de supporter l’inconfort que leur imposait les circonstances.
Lorsque la pluie cessa, ils décidèrent alors de se mettre en marche tout en cherchant à ne pas trop s’éloigner de la lisière de la forêt. Ce n’était pas très facile. Cathy trébuchait sur les racines et les broussailles malgré Philippe qui essayait d’aplanir la voie devant elle.
- « Et si nous rencontrons des bêtes sauvages ?.. »
- « Que veux-tu qu’elles nous fassent ? Elles auront plus peur que nous.
Et puis, tu vois, je me suis taillé un bâton avec le couteau que tu as songé à emporter ... »
Après une heure d’efforts, ils atteignirent un chemin boueux mais à-peu-près libre de végétations.
- « Où sommes-nous  ? demanda Cathy.
- « Si je ne me suis pas trompé, nous devons être sur la route qui relie Coulombiers à Béruges ...
En suivant cette direction, nous arriverons chez nous. Deux lieues ... peut-être moins ... »
- « Mais il faut traverser toute la forêt et encore les bois de Monsieur de Larnaye avant de nous retrouver au Pin ...
Je n’en peux plus, Philippe ...
Il y a bien une ferme par là ?.. »
« Oui ! Mais si j’étais Bobak, j’enverrai quelqu’un rôder aux environs de cette ferme ...
Crois-moi ! Il faut continuer ! »
Ils se remirent à marcher en essayant de ne pas trop s’écarter de la route. Dans l’obscurité, c’était une tâche fort malaisée qui réclamait une très grande attention de la part de Philippe. Il fallait alors la rechercher à tâtons.
Tout cela prenait beaucoup de temps ; aussi le jour était-il déjà levé lorsqu’ils mirent pied sur la route de Poitiers à Sanxay, de l’autre côté de la forêt de l’Épine.
- « Nous avons gagné, Cathy !..
Dans une demi-heure tu pourras te sécher auprès d’un bon feu ... »
A peine avait-il prononcé ces mots que Philippe vit quatre hommes surgir d’un buisson et bondir sur eux. Un peu plus loin, attendait un carrosse noir.
D’un rapide moulinet de bâton, Philippe frappa l’un des agresseurs à la mâchoire. Celui-ci, sautant d’un pied sur l’autre, se retira vers le carrosse en portant la main à son visage.
Mais, pris au dépourvu, Philippe n’avait pas pu assurer la parade du coup de poing que lui avait asséné un autre adversaire. Déséquilibré par le choc, il était tombé à terre pendant que deux hommes avaient saisi Cathy pour l’entraîner avec eux.
Lorsque Philippe voulut se relever, celui qui l’avait jeté au sol le menaçait de la pointe d’une épée. C’était l’Hirondelle.
Philippe avait laissé échapper son bâton dans sa chute. Il cherchait à le reprendre par des mouvements rapides du poignet, espérant être plus habile que son antagoniste.
La voix de Bobak se fit entendre.
- « Reviens vite ! Voici des cavaliers ... »
L’Hirondelle tourna la tête rapidement, vit que tout le monde était déjà dans le carrosse. Il jeta l’épée entre les jambes de Philippe qui s’était redressé et, en quelques sauts, se raccrocha à la plate forme-arrière.
Le carrosse, emportant Cathy, partit au galop dans la direction de Sanxay.

boivre-031-1

Le capitaine des prévôts avait passé une très mauvaise nuit. La nuque reposant sur un fagot, dans une grange où il avait plu autant qu’à l’extérieur. Aussi dès les premières lueurs du jour avait-il ordonné à ses hommes de se remettre en selle et le peloton des cavaliers s’était dirigé au petit trot vers le hameau de La Tiffaille que, sur les conseils de Rochereau, l’on avait choisi pour être visité en premier.
A un tournant de la route, le capitaine fit arrêter toute sa suite, fort surpris de voir surgir d’un chemin de traverse un grand garçon déguenillé, couvert de boue, dont les cheveux se présentaient en mèches agglutinées par la pluie et la sueur et qui, de plus, brandissait une épée.
- « Mais !.. C’est Philippe !.. » s’écria Rochereau qui chevauchait à la droite de l’officier.
- « Quel Philippe ? » demanda ce dernier.
- « Celui que nous recherchons ... » répondit Follenfant. Cependant Philippe s’agitait comme un furieux.
- « Vite !.. » hurlait-il.
« Il faut les rattraper !.. Le carrosse est devant nous !
Ils ont emmené Cathy avec eux ... »
- « Nous tenons notre gibier ! » dit Follenfant.
Poursuivons ce carrosse, Monsieur le Capitaine ! »
Celui-ci hésitait.
- « Qui commande ici ?.. » s’exclama-t-il car il n’aimait pas que quelqu’un d’autre prenne les initiatives à sa place.
Rochereau le regarda de travers puis, aussi souple que s’il avait eu vingt ans de moins, il se pencha à gauche de l’encolure de son cheval. Il saisit la botte de l’officier, la déchaussa de l’étrier et, se relevant brusquement, fit basculer le capitaine de l’autre côté de sa monture.
L’infortuné se retrouva donc assis dans la boue sans avoir compris ce qui lui était arrivé.
- « Voici un cheval, Philippe !.. »
Le jeune homme bondit en selle et partit au grand galop. Rochereau et Follenfant s’élancèrent derrière lui sous le regard ahuri des prévôts.
Enfin le capitaine décida de prendre le cheval d’un de ses hommes qui, lui, dût se résigner à monter en croupe derrière un camarade. Ainsi la troupe des prévôts se mit à son tour à la poursuite de Philippe.
Le cheval que celui-ci avait emprunté répondait assez bien aux sollicitations de son cavalier. Aussi le carrosse fut-il bientôt en vue au moment où il abandonnait la route pour s’engager sur un chemin de terre.
Le conducteur, qui s’était dressé sur son siège, maintenait l’allure de ses chevaux à grand renfort de cris et de coups de fouet. Si bien que la voiture filait à une vitesse affolante, risquant de verser au moindre écueil. Fort heureusement le chemin était droit avec des ornières bien tracées ; le sol, pourtant amolli par la pluie d’orage, offrait suffisamment de résistance aux roues ; les pierres étaient rares ; les chevaux étaient vigoureux et le cocher habile.
Philippe, sans perdre le carrosse des yeux, parvenait peu à peu à gagner du terrain. Rochereau se tenait à quelques pas derrière lui. Le cheval que ce dernier montait était fort médiocre ; mais, tenu en main par un cavalier tel que Valentin, il soutenait l’effort le plus violent dont il était capable. Follenfant suivait comme il pouvait, s’estimant satisfait, faute de mieux, de ne pas perdre trop de terrain par rapport à ceux qui le précédaient.
Quant aux prévôts, ils étaient loin en arrière. Ils se gênaient sur ce chemin étroit, délimité par des haies. Mais surtout, ils n’osaient pas lancer leurs montures dans ce galop aussi fou que dangereux.
Rochereau sentit, un moment, que son cheval commençait à faiblir. Il le laissa ralentir son allure ; ce qui permit cette fois, à Follenfant de parvenir à sa hauteur.
- « Où nous mènent-ils ? » cria celui-ci.
- « Je ne sais pas ...
Ce chemin file à travers champs en direction de Jazeneuil ou de Lusignan. »
- « Pourrons-nous soutenir longtemps ce train infernal ? »
- « Qui sait ?
Ils ont de bons chevaux ... Je leur ai même vendu l’un d’eux ... »
Cependant Philippe se rapprochait de plus en plus de ceux qu’il poursuivait. Si la course devait durer encore une quinzaine de minutes, il pouvait espérer les rejoindre.
Mais, probablement dans le but de l’arrêter, deux ou trois coups de pistolet furent tirés dans sa direction par les gens qui étaient à l’intérieur du carrosse. La vitesse du véhicule et l’orientation des portières enlevaient néanmoins toute précision à ce tir. Si bien que Philippe n’entendit même pas les balles siffler à ses oreilles. Toutefois, un projectile, par ricochet, vint blesser le cheval d’un des prévôts  ; ce qui contribua encore à accentuer le retard de ceux-ci.
Peu après, le carrosse ralentit. Philippe en profita pour talonner avec plus de vigueur les flancs de son cheval. Il pensait qu’un dernier effort lui permettrait d’atteindre de la pointe de son épée l’Hirondelle et un autre personnage qui, debout sur la plateforme-arrière, se cramponnait à des barres pour ne pas perdre l’équilibre.
Le carrosse exécuta sans trop de mal un virage brusque sur sa gauche puis s’avança sur une allée de graviers où Philippe le suivit.
Au bout de l’allée se dressait un petit château dont une partie était encore en construction. Ce qui expliquait la présence de gros blocs de pierre et de matériaux entreposés un peu partout.
Le carrosse se rangea devant la porte d’entrée du château que quelqu’un maintenait justement entrebâillée. Le cocher bondit du haut de son siège pour ouvrir la portière, laissant ainsi passer les deux Bobak qui poussaient Cathy devant eux.
Pendant ce temps, l’homme qui se tenait sur la plate-forme aux côtés de l’Hirondelle avait saisi un pistolet et visait Philippe. Comme il s’apprêtait à tirer, l’Hirondelle sauta sur le sol en bousculant son compagnon. Le coup partit. Philippe ne fut pas atteint. Le tireur rejoignit l’Hirondelle et tous deux se précipitèrent à l’intérieur du château à la suite de leurs maîtres.
La porte d’entrée fut fermée et verrouillée. Philippe ne pouvait songer à l’enfoncer. Aussi, se dressant debout sur sa selle, s’élança-t-il pour prendre pied sur un appui de fenêtre. Brisant alors les vitres à coups de bottes et de pommeau, il parvint dans une pièce où trois hommes l’attendait déjà l’épée à la main.
Rochereau et Follenfant, qui arrivaient au galop devant le château, furent accueillis par des coups de fusils tirés de l’étage supérieur. Pour éviter d’être touchés, ils n’eurent que le temps de mettre pied à terre afin de se jeter à l’abri d’une grosse pierre de taille. Ils avancèrent alors en rampant, profitant soit d’un tas de sable, soit d’un amoncellement de briques, jusqu’à ce qu’ils puissent s’estimer suffisamment protégés par la présence du carrosse lui-même.
Au passage Rochereau avait pu ramasser une barre à mine et Follenfant un fer de pioche. Ils n’avaient donc plus les mains vides lorsqu’ils de présentèrent pour forcer la porte d’entrée.
Cependant, faire face à trois adversaires n’était pas une tâche aisée pour Philippe qui se battait sérieusement pour la première fois de sa vie. Se rappelant les leçons d’Henri Follenfant, il s’efforçait d’attaquer sans arrêt, de changer de garde d’un instant à l’autre et de se déplacer constamment.
Cette tactique lui permit rapidement de s’apercevoir que deux des assaillants n’étaient que des bretteurs d’une valeur moyenne. Des attaques sans finesse ou des parades simples suffisaient à les maintenir à distance.
Au contraire le grand brun, probablement le fameux drapier d’autrefois, le troisième adversaire, ne semblait pas disposé à se laisser enferrer par des jeux de poignet aussi élémentaires. Philippe concentrait donc toute son attention sur celui-ci, comptant sur sa jeunesse et sa souplesse pour venir à bout de cet homme de cinquante ans, résistant peut-être, mais qui par ailleurs boitait et portait sur le visage la trace du coup de bâton qu’il avait reçu moins d’une heure plus tôt.
L’homme qui se tenait alors à la droite du drapier se laissa prendre à une feinte de Philippe dont la riposte foudroyante l’envoya rouler au sol au moment précis où le drapier se fendait lui-même. Celui-ci ne put donc pas porter son attaque comme il l’avait prévue et vint, dans un élan spontané, s’embrocher sur la lame de Philippe.
Voyant ses deux compagnons hors de combat, le troisième préféra s’enfuir.
Mais Rochereau et Follenfant avaient réussi à arracher la porte de ses gonds et, dans la hall où ils étaient entrés, six hommes, dont l’Hirondelle et le commis Fournier, s’étaient jetés sur eux.
D’un moulinet de barre à mine, Rochereau étendit à ses pieds l’Hirondelle, le crâne fendu, tandis que celui que Cathy avait fait prisonnier, atteint lui aussi par le même coup, se retirait du combat en soutenant son bras fracturé.
Ce dernier, sous le choc, avait laissé tomber l’épée qu’il tenait à la main. Follenfant s’en était emparée aussitôt. Ce qui lui permit, après quelques passes rapides, d‘étendre Fournier et un autre bretteur.
Ceux qui restaient, menacés par la barre à mine de Rochereau, l’épée de Follenfant et celle de Philippe qui était, lui aussi, parvenu dans le hall, reculaient vers l’escalier donnant accès à l’étage inférieur.
C’est à ce moment-là que les prévôts firent irruption, à leur tour, à l’intérieur du château.
- « Au nom du Roi ... Je vous arrête tous !.. » hurlait le capitaine.
Les trois hommes qui s’apprêtaient à descendre par l’escalier jetèrent leurs armes pour se rendre.
Après un instant d’hésitation, Rochereau et Follenfant en firent autant.
Mais Philippe ne l’entendait pas ainsi. Il voulait à tout prix retrouver Cathy. Devait-il, pour cela descendre au sous-sol comme semblaient avoir voulu faire les fugitifs ?
Une fenêtre s’ouvrait dans le mur opposé à la porte d’entré. Philippe eut l’idée de se pencher pour regarder au dehors, l’attention attirée par un bruit de lutte. Il découvrit alors un autre carrosse noir qui attendait dans une cour en contrebas et dans lequel le gentilhomme qu’il avait surnommé Bobak cherchait à faire rentrer Cathy. Celle-ci se débattait avec toute l’énergie dont elle était capable mais, à bout de force, elle était sur le point de céder.
Philippe, sans prêter attention aux prévôts, enjamba l’appui de la fenêtre, sauta sur le toit du carrosse et, de là, à terre ; assommant au passage le cocher du pommeau de son épée.
Le gentilhomme, se trouvant face à cet adversaire imprévu, lâcha Cathy pour se mettre en garde.
Philippe poussa successivement deux attaques mais vit tout de suite aux parades qu’il avait affaire à un escrimeur redoutable.
Philippe poussa successivement deux attaques mais vit tout de suite aux parades qu’il avait affaire à un escrimeur redoutable.
Un escrimeur qui était tout aussi souple que lui bien qu’il eut presque trente ans de plus. Un escrimeur qui n’était pas fatigué par une nuit de marche à travers la forêt, ni par une folle chevauchée, ni par un assaut contre trois hommes décidés à l’abattre.
Ce qui déconcertait Philippe, c’était la façon dont Bobak modifiait continuellement sa ligne d’attaque pour surprendre son adversaire et l’obliger à opposer une parade improvisée en quelques secondes et pas toujours très efficace.
Philippe, cependant, n’était pas un apprenti et Bobak s’en aperçut vite. Cela le rendit plus prudent mais aussi plus rusé. Ses feintes se faisaient plus dissimulées, plus subtiles et, lorsque Philippe s’y laissait prendre, les ripostes étaient terribles, fulgurantes, si rapides que le jeune homme les évitait de justesse.
Les prévôts s’étaient installés aux fenêtres du château. D’autres s’étaient placés dans la cour, formant un cercle autour des duellistes. Rochereau et Follenfant, encadrant le capitaine, paraissaient fascinés par le spectacle qui se déroulait sous leurs yeux.
Rochereau restait muet. Mais Follenfant suivait les mouvements des poignets et la danse des lames, l’agitation en apparence désordonnée des pointes et, par moments, exprimait par une exclamation ou un commentaire sa stupeur ou son admiration.
- « Bien ! Philippe ... Bien !...
Tu ne t’es pas laisser berner ... Continue !..
Regarde cette façon de parer, Valentin ... Peu de gens l’utilisent. Regarde encore ... et encore ... Je n’en ai connu qu’un ...
Attention Philippe !..
Ca va ... C’est passé !..
Un seul qui, autrefois ...
C’est cela, Philippe ...
Ah non !.. Dommage ...
Un seul qui ... Valentin !.. Valentin !.. J’y suis !
Je le reconnais ! C’est le comte d’Ethelbourg !.. »
Philippe, comme un fou, avait repris ses attaques. Utilisant la méthode de son adversaire, par une série de feintes de plus en plus audacieuses, il avait amené celui-ci à se découvrir légèrement. Se fendant à fond, Philippe enfin cueillit Bobak en plein coeur.
Les prévôts applaudirent, manifestant un enthousiasme spontané peu compatible avec leur devoir.
Rochereau embrassa sur les deux joues le capitaine, subjugué.
- « C’est le comte d’Ethelbourg ... » criait Valentin.
C’est lui, m’a-t-on dit, qui avait conseillé au Roi de faire charger les Chevau-Légers ... »
Quant à Follenfant, il avait sauté dans la cour pour féliciter Philippe. Mais celui-ci avait jeté son épée pour prendre Cathy dans ses bras.
Enfin le Capitaine des prévôts se ressaisit.
- « Messieurs », dit-il en remettant son tricorne d’aplomb sur sa perruque, le Procureur de Roi nous attend à midi à l’abbaye du Pin ...

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Confortablement installé dans la maison de Rochereau, le capitaine des prévôts rédigeait le rapport qu’il se proposait de présenter au procureur du Roi. Il cherchait ses mots et soignait ses phrases de façon à se mettre en valeur. Il était fort satisfait de lui-même et de la tournure qu’avait prise le déroulement des événements.
Le retour vers l’abbaye du Pin s’était effectué dans d’excellentes conditions. On avait découvert dans le carrosse où le comte d’Ethelbourg avait voulu faire monter Cathy un certain nombre de lettres et de notes très intéressantes. Aussi le capitaine avait-il décidé de faire le voyage à l’intérieur de ce véhicule pour prendre connaissance de cette correspondance en toute tranquillité d’esprit. Il avait donc chargé Philippe de lui servir de cocher.
L’autre carrosse, confié à Rochereau, avait transporté les blessés : le drapier qui suffoquait sous l’effet du coup d’épée qui lui avait traversé la poitrine, l’Hirondelle à peine conscient et l’homme au bras cassé.
Un chariot, trouvé dans une remise avait été attelé et on y avait déposé les morts : le comte d’Ethelbourg, le commis Fournier et deux autres. Follenfant avait été désigné pour le conduire.
Solidement entravés, les trois rescapés du hall, le cocher et deux valets que l’on avait découvert au premier étage du château fermaient la marche, encadrés par les prévôts à cheval.
Ayant ouvert un placard, Cathy était tombée sur une cape de femme d’un beau tissu noir. Elle s’en était ainsi emmitouflée de la tête aux pieds, cachant de cette façon ses cheveux emmêlés, sa robe déchirée et sa blouse en lambeaux. S’étant ensuite assise à côté de Philippe, elle avait déposé la tête sur l’épaule du jeune homme et, au rythme de l’attelage au pas, elle n’avait pas tardé à s’endormir.
On avait fait un crochet pour visiter la ferme des Grandes Fougères où l’on avait pu encore arrêter deux comparses. Mais vieille femme, jugée trop simple d’esprit, avait été laissée avec ses vaches, terrorisées par la menace des châtiments réservés aux sorcières.
Le cortège était arrivé à l’abbaye du Pin aux environs de midi. Il fut tout de suite annoncé à Valentin Rochereau, que sa femme avait mis au monde sans trop de difficulté un solide garçon. Quant au procureur, il avait envoyé un messager pour dire qu’il remettait sa visite au lendemain, devant entendre encore certains témoignages importants concernant la présente affaire. Il ordonnait en outre de laisser en liberté les sieurs Rochereau et Follenfant.
Donc le capitaine relisait son rapport. Il espérait bien que ce papier irait très loin, bien au-delà du procureur ; et même que de très hautes personnalités remarqueraient le travail et la perspicacité de cet officier que l’on ne manquerait pas, alors, d’appeler à des fonctions beaucoup plus importantes ...
Rochereau et Follenfant pénétrèrent à ce moment-là dans la pièce où il se trouvait, portant des verres et un flacon de vin.
- « Monsieur le Capitaine ! Vous accepterez bien de trinquer avec nous en l’honneur de la naissance de mon fils et en l’honneur de notre mise en liberté ...
- « Mais ... Certainement, Messieurs ... »
Les trois hommes burent et, après quelques minutes, Follenfant reprit la parole :
- « Nous aimerions bien vous voir pardonner l’impétuosité du Comte de Lapierrière ... »
- « Comment cela ?.. »
- « Oui ! Ce matin, lorsqu’il est sorti de la forêt en gesticulant, votre cheval a pris peur et vous a désarçonné ... »
- « Philippe de Lapierrière, poursuivit Rochereau, a cru, sans réfléchir, que ce cheval avait été mis à sa disposition ...
Que voulez-vous ?..
Il est jeune ... amoureux ... et ardent au combat, comme vous avez pu le constater vous-même ... »
- « Oui ... Oui ... J’avoue que je n’ai pas très bien compris ce qui s’était passé réellement ... »
- « Tout cela a été si rapide ...
C’est pourquoi, Monsieur le Capitaine, nous nous permettons, si toutefois vous voulez bien l’accepter, de vous offrir cette jument grise que vous voyez-là-bas à travers la fenêtre, conduite par mon fils André et mon valet Sébastien qui sont tout juste remis de leurs blessures. »
Le capitaine accepta et la soirée se termina le mieux du monde.

Le lendemain matin, on vit arriver au Pin plusieurs témoins que le procureur du Roi avait fait convoquer : le comte de Larnaye, le notaire de Vouillé et le médecin de Lusignan. Puis la voiture du procureur fit à son tour une entrée remarquée dans la cour de l’abbaye.
Le magistrat mit pied à terre et son laquais maintint encore la portière ouverte pour laisser sortir d’autres passagers. C’est ainsi que l’on vit descendre du carrosse le Père Anselme et, derrière lui, un gentilhomme d’une cinquantaine d’année, vêtu avec recherche et un peu d’ostentation à la mode de la Cour. Follenfant le reconnut tout de suite.
- « C’est la Marquis de Saint Junien !.. L’aide de camp de Monsieur de Turenne ... »
Le procureur fit dresser des tables chargées d’écritoires dans le parloir de l’abbaye afin que l’abbesse eut la facilité de donner son témoignage sans avoir à sortir de la clôture. On y installa aussi Marika sur une chaise longue et les prisonniers blessés sur des civières.
Lorsque tout le monde fut en place, le procureur, avec méthode, recommença ses interrogatoires.
Il arriva assez rapidement à conclure que Cathy avait effectivement droit au titre de Comtesse O’Callaghan et Philippe à celui de Comte de Lapierrière.
Le marquis de Saint Junien confirma les récits de Rochereau et de Follenfant. Il constata également que le gentilhomme qui avait été tué en duel par Philippe était le comte d’Ethelbourg, mestre de camp, commandant l’artillerie de la Maison du Roi.
Le procureur n’apprit pas grand chose des prisonniers. Aventuriers ou soldats déserteurs, d’origine étrangère pour la plupart d’entre eux, ils avaient participé à toutes sortes de coups de mains sans trop chercher à en connaître les mobiles. Le drapier déclara qu’il n’avait rien à dire et que, par ailleurs, il était trop oppressé pour pouvoir parler. Mais l’Hirondelle tourna son regard vers l’assistance.
- « J’ai déliré toute la nuit ... » dit-il. Ma fièvre est forte et je souffre ... Dieu m’a puni ...
J’ai exercé beaucoup de métiers : colporteur, homme de loi, presque homme d’Eglise ... Mais j’ai été aussi soldat et je sais que je ne survivrai pas à une telle blessure ...
C’est donc devant Dieu que je parle ... »
Il demeura quelques instants silencieux avant de retrouver la force de poursuivre son récit.
- « Je prie ceux que j’ai trompés, et qui m’avaient toujours très amicalement accueilli en ces lieux, de bien vouloir me pardonner ...
Le comte d’Ethelbourg et son demi-frère, ici-présent, avaient confiance en moi. Jadis nous avions organisé ensemble l’expédition de Savoie. Elle a échoué comme vous le savez ; et nous avons retrouvé ce seigneur-ci soigné depuis quelques mois à l’hôpital de Lyon ...
Tout était à recommencer ... »
L’Hirondelle fit encore une pause. Sa respiration était saccadée. De grosses gouttes de sueur s’accumulaient sur son front. Une soeur converse lui apporta un peu d’eau qu’il eut de la peine à avaler. Il trouva, malgré tout, l’énergie nécessaire pour parler encore.
- « Après avoir longtemps cherché, nous avons fini par apprendre que Valentin Rochereau était Poitevin. J’ai réussi à le découvrir et depuis j’ai fréquenté régulièrement le Pin, guettant un moment favorable.
Vous connaissez la suite ... »
L’Hirondelle, laissant retomber sa tête sur le coussin disposé à cet effet sur la civière, ferma les yeux.
Le drapier sortit alors de son mutisme.
- « Tout ce qu’a dit l’Hirondelle est vrai ... » déclara-t-il avec effort. Le comte d’Ethelbourg et moi étions frères, mais de mères différentes. Le Prince Aponyi était notre parent éloigné mais nous pouvions espérer obtenir son héritage ... »
- « D’où viennent les lettres que nous avons saisies dans le carrosse ? » demanda le procureur.
L’Hirondelle se redressa.
- « Comment mener le train d’un grand seigneur », dit-il, « lorsque l’on est étranger et réduit aux seules ressources de sa solde ?
Monsieur d’Ethelbourg, par ses fonctions à la Maison du Roi, était en relations avec des ministres et des ambassadeurs. Il apprenait beaucoup de choses ... Il écrivait des rapports qu’il me chargeait de remettre à Fournier. Et celui-ci les acheminaient vers l’Espagne ...
Depuis quelques temps, par crainte d’être découvert, j’avais pris l’habitude de demander à Rochereau ou à Follenfant d’apporter les plis à Fournier, sachant que ceux-ci n’auraient jamais eu l’idée d’en vérifier le contenu ...
La lettre qui a été retrouvée dans le portefeuille de Philippe est un oubli, et une faute, de ma part ... »
Le procureur du Roi posa encore quelques questions puis décida que les prisonniers seraient conduits à Poitiers pour y être jugés et probablement condamnés aux galères de Rochefort.
- « Messieurs Rochereau et Follenfant sont libres », dit-il encore. Monsieur Philippe de Lapierrière également ... Encore faut-il noter chez ce dernier une certaine propension à vouloir se substituer à la Justice du Roi ainsi qu’une infraction à l’édit contre les duels ...
Mais cela échappe à ma compétence ... »
Le marquis de Saint Junien promit donc de présenter les faits devant la Cour et d’obtenir, dans les meilleurs délais, l’acquit du Roi.
Le médecin de Lusignan, prenant en considération l’état précaire de l’Hirondelle et du drapier, demanda que ces deux-là fussent transportés à l’hôpital de Poitiers plutôt qu’à la prison ; ce qui lui fut accordé.

Et la vie reprit son cours habituel auprès de l’abbaye du Pin.
L’hiver suivant, les deux familles furent convoquées auprès de l’Intendant du Poitou qui leur fit part de la volonté du Roi, après l’intervention de Monsieur de Saint Junien.
Le Roi reconnaissait les titres et prérogatives de Catherine O’Callaghan et lui accordait une dot en compensation de ses biens perdus.
Le Roi reconnaissait les titres et prérogatives de Philippe de Lapierrière. Mais il lui recommandait, pour le moment, de ne point chercher à récupérer ses terres de Hongrie en raison des accords diplomatiques passés entre la France et les Turcs. En échange, le Trésor rembourserait aux créanciers les dettes que les Lapierrière avaient accumulées depuis deux ou trois générations. Par ailleurs, comme le comte Philippe de Lapierrière avait enfreint l’édit contre les duels, il devait réparation au Roi. Pour cela, il prendrait possession de sa charge héréditaire de colonel des Chevau-légers de la Maison du Roi et partirait en campagne le mois suivant.
Les Sieurs Valentin Rochereau et Henri Follenfant seraient tenus de l’accompagner, reprenant du service avec le grade de capitaine.

C’est donc au retour de cette campagne que Philippe épousa Cathy dans la chapelle de l’abbaye du Pin. Les deux jeunes gens partirent peu après pour Versailles où les attendait le service du Roi.
Rochereau et Follenfant quittèrent alors définitivement l’Armée pour retrouver leur élevage de chevaux qu’ils firent prospérer avec l’aide de Pierre tandis qu’André s’en allait à Paris où le marquis de Saint-Junien l’avait fait venir comme secrétaire.


Et les eaux de la Boivre continuèrent à s’écouler entre les rangées de peupliers.

l'épée de Philippe



Jacques Bourlaud - Bordeaux  mai 1972 - Kerstran en Brec’h Janvier 1994



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