⌘ Daniel Chauvigné - Cinquième métier : chef de chantier



Je suis allé voir ma mère et mes petits frères à Bouar, elle était très contente de son travail dans la factorie de M. TATIN et Bernard faisait des progrès scolaires. Le climat est clément sur ce haut plateau et les Européens y vont souvent passer quelques jours pour se reposer et échapper à la canicule.

Claude venait de lui écrire pour lui dire qu'il s'était brûlé la jambe accidentellement, aussi j'ai décidé de partir immédiatement le voir à Wayombo.

Il m'a raconté qu'en versant de l'essence dans le carburateur de la Ford, il y eut un retour de flamme et en retirant le gobelet il s'est renverse de l'essence enflammée sur le mollet. Comme seul remède il avait mis de l'huile sur la brûlure mais il a beaucoup de fièvre et souffre énormément. J'ai été chercher le médecin militaire de Carnot qui, très soucieux, nous dit qu'il y avait un début de gangrène et qu'il fallait d'urgence désinfecter profondément la lésion. Sans anesthésie, et avec une brosse de chiendent neuve et du savon de Marseille il frotta la brûlure pour enlever la chair morte. Claude grinça des dents, transpira mais supporta le supplice sans crier. Puis le médecin badigeonna la plaie avec du mercurochrome et lui fit une piqûre de pénicilline. Il dit alors à mon frère de rester allongé sous la moustiquaire pour que les mouches n'enveniment pas la plaie. Il conclut en disant qu'il repasserait le lendemain et que si la fièvre dépassait 39° il se verrait contraint de l'emmener dans son dispensaire pour lui couper la jambe !

Lorsqu'il est revenu la fièvre était tombée à 38°. Il lui fit une autre piqûre et un pansement avec une pommade cicatrisante. En quelques jours Claude put remarcher et l'on fêta sa guérison avec le médecin et son épouse.

Quelques jours plus tard, je suis parti à Bangui avec Mr. Chieffer qui allait transporter dans cette ville une cargaison de café.

Ayant remis mes économies à ma mère, je suis arrivé dans la capitale avec mille francs CFA en poche. Cela me suffisait pour passer 3 jours sur place à l'hôtel restaurant. J'avais rendez-vous avec M. Pin, un ami de mes parents, qui m'avait proposé du travail dans sa scierie située à M'baïki.

Le troisième jour, cet ami n'était pas au rendez-vous, et il n'y avait pas de téléphone pour le joindre dans la brousse.

Après bien des hésitations, car je n'étais pas à mon aise dans cette ville moderne et bruyante, j'ai décidé d'aller voir Mr Pierre Dalcer, un autre ami de mon père, qui est Directeur d'une grosse compagnie de transports. Celui-ci m'a reçu brièvement et m'a dit de repasser le voir à la fin de son travail vers 17 heures.

J'ai tué le temps en flânant le long du fleuve et en allant me recueillir sur la tombe de mon cher papa à qui je confiais mentalement mes malheurs. J'ai été ensuite me promener sur la place du marché devant la grande maison à arcades où j'avais passé mon enfance lorsqu'un noir m'interpela :

- "Monsieur Bobby !"

Un grand haoussa venait vers moi avec un bon sourire en me tendant les bras. Il me semblait n'avoir jamais vu cet homme, néanmoins je l'ai salué en lui disant :

- "Comment connais-tu mon surnom ?"

- "J'étais ton petit boy en 1934 et tu ressembles tellement à ton père que je t'ai reconnu. Je m'appelle SALET..."

Ensemble nous avons longtemps bavardé, comme deux vieux amis, et avons nous décidé de nous revoir souvent, puis je l'ai quitté pour aller à mon rendez-vous.

M. Dalcer m'emmena chez lui, m'offrit un apéritif et s'est enquit de ma démarche. Il connaissait bien Mr Pin et m'affirma que c'était un farfelu qui avait certainement oublié ses promesses envers moi. Dalcer était un très bon ami de mon père avec lequel il avait été associé un certain temps, aussi, très simplement il m'a proposé de m'héberger en attendant que je trouve du travail.

J'ai attendu ce moment pendant trois mois, me rendant utile en effectuant des travaux de bricolage dans sa maison et chez ses amis. Il m'a appris à jouer au bridge et m'a invité dans de nombreuses soirées mondaines. C'est au cours de ses soirées que j'ai fais la connaissance de femmes oisives, mariées à des maris trop vieux que le labeur et la chaleur rendaient impuissants...

J'ai d'abord été hésitant sur les avances de ces élégantes femmes blanches, dont la situation et la richesse m'intimidaient. M'étant confié à ce sujet à mon ami, celui-ci me dit d'en profiter sans fausse honte. Ce que je fis...

Enfin le grand jour est arrivé. Dalcer m'a trouvé un emploi grâce à ses relations. Il m'a présenté au Directeur de la société de construction des Batignoles qui érigeait une route stratégique entre Bangui et Fort Lamy, d'une part, et entre Bangui et Douala, d'autre part. Ces routes étaient financées par le plan d'aide Marchal. J'ai accepté avec empressement la place de chef de chantier qui m'était offerte.

Dans un petit village à 15 kilomètres de la ville, je devais diriger une équipe de trente ouvriers noirs qui puisaient du sable dans un petit marigot peu profond. Ce sable servait ensuite à la construction des ponts en béton.

Mes ouvriers avaient construit leurs cases près de celles du village et je m'en suis fait confectionner une, un peu à l'écart, près de la rivière. Enfin j'ai embauché un boy pour s'occuper de mon ménage et de la cuisine.

Mes connaissances techniques m'ont permis d'améliorer le rendement du chantier en construisant une trémie surmontée d'un câble, qui tire à l'aide d'un treuil à moteur thermique une caisse articulée.

Dans l'eau jusqu'à mi-mollet les manœuvres puisent le sable qu'ils mettent dans la caisse. Celle-ci tiré jusqu'à la trémie, par le treuil, où elle verse son contenu. Des camions bennes sont alors chargés sous la trémie et vont entreposer le sable sur les différents chantiers de construction.

Tous les samedis, je vais passer le week-end à Bangui, soit chez mes amis, soit avec des copains célibataires de la société.

Un lundi matin en arrivant sur mon chantier, mon boy vint à ma rencontre avec un air déconfit pour m'annoncer que toutes mes affaires avaient été volées pendant la nuit. Il avait pour consigne de loger dans ma case lorsque je n'étais pas là, mais il m'avoua qu'il avait été au village coucher avec une fille.

Je l'ai sanctionné en le congédiant, puis je suis aller voir le chef du village pour lui dire que tous les Bandas de son village sont des voleurs.

- "Lo ayéké Banda pépé, lo ayéké Nzakara." (ce n'est pas un Banda, c'est un Nzakara). me répondit-il naïvement.

Prêchant le faux, j'ai appris la vérité en le forçant à disculper ceux de sa race. Il m'a même dit le nom du voleur : Jean Yapara, le pêcheur. Il s'était enfuit en emballant mes affaires dans une couverture et avait vendu une de mes chemises à un camarade. J'ai racheté la chemise et demandé au chef de village de faire chercher le coupable. Il désigna cinq hommes de sa tribu qui partirent dans la brousse.

Vers midi, une grande animation précéda le retour du groupe. Quelle ne fut pas ma surprise de voir mon voleur attaché, comme une bête, par les poignets et les chevilles sur une perche porté par quatre hommes, tandis que le cinquième ramenait le baluchon contenant mes affaires. J'ai fait détacher Yapara et l'ai questionné :

- "Pourquoi m'as-tu volé, toi le pécheur à qui j'achète du poisson toutes les semaines ? Toi à qui je ramène souvent de la ville des hameçons et du fil que je ne te donne gratuitement ?"

- "Je ne t'ai pas volé" me répondit-il; l'air sincère.

- "Ces affaires ne sont-elles pas à moi ?"

- "Si, mais je ne t'ai pas volé !"

- "C'est bien toi qui les a prises ?"

- "Oui, mais je ne t'ai pas volé !"

Très intrigué par ses réponses, j'ai poursuivi mon interrogatoire et il avoua que, dans la nuit, où la pleine lune éclairait comme en plein jour, il était allé poser des filets dans la rivière. Passant près de ma case il vit que la porte était restée ouverte. C'était un signe de " l'esprit malin " qui l'incitait à entrer et à se servir. Il n'y avait pas vol, puisqu'il n'y avait pas effraction !...

Dans les mœurs de son peuple, la nuance était d'importance, c'est pourquoi je n'ai pas battu mon voleur, mais je lui ai dit, devant tous les villageois rassemblés, que les lois françaises punissent tous ceux qui s'approprient des biens d'autrui. Je l'ai donc emmené à la gendarmerie de Bangui où il fut mis en prison pendant un mois, sans être maltraité.

Jean Yapara revint dans le même village où il continua paisiblement son métier de pécheur et j'ai continué d'être son meilleur client.

Après avoir passé quelques mois sur ce chantier, le directeur m'a convoqué pour me charger d'un autre travail. Tous les trente kilomètres, sur le tracé de la future route, je devais construire des cases pour loger les Européens et les noirs qui réaliseraient la nouvelle la route. Un conducteur de bulldozer est à ma disposition pour défricher la zone nécessaire à l'implantation des cases et faire les chemins d'accès. 80 manœuvres et 2 chefs d'équipe sont sous mes ordres.

Une équipe coupe et transporte le bois nécessaire à la construction pendant que l'autre équipe érige les cases.

Les cases pour les familles sont réalisées en fonction du nombre d'enfants. Celles des célibataires ont deux chambres séparées par une grande salle à manger commune. Toutes ces cases pour les blancs, sont rectangulaires et recouverte d'un toit de chaume ou, lorsqu'il y a des palmiers à proximité, on utilise pour la toiture des "tuiles" faites avec les feuilles de ces arbres.

Un kilomètre plus loin, on construisait le village indigène avec des cases rondes traditionnelles, avec une seule porte et sans fenêtre.

Partout, des espaces verts et des massifs de fleurs sont aménagés pour isoler les cases les unes des autres et rendre le site agréable. De place en place des grands arbres sont laissés pour apporter leur ombre salutaire.

J'ai appris rapidement à manier le bulldozer que l'on laissa à ma disposition ce qui permit à son conducteur d'aller travailler sur les autres chantiers. En plus du défrichage et des voies d'accès, cet engin est très utile pour tirer et mettre en place les troncs d'arbres servant de poutres faîtières. Cette polyvalence entraîna également une sensible augmentation de mon salaire.

J'ai passé ainsi de longs mois dans la brousse, parfois loin des pistes existantes, cette vie me plaisait et la solitude ne me pesait pas.

J'ai également à ma disposition une jeep pour facilité la surveillance de mes chantiers et une radio émetteur - récepteur pour communiquer avec la Direction et lui faire un rapport journalier de mes activités. De temps en temps un chef de service vient me rendre visite pour constater la progression de mes travaux.

Je chasse souvent pour me nourrir et donner de la viande fraîche à mes hommes. Cet apport personnel affirmait mon commandement et me permettait d'obtenir d'eux un excellent rendement. Mes manœuvres sont accompagnés de leur famille et comme moi ne travaillent pas le week-end.

Un jour, tandis que je surveillais l'équipe qui coupe du bois dans la forêt, un manœuvre par maladresse s'est entaillé profondément le mollet avec sa machette. Je me suis précipité pour lui faire un garrot mais le capita m'a dit qu'il allait le soigner.

Non loin de nous, il repéra un grand arbre appelé Katagba, entailla l'écorce avec un coupe-coupe et recueillit, dans une feuille pliée en forme de cornet, une sève brun-rouge très épaisse. Il fit couler cette sève sur la plaie, qu'un aide écartait avec ses doigts, puis il referma la blessure. Du plat de la lame de sa machette, il appliqua de la sève sur la plaie, celle-ci ne saignait plus.

Sur un brancard de fortune, il fit conduire le blessé au village où il resta trois jours allongé. A l'issue, l'homme reprit son travail, il marchait sans boiter et, seule une cicatrice blanche subsistait de sa grande et profonde blessure.

Émerveillé par cette thérapeutique, j'ai été en forêt récupérer, dans un flacon, cette sève cicatrisante. Le lendemain, j'ai eu la visite d'un médecin militaire venu vacciner la population d'un village voisin. Je lui ai raconté cette guérison miraculeuse et j'ai débouché la fiole pour lui montrer la sève de Katagba mais, bien qu'il y ait très peu d'air entre elle et le bouchon, elle était devenue dure comme du bois.

Ayant examiné le blessé, le médecin m'a dit qu'une telle plaie lui aurait nécessité d'effectuer douze points de suture, d'ordonner quinze jours d'immobilisation et un traitement anti-infectieux !

J'ai souvent eu l'occasion de découvrir des médecines de sorciers qui sont efficaces pour le paludisme, la dysenterie et les morsures de serpent. J'ai également vu suturer des petites plaies en prenant des grosses fourmis dont les pinces sont présentées aux lèvres de la plaie. Ces fourmis avaient la particularité de ne plus desserrer leurs pinces après la morsure, il suffit de les décapiter et la plaie est maintenue fermée. Trois jours plus tard, la tête et les pinces tombent d'elles-mêmes et la blessure est en voie de guérison. Cependant cette utilisation de la sève de Katagba est la plus étonnante que j'ai pu voir.

En un an, j'ai construit douze villages. Ce métier, où le contact humain est intense, m'a apporté une grande paix intérieure

Les indigènes surnomment tous les blancs. A cause de mon jeune âge, ils m'ont appelé " Moulingué " - le gosse - mais ce surnom, qui n'avait rien de péjoratif, n'enlevait rien à mon autorité. Bientôt repris par mes camarades, ce surnom m'est resté dans la société, au point que certains en ont oublié mon prénom et mon nom de famille !

De temps en temps, dans ma brousse, je vois des géomètres envoyés en précurseurs pour faire les plans de la future route. D'autres, maçons de métier, sont implantés de longs mois près d'une grosse rivière où ils construisent un pont en béton qui doit être terminé avant que la route parvienne à cet endroit.

Ces rencontres avec d'autres blancs, me permettent des échanges de pensées et je leur apporte mes connaissances de la vie Africaine. Je leur rends parfois service en leur fabriquant du mobilier rudimentaire et en réparant quelque moteur défaillant, mais ce sont mes conseils sur la grande chasse qui sont les plus prisés.

Malheureusement, ce métier de chef de chantier, dont l'indépendance me plaisait beaucoup, fut écourté. Il y avait suffisamment de villages implantés sur trois cent soixante kilomètres et le Directeur voulait bénéficier de ma formation de conducteur d'engin pour m'employer dans cette spécialité à la confection du réseau routier. Mon salaire a été encore augmenté, ce qui est une bonne consolation.

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