🔎 Recherches généalogiques - La génération des parents de Jacques Bourlaud au XXe siècle


C'est aux alentours de 1900 que mes père, mère, oncles et tantes connurent l'épanouissement de leurs vingt ans. Épanouissement d'autant plus marqué qu'il coïncidait avec l'apparition de techniques nouvelles ou de moyens de transport inconnus jusqu'à cette époque qui suscitaient leur enthousiasme. Ils nous en ont raconté de ces histoires qui rentraient par une oreille et sortaient par l'autre, blasés que nous étions devenus ...

Pourtant quelques propos sont restés dans ma mémoire. Georges BOURLAUD, cousin de mon grand-père Charles et qui avait épousé Rose BOURDIN sœur aînée de ma mère, m'a raconté qu'il avait assisté un jour à une démonstration d'éclairage électrique dans une baraque foraine installée sur la Place d'Armes à Poitiers. On y montrait une guirlande d'une trentaine d'ampoules dont l'ensemble, parait-il, ne donnait pas plus de lumière qu'une lampe à pétrole. Ce qui laissait l'assistance sceptique sur l'avenir d'une telle invention.

Ma mère m'a dit le nom, et je l'ai oublié, du Poitevin extravagant qui, le premier, a osé se montrer au volant d'une automobile dans les rues de sa ville natale.

En compagnie de mon père, elle avait aussi vu passer RENAULT, lors de la première course Paris-Madrid, quelques minutes avant l'accident fatal.

A peu près à la même époque, le jeune ménage de mes parents s'était rendu dans les champs qui bordaient la route de Nantes pour voir atterrir le premier avion qui se soit posé à Poitiers. Le pilote, VEDRINE, à peine descendu de son appareil, a écarté sans douceur et avec des paroles très crues la foule enthousiaste, cherchant avec une anxiété fébrile un endroit tranquille et retiré pour pouvoir librement soulager sa vessie ...

Jules RAT, qui devait épouser Yvonne BOURLAUD sœur de mon père, étant alors étudiant en art dentaire à Paris, a pu assister à une des premières représentations de cinéma. Grand amateur de théâtre et d'opéras il s'est trouvé profondément déçu devant les gestes saccadés et les mouvements ataxiques de ces personnage qui gesticulaient pour montrer au public des scènes sans grand intérêt ou se livrer à des facéties un peu lourdes. Il en a donc conclu qu'il s'agissait-là de spectacles ridicules qui ne méritaient pas que l'on se déplaçât pour les voir et que, pour sa part, il n'y remettrait plus les pieds ... Je l'ai entendu, vers 1930, soutenir la même opinion et je suis à peu près persuadé qu'il est mort sans avoir changé d'avis ...

Les souvenirs de Gabriel BOURLAUD, mon père, évoquaient presque toujours ses vacances à Coulombiers où, à la tête d'une bande de garnements de son âge - garçon et filles -, il s'en donnait à cœur joie dans la propriété du grand-père.

Mais lorsqu'il était plus petit, il lui était strictement interdit de sortir des limites de cette propriété. Aussi avait-il résolu de percer le mur a fin d'aller voir ce qui se passait de l'autre côté. C'est pourquoi, durant tout un été, il s'est acharné à faire un trou à l'aide d'une grosse pointe. On peut voir toujours, sur un des piliers du portail d'entrée, une pierre de taille qui représente en son centre une dépression de plus d'un centimètre de profondeur où l'on peut constater les multiples petits impacts de la pointe.

Bien plus tard, initié à la chasse et étant devenu un excellent tireur, il s'est livré en compagnie de Jane, sa plus jeune soeur, à des exercices hasardeux. Jane tenait à bout de bras un œuf entre le pouce et l'index; Gabriel, à dix pas, prenait sa carabine, visait, tirait et transperçait l'oeuf ... Jane voulut en faire autant et réussit ... mais mon père, prudent, avait préféré suspendre l'oeuf au bout d'un fil ... Il m'a raconté cette histoire alors que j'étais déjà grand pour m'indiquer ce qu'il ne fallait jamais faire ...

Il nous a aussi souvent parlé de ses démêlés avec le chat de la tante MARROT, car Gabriel n'aimait pas les chats en général et celui de sa grand-tante en particulier. Ne trouva-t-il pas, un jour en entrant dans sa chambre, le matou confortablement installé sur son lit !.. Ayant refermé la porte avec fracas, il se dirigea vers le lit avec un air tellement menaçant, tellement terrifiant que le pauvre chat n'eut que la ressource de sauter par la fenêtre. Seulement la chambre se trouvait au troisième étage de la maison - douze mètres ...-. Mon père vaguement inquiet, s'est penché sur l'appui de la fenêtre pour voir le chat tourbillonner dans l'espace, atterrir sur ses quatre pattes, s'ébrouer quelques instants et aller se réfugier à l'abri d'un buisson pour se remettre de ses émotions ... Dieu merci ! l'héritage de la tante était préservé ...

Au collège des frères de la Grand-Maison, il s'était surtout montré très doué en gymnastique. Grimpé tout en haut de la corde, il avait comme tant d'autres, écrit son nom à la craie sur la poutre qui supportait les agrès. Or le Lycée de jeunes filles s'est logé plus tard dans ce collège désaffecté. La salle de gymnastique avait conservé ses fonctions et mes sœurs avaient la fierté, en levant les yeux, de voir le nom de Gabriel BOURLAUD qui s'étalait glorieusement sur la poutre.

Après quelques années sur les bancs du Lycée de garçon, mon père avait été inscrit pour une classe de Philosophie dans une boite à bachot située rue de Blossac. A peu de distance, sur le même côté, habitaient les DASSYS, avec leur fille Jeanne BOURDIN, dans une grande maison héritée des BRESSEAU. Les deux familles étaient en bonnes relations. D'ailleurs, n'était-il pas question d'un projet de mariage entre Georges BOURLAUD et Rose BOURDIN ?

Donc Gabriel avait remarqué la taille élancée et le visage gracieux de Jeanne. Jeanne avait remarqué la démarche élégante et les yeux bleus de Gabriel ...

Celui-ci trois ou quatre fois par jour, passait devant la maison DASSYS ; il ralentissait son allure et levait les yeux vers le grand balcon qui s'étendait au premier étage sur toute la longueur de la façade. Jeanne apparaîtrait peut-être ? Mais une jeune fille ne se montre pas comme ça sur un balcon. C'est très inconvenant. Cependant, on peut toujours avoir des obligations ... Un rideau à arranger, par exemple ... Ou encore une vitre pas très nette; inutile de déranger la bonne pour si peu de choses ...

Gabriel s'enhardit jusqu'à lancer, à la nuit, sur le balcon des petits messages lestés par un caillou que Jeanne allait ramasser furtivement, tremblant d'être découverte ...

Puis vint le grand jour du mariage de Georges et de Rose où les amoureux, pour échanger des pensées plus intimes et - pourquoi pas ? - un baiser, avaient cru bon de se dissimuler derrière un paravent ... Seulement, ils ne s'étaient pas aperçus que le paravent ne descendait pas jusqu'au sol ... Si bien que toute la noce pouvait s'offrir le spectacle du bas du pantalon de Gabriel en contact prolongé avec le bas de la robe de Jeanne ... Scandale ... mais éclats de rire et pour finir fiançailles officielles !

Pour sceller cet accord, les deux familles sont montées à Paris visiter l'Exposition Universelle. Gabriel et Jeanne auraient bien voulu bénéficier de quelques instants de liberté pour goûter à deux le charme de cette ville qu'ils découvraient. Mais les mères n'étaient pas de cet avis. Marie BOUCHET se montrait d'autant plus stricte qu'elle avait amené ses deux filles et que deux jeunes Poitevins, tournant plus ou moins discrètement autour de ces demoiselles, s'étaient, comme par hasard au même moment, trouvés très attirés par l'Exposition. Mais un jour où tout le monde devait se rendre à Versailles, ils virent que l'omnibus était déjà en marche. Agiles, Gabriel et Jeanne l'ont rattrapé à la course et ont pu sauter sur la plateforme arrière, laissant sur place tout le reste de la famille, qui d'ailleurs les a rejoint par la voiture suivante.

Il y eut ensuite le mariage avec la grande photo de famille et une autre, plus petite, montrant les jeunes mariés seuls et où ma mère, surprise par l'éclair du magnésium, louche d'une façon abominable ...

Et ce fut une suite de jours heureux et insouciants, interrompu par le service militaire de près de trois ans mais effectué dans un régiment stationné à Poitiers avec, comme il se doit, les inévitables histoires de "tir au flanc" et de fausses permissions.

En 1912, Gabriel a obtenu le "Certificat de Capacité valable pour la conduite des voitures automobiles à pétrole". Il fut vivement critiqué par certains dans la famille. Ce n'était pas une chose sérieuse pour un monsieur qui était déjà père de trois enfants. C'était un vain désir de plastronner qui l'avait incité à commettre cette folie ...

Mais cette folie lui a très probablement sauvé la vie et, par voie de conséquence, m'a permis d'exister.

En effet, grâce à son Permis de Conduire, il a pu être muté du 125° Régiment d'Infanterie et versé dans le Train-Santé. Ce qui lui a valu d'être affecté pendant la plus grande partie de la guerre 1914-18 comme conducteur d'ambulance. Conduire une ambulance, même sur le front, était malgré tout un sort plus enviable que de tenir une tranchée. Le 125° a été presque entièrement anéanti.

Mon père ne nous entretenait que rarement de ses souvenirs de guerre. Il est vrai que je n'avais que quinze ans lorsqu'il est mort et que je n'aurais pas pu vraiment réaliser tout le cortège de souffrances dont il avait été le témoin et qu'il avait parfois dû subir lui-même. Au cours des repas de famille il entendait son cousin et beau-frère Georges, qui, lui, avait été réformé pour une pleurésie en 1915, parler de ses aventures aux grandes manoeuvres pendant son service militaire et il se contentait alors de sourire.

C'est à l'occasion d'une permission de mon père que s'est passé un petit incident familial dont on a parlé pendant des décennies. On en parle peut-être encore. Toute la famille était à table; ma grand-mère avait invité Lucienne et Pierre RAT, les deux enfants de sa fille Yvonne. Pierre avait trois ou quatre ans et se tenait fort mal devant son assiette. Sa grand-mère s'efforçait de le calmer pour le ramener à une conduite plus conforme à la bonne éducation que ses parents cherchaient à lui inculquer. Mais c'était en vain, il persistait dans ses errements et éclaboussait de purée de pommes de terre sa soeur et ses cousins ... Alors mon père, saisissant la première idée qui lui était venue à l'esprit déclara : - "Si tu continues, je te mets dans ma culotte !..". L'effet fut immédiat. Pierre, terrorisé, disparût sous la table pour la plus grande hilarité de l'assistance.

Cette histoire fit le tour de la famille. Pierre en a entendu parler jusqu'à la fin de ses jours ... Ma soeur Madeleine, témoin de la scène, a voulu beaucoup plus tard user du même argument en présence de très jeunes neveux récalcitrants, mais elle n'a jamais obtenu le même succès.

Tous ceux de la génération de mes parents ont disparu. Mon père fut le premier à nous quitter, encore jeune; ma mère fut la dernière, presque centenaire.

Dans l'ensemble, je garde un bon souvenir de mes oncles et tantes avec leurs qualités et leurs travers, mais très peu d'anecdotes du folklore familial se rattachent à leur existence.

Georges BOURLAUD, étant enfant, écoutait ses parents discuter entre eux. Sa mère avait donné un avis et son père l'approuvait : - "Tiens ! ce n'est pas si bête ...". Georges voulut surenchérir : - "Maman, vous êtes moins bête que vous en avez l'air !.." Et le malheureux, qui avait cru faire un compliment, s'est vu gratifié d'une paire de gifles ...

Plus tard, lorsque je l'ai connu, c'était un bavard intarissable qui n'arrêtait pas de nous raconter ses prouesses de Service Militaire et des exploits de chasse surprenants.

Il avait épousé Rose BOURDIN, la soeur de ma mère, et tous deux m'ont souvent invité à passer quelques jours en compagnie de leur petit-fils dans une villa qu'ils possédaient à Port des Barques. Les deux sœurs avaient beaucoup d'affection l'une pour l'autre mais se ressemblaient peu. Autant ma mère était douce et conciliante, autant ma tante avait un caractère impulsif et autoritaire.

Les deux sœurs de mon père, elles aussi, ne se ressemblaient guère. Yvonne était la bonté personnifiée, craignant toujours d'offenser quelqu'un, tandis que Jeanne, intrépide, se voulait en avance sur son époque et se tenait prête à affronter toutes les aventures.

Camille BOURDIN, le frère aîné de ma mère, a laissé la réputation d'un homme très distrait. Ne prétendait-on pas, qu'un jour se rendant au Lycée tout en révisant un de ses cours, il avait heurté un cheval attelé à une charrette et s'était écarté en disant : - "Pardon, Monsieur !".

Lorsqu'il voulait traverser une rue, il s'arrêtait au bord du trottoir et demeurait un long moment avant de s'élancer sur la chaussée. A cette époque, la circulation dans une ville comme Poitiers n'était pas telle qu'il eût fallu user de ces précautions. En réalité, il était occupé à résoudre un problème d'échecs - jeu où il était de première force - et il ne savait plus très bien où il devait se rendre.

Des mauvaises langues m'ont dit un jour que l'oncle Camille avait bien su monter à cheval, mais qu'il ne parvenait pas à descendre de sa monture. Comme il avait été mobilisé en qualité de sous-lieutenant d'Artillerie, j'ai pensé qu'il s'était mis en selle le 2 Août 1914 et n'avait remis pied à terre que le 11 Novembre 1918; Mais il parait que ce n'est pas vrai ...

Aussi loin que nous pouvons remonter dans le passé, nous constatons que notre famille, à quelques exceptions près, reste localisée dans le Poitou. La dispersion commence avec la génération de mes parents. Mon oncle Camille BOURDIN est allé se fixer à Tours. Ma tante Janne BOURLAUD, à la suite de son mari Roger BIARD, a connu de fréquents changements de résidence avant de terminer sa vie en Bretagne.




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