🎓 Claude - La grande alliance


Il nous fallait des drapeaux; c'était pas plus compliqué que ça et notre insistance gamine avait prévalu sur Grand-Mère et Tante Mado. Tout le village se couvrait de tricolore; nous, nous allions arborer les drapeaux des quatre grands : le nôtre, évidemment, ceux de la courageuse Angleterre, de la puissante Amérique et de l'Union Soviétique.

- "Le drapeau rouge ! Jamais !"

Toute la famille s'y opposait : Grand-Mère ne pouvait supporter l'idée de l'ANTECHRIST assis sur son trône au Kremlin, "un trône de sang et de mensonges"; l'oncle Georges à cause d'une malle pleine d'actions des Chemins de Fer Russes (1890), maintenant sans valeur, qui moisissait à la cave ; la tante pour ses opinions ultraroyalistes et la frayeur que les démonstrations de Juin 36 lui avaient causées. C'était donc "Niet" sur toute la ligne.

- "Mais Grand-Mère, on ne peut pas refuser le drapeau russe ... Ils ont cassé les reins d'Hitler ... et puis le Général De Gaulle lui-même ..."

- "Ah oui ! Votre Général De Gaulle ..." répliquait la tante avec une pointe d'ironie ...

- " ... à Paris, le drapeau russe sera bien accepté ..."

- "Paris, c'est pas Coulignan !" rétorquait l'oncle, "les parisiens, ils sont fous !"

- " ... fous et toujours prêts pour les nouvelles modes !" renchérissait la tante "Quelle manie de vouloir toujours faire comme Paris ! Paris !"

- "Le drapeau rouge ! ça leur fera les pieds !.."

Nous ne comprenions pas très bien comment le drapeau rouge pourrait faire les pieds des Parisiens mais nous ne nous arrêtions pas à de si puissants arguments et, entêtés comme seuls les jeunes peuvent l'être, nous n'en continuions pas moins à faire le siège du bastion familial.

- "Tante Mado, la Russie, c'est trente fois plus grand que la France ..."

- " ... et plein d'ours ... Laissez les Russes chez eux et nous nous en porterons que mieux. Et ça suffit !"

Mais ça ne suffisait pas. Nous poursuivions :

- "Tante, il nous faut un drapeau russe. Qu'est-ce que diront les autres ?"

- "Quels autres ?" s'aventura l'oncle.

- "Eh bien quoi ! les gens du village ..." et, en même temps, je sentais que ma réponse était une erreur tactique ..." et puis, c'est pas juste." Mais déjà tous les trois, Grand-Mère sur un ton mineur pourtant :

- "Les gens du village ! Grand Dieu ! Que peut nous importer ce que diront ou ne diront pas les gens du village. Ici, c'est la maison de la famille et il n'y aura jamais de communiste dans la famille ... famille catholique ... famille sensée ... votre grand-père, vos parents ..."

Un véritable barrage ! Toute la grosse artillerie tonnait.

Cependant, nous ne cédions pas de terrain et l'avalanche se perdit dans notre obstination sourde qui reprit rapidement le dessus.

- "Non, bien sûr ! Il n'y aura jamais de communistes à la maison, dans la famille, mais c'est tout de même juste qu'on ait un drapeau russe aussi. Cela ne veut pas dire qu'on est communiste ..."

- "ça vous déforme le cerveau, le lycée !" interjeta la tante, "Vous apprenez beaucoup de choses sans rien comprendre ! Vos profs doivent vous bourrez le crâne de propagande !"

Alors là, elle nous attaquait, la tante, au point faible de la cuirasse . Nos profs et nos classes formaient un univers sacré, le nôtre, intouchable, notre monde à nous et nous ne pouvions tolérer qu'on y touchât. Soupe au lait ! on me disait toujours que j'étais une soupe au lait ! Je bondis :

- "Justement, Tante Mado, justement ! C'est notre pion qui, parait-il, était communiste. Du moins c'est la raison qui fut donnée à son arrestation. Ils l'ont fusillé à la Pierre Levée !"

Le ton montait et les échanges de paroles se faisaient de plus en plus acerbes entre parents et les jeunes tête enflammées que nous étions. Car, non seulement nous étions assez âgés pour comprendre l'immense effort et les sacrifices consentis par l'Union Soviétique dans cette guerre, mais aussi nous nous sentions frères de toute l'humanité comme il n'est pas rare de l'être à cet âge ! Entre les Ave Maria et les Pater noster aux douceâtres odeurs d'encens et la vibrante Internationale, le choix se faisait de lui-même ...

Ce fut Grand-Mère qui mit fin à la dispute en décidant de commencer par le drapeau français et elle nous envoya au grenier fouiller dans toutes les boites, dans les grosses malles à charnières massives, dans tous les recoins, pour y trouver du tissus de couleur adéquate. De vieux draps de lit, une courtine de lin garance s'offrirent à nous tout de suite. Pour le bleu, ce fut une autre affaire; les seules pièces de cette couleur étant de lourds taffetas ou des voiles bien trop fragiles. Nous avions littéralement tout bouleversé le grenier, vidé chaque malle, étalé toutes les robes et cotillons de la Belle Epoque, sans rien trouver de convenable. Et pourtant, il nous fallait du bleu !

C'est alors que Joséphine, la femme qui venait de temps à autre nettoyer la maison, crut se souvenir de banderoles bleues qu'elle avait pliées avec Julienne, la bonne du curé, après les "fêtes à Marie" de Mai précédent. Ces banderoles se trouvaient entassée dans l'aumônerie attenante à la sacristie.

Aussitôt, nous allons voir Monsieur le Curé que nous implorons de notre air le plus ingénu et le plus patriotique; le brave homme nous accorde la permission de chercher dans un grand coffre poussiéreux où il avait terré, non pas les banderoles que nous convoitions mais des nappes qui, autrefois, servaient à décorer la table de communion. Hélas ! Ces nappes avaient moisi et leur coloris ne convenait pas du tout. Car nous ne voulions pas d'un drapeau fatigué, d'un drapeau de pacotille. Nous voulions du bleu de France, un bleu de renouveau !
Alors, que faire ?

Nous revenions à la maison, songeurs, lorsqu'il nous vint une idée. Du moins, c'est Madame Métanet que nous avions rencontré sur notre chemin qui nous la donna : de la teinture !
Bien sûr !

Grand-Mère sacrifia un drap et, un peu en douce, à l'insu de Tante, on fit bouillir une bassine d'eau ... Bientôt des taches bleu roi maculaient la cuisinière et des flocons d'écume aux reflets iridescents se plaquèrent contre la Hotte. On tritura d'abord le drap avec un bâton, puis avec les mains, si bien qu'en peu de temps Gabriel et moi ressemblions à ces Touaregs dans les oasis de nos aventures littéraires ... Malgré nos précautions (!), on fit des taches sur le mur et le linoléum. Sur le linoléum, pas grave : suffisait de passer la serpillière; sur le mur, guère plus conséquent : le bleu roi se confondait assez heureusement avec le feuillage pompadour où gazouillaient des oiseaux charmeurs. Grâce à Dieu ! ni la tante ni l'oncle ne se trouvaient dans les parages et notre bonne Grand-Mère nous adorait.

Une fois teint, on transporta ce diable de drap dans un seau et on le suspendit dans le jardin pour le faire sécher. Il faisait très chaud en ce mois d'Août, rappelez-vous ! aussi notre bleu fut-il bientôt prêt, sinon d'une couleur également répartie car il avait dégouliné par endroits et formé des franges le long des plis marqués par tant d'années en tiroir. Ce n'était pas "de l'ouvrage parfaite", comme on dit chez nous, mais on s'en arrangerait car il n'était pas question de recommencer l'opération et d'arriver en retard à la victoire !

Grand-Mère découpa, tailla, faufila et, finalement, cousut un beau drapeau français.

Mais nous n'étions pas encore satisfaits : la Croix de Lorraine ! Il nous fallait une Croix de Lorraine.

- "Une Croix de Lorraine !" c'était la tante qui explosait. "Une Croix de Lorraine ! Cet usurpateur !" Car, non seulement refusait-elle la République, le droit de vote aux crétin du village et le premier article du Code Civil, mais elle avait opté depuis longtemps pour Giraud qui, pour nous, n'était qu'un mollasson sans envergure. En réalité, Tante Mado ne respirait que fleur de lys et vouait un culte passionné au Comte de Paris qui aurait sans été fort surpris de cette adoration vétuste. Et il y avait de fortes chances qu'ils auraient tous penché vers la Maréchal si un des leurs n'avait été ramassé par la Milice et n'avait été envoyé dans une mine de Silésie. En tous cas, la Croix de Lorraine fut la goutte qui fit déborder le vase !

- "Je préfèrerais dormir dans la grange avec la chèvre que sous un toit à Croix de Lorraine ! Odieux emblème !"

- "Et Jeanne d'Arc, donc" (nous contre-attaquions ...)

- "Jeanne d'Arc n'a rien à voir avec cette ... Croix de Lorraine ... Si vos imbéciles de professeurs vous apprenaient l'Histoire au lieu de vous échauffer la tête, vous sauriez que, justement, Jeanne d'Arc fit reconnaître la légitimité ... tandis que votre amiral, général, ce que vous voulez, il ne nous a pas demandé notre avis ! Il s'est emparé du pouvoir ! Où est sa Jeanne d'Arc ? Hein ! où est-elle ? Sa Jeanne d'Arc c'est Churchill, c'est Roosevelt qui est arrivé presque trop tard, c'est peut-être Staline !"

Rien à faire ! Nous glissions sur une mauvaise pente. Une autre stratégie s'imposait car nous ne démordions pas. Nous ne pouvions lâcher un peu de lest sans risquer tout ! Il faut s'obstiner et se montrer inflexible, intransigeant ! Et puis, par je ne sais quelle mystérieuse alchimie, nous sentions bien que le vent tournait et que, nous aussi, tôt ou tard, nous allions remporter la victoire; mystérieuse certitude de la jeunesse !

- "La Croix de Lorraine !.." dans le silence glacial nous avons eu le génie d'enchaîner, "Si on demandait à Tonton René (en Silésie). Certainement qu'il n'y verrait aucun inconvénient, aucune objection ..."

L'oncle Georges, qui avait tout de même des moments raisonnables, intervint lui aussi : "Préférable la Croix de Lorraine que la Croix Gammée ..."

- "Tu es aussi bête qu'eux !" fulmina la tante qui sortit en claquant la porte.

Nous avions gagné et Joséphine, qui se tenait dans la cuisine, crut bon maintenant d'y ajouter son grain de sel :

- "Les F.F.I., lels portant ben la Croix d'Lorraine ..."

La tante écoutait sans doute dans le couloir. Elle fit irruption, douche écossaise ! alors que la paix semblait revenue.

- "Ah, oui ! Ils sont beaux, vos F.F.I. ! Pas fichus de faire la guerre ! Ont fait brûler Janeuil ! Et les voilà qui sortent tous de terre maintenant que c'est fini ! Sont beaux ! Feraient mieux de travailler dans les champs !.."

Ses invectives furent assez longues pour nous permettre de reprendre le souffle et on lui rétorqua que beaucoup étaient morts sous la Croix de Lorraine, que son Comte de Paris, lui-même, portait l'uniforme des Français Libres ...

- "sous un nom d'emprunt ! pas pour un usurpateur ! pour la France !"

- "Alors, nous aussi nous devons porter la Croix de Lorraine." C'était l'argument final, irréfutable et la tante ne coucha pas dans la grange.
Le drapeau anglais. Deuxième drame !

- "Pourquoi un drapeau anglais ?" demanda l'oncle incrédule, doucement.

- "Ben quoi ... nos alliés ... enfin ..."

- "Enfin quoi ?" Le ton montait comme le bouchon cristallisé des volcans que pousse un bouillant magma.

- "Nous sommes ensemble, non ?.."
Ce fut la déflagration !

- "Ensemble ! ça oui, pour sûr, nous sommes ensemble ! Ensemble à Dunkerque, ensemble à Mers el Kébir ! ensemble !.." et, pur un peu, les Fachoda et Sainte Hélène de l'Histoire seraient remontés à la surface ! On les sentait grogner comme d'énormes borborygmes prêts à se déverser sur nos innocentes prétentions. C'est que l'oncle avait fait jadis son temps dans la Marine qui n'oublie pas ... Il était rouge de colère et sa verrue, au bord des lèvres, dansait la bourrée.

- "Enfin, Oncle Georges, la B.B.C., qu'est-ce que c'est ? Et les Mosquitos qui ont attaqué le train ? Et Churchill qui a dit que la France est toujours la France ?.. "

Mais l'oncle se butait -- Dunkerque et Mers el Kébir lui restaient sur l'estomac.

- "Vous êtes trop jeunes pour comprendre !" Et il entreprit derechef de nous instruire : dans la sécurité inviolable de leur île, les Anglais se croyaient maîtres du monde, se montraient d'une arrogance extrême, ne pensaient en fin de compte qu'à eux-mêmes. Qui avait saboté les réparations et forcé la France à quitter la Rhénanie ? Qui avait fait mainmise sur les Etats du Levant ? Et "attendez !" on va bien voir ce qui va se passer pour Madagascar ... et même l'Afrique ... "Attendez le retour de vos parents et ils vous feront un cours d'Histoire qui vous ouvrira la cervelle un peu ..."

L'oncle grommelait mais sa morsure n'était pas méchante et Grand-Mère entreprit la confection du drapeau anglais.

Quel travail ! Toutes ces bandes et ces triangles de couleurs différentes ! La table de la salle à manger n'y suffisait pas, même avec des rallonges. Nous avions dû placer des planches sur des tréteaux dans la jardin afin de mettre la mosaïque en place. Ni la tante Mado, ni l'oncle ne consentir à aider. Et nous, Gabriel et moi, plongés dans le Larousse, donnions des instructions à Grand-Mère que nos savants calculs de proportion rendaient chèvre ! Il lui fallut toute une journée d'épingles et de courbatures pour assembler les croix de Saint Jacques et de Saint André avec leurs entrefilets blancs et coudre, le plus beau drapeau anglais qu’oncques ne vit ! Magnifiques ! Vraiment royal ! et nous l'avions soigneusement plié sous notre lit par mesure de prudence ...

Le lendemain (et la Libération avançait à grands pas, les Allemands ayant déjà reflué au nord de la Loire), ce fut le gros morceau : le drapeau américain.
Pauvre Grand-Mère !

La tante Mado voulait bien aider parce que Monsieur Roosevelt avait favorisé Giraud et ne portait pas De Gaulle dans son cœur, parait-il. Il ne l'avait pas invité à je ne sais plus quelle conférence. Et puis, autrefois, il avait accueilli un membre de la famille princière ... Et Lafayette, oui ! le Marquis de la Fayette, l'escadrille pendant la Grande Guerre ... enfin," il y avait des attaches ".

L'Oncle Georges ne manifestait pas d'opinion négative particulière sinon que les Américains étaient et resteraient toujours de "grands enfants" et que leurs folies (Al Capone, Lindberg et Hollywood) c'était un peu comme la rougeole ...??? "Ils" avaient la chance de posséder la Louisiane, terre française ...???

Le Problème donc avec la Bannière Etoilée n'était pas d'ordre politique mais technique. Et presque aussi désespérant ! Grand-Mère en fit la découverte lorsqu'il fallut couper, placer et coudre les seize bandes horizontales et les quarante-huit étoiles ! Non pas sur un seul côté mais sur les deux : quatre-vingt-seize étoiles !!

Gabriel et moi avions bien voulu découper les étoiles; la tante les épingla en rangs; Grand-Mère les cousut en se contorsionnant, se mordant les lèvres et rajustant sans cesse se lunettes, car il fallait absolument couvrir les dix côtés de chaque étoile ... (neuf-cent-soixante cotés cousus ! à la machine, heureusement !) L'alignement n'était pas rigoureusement parfait mais nous ne pouvions, nous ne devions pas nous plaindre ...

Le lendemain venait le tour de Staline ...

Alors, ce fut la révolution à la maison.

De nouveau : " L'URSS ... bolchevisme, athéisme, les purges, la cantine d'actions boursières à la cave ... niet au drapeau rouge !"

Navrés et profondément dépités d'appartenir à une telle famille "bourgeoise", Gabriel et moi dûmes bien accepter l'ukase. Nous étions donc allés sur les bords du ruisseau pour couper des bambous et en faire des hampes. Louis, le jardinier-fermier-homme à tout faire, nous cloua un cadre que l'on suspendit au dessus de la porte d'entrée face à la route nationale, et bientôt nos drapeaux flottaient ... Non, ils ne flottaient pas, ils tombait droit comme à l'Arc de Triomphe. Mais assurément, c'était le plus bel écusson du village et nous en n'étions fiers sinon complètement satisfaits : il nous manquait le drapeau russe.

Nous allions pourtant remporter la dernière manche car si les groupes F.F.I. se démobilisaient rapidement pour effectuer les travaux des champs qui ne pouvaient attendre ou bien s'incorporaient à l'armée régulière, des bandes de F.T.P. battaient toujours la campagne, ne répondant qu'aux directives du Parti. Cette situation inquiétait les bonnes gens et ceci d'autant plus que ces résistants n'étaient pas "de chez nous" ... Dans leurs rangs, on rencontrait des Espagnols, des réfugiés des régions de l'Est et de la "zone rouge" de Nantes.

Or, un jour, le chef d'une de ces bandes sortit du bois et pénétra sur la propriété familiale avec ses gardes du corps tout bardés de grenades et de mitraillettes. Un jeune homme du genre intellectuel qui les accompagnait s'avança vers l'oncle et lui demanda la raison pour laquelle nous n'avions pas arboré aussi le drapeau frère de l'Union Soviétique. Gabriel et moi observions de la grange avec, je dois bien le dire, un assez malin plaisir à la déconfiture de l'oncle et à ses balbutiements. Pendant que le commissaire du peuple s'entretenait avec la classe capitaliste, le chef de bande et ses gars reluquaient la maison et ses dépendances ... Cela sentait le roussi ...

Le drapeau frère, faucille et marteau inclus, fut fabriqué sur le champ et accroché avec ses compagnons.

Nous, les gosses, avions certes remporté un grande victoire mais, en stratèges avertis, nous savions, nous sentions plutôt qu'il ne nous fallait pas trop parader et faire les petits coqs because les Vergeltungen familiales.

Mais voilà, l'affaire des drapeaux ne s'en terminait pas là si aisément : une autre querelle surgit sur l'ordre des préséances ! Avec trois drapeaux, nous avions concilié l'alexandrin en deux hémistiches bien équilibrés : l'Oncle Sam et l'Oncle Churchill départagés et surveillés par De Gaulle qui siégeait au milieu en gloire comme Dieu au Jugement Dernier. Maintenant, il fallait faire place pour le Petit Pères des Peuples.

Personne ne voulait de drapeau rouge à côté du tricolore. Fallait tout de même pas exagérer, F.T.P. ou non ! Par ailleurs, placer l'innommable à côté du cow-boy déséquilibrait l'ordre mondial tel que le Bon Dieu l'avait arrangé dans toute Sa Sagesse; la hautaine Albion offrant le bras à l'Ours de l'Oural, cela ne tenait pas debout.

Nous, non sans quelques hésitations mais en tous cas avec beaucoup de modestie ..., nous avions suggéré que, peut-être, si on voulait bien considérer les choses, on pourrait mettre Staline en sandwich entre Churchill et Roosevelt ...

- "C'est bien assez qu'ils se partagent le monde ! On ne va pas plier l'échine ! On va pas se mettre à genoux ..." La réponse, les réponses, oui, car elles étaient multiples et variées, était qu'on ne pouvait pas les mettre tous les trois ensemble sans craindre leur triple appétit ... Mais nous pouvions patienter et le temps était passé de notre côté ...

L'oncle suggéra un ordre alphabétique qui plaçait, cette fois-ci, ses actions en concubinage avec le paradis des soviets : impossible ! La tante s'aventura :

- "Et si on les plaçait par ordre d'entrée en guerre ..."

L'idée était bonne mais on ne savait plus si la France avait déclaré la guerre à l'Allemagne en premier pour protester contre l'invasion de la Pologne ou si l'Angleterre ... Et puis on se rappelait bien l'accord russo-allemand ! C'est vrai, les ogres s'étaient unis pour manger la malheureuse Pologne !
La Pologne !

- "Et si on faisait un drapeau polonais ?.. " La tante crut avoir trouvé la solution miraculeuse au dilemme. Mais Grand-Mère, sans attendre, déclara être lasse de coudre et cela mit fin à la discussion.

- "Arrangez vos drapeaux comme vous voulez !" lança la tante et l'oncle approuva en ajoutant :

- "Si cela peut vous rendre heureux."

Fin donc de la discussion domestique. Pas villageoise ! Nodier, qui devait plus tard retourner casaque et se présenter aux élections sur la liste des Indépendants, félicita Grand-Mère à la boulangerie et entreprit de persuader les clients présents des aurores radieuses qui se levaient à l'Est. Ce qui embarrassa Grand-Mère pour lui avoir fourni, indirectement, matière à discours; ce qui irrita le Père Blin, le gros marchands de bœufs, qui se voyait déjà nationalisé. La discussion qui suivit l'envolée de Nodier tourna vite au vinaigre; on échangea des mots et, pour un peu, des horions si le boulanger et sa femme n'étaient pas intervenus avec leurs deux cents kilos, celui-ci en maillot de corps, celle-là les poings sur ses vastes hanches.

Par ricochets, qui prit le contrecoup de cette dispute ? Nous ! Grand-Mère, qui en avait fait la narration au dîner, se vit prise à témoin par l'oncle et la tante "des élucubrations qui agitaient les esprits dérangés", nos professeurs de lycée inclus. Nous, nous nous tenions coi car nous ne voulions pas compromettre notre écusson dont nous avions décidé de changer l'ordre chaque jour afin de ne pas faire de jaloux.

C'est qu'à Coulignan, on ne reste jamais sur sa faim et l'affaire des drapeaux de Madame Legendre avait rebondi au bistrot Guérin. Cette fois-ci, la beauté relative des emblèmes nationaux se trouva au centre de plusieurs discussions simultanées que les apéritifs coloraient. Il était bien évident que rien ne pouvait se comparer à notre drapeau : sa simplicité, comme la piquette locale, la pureté de son message (Liberté, Egalité et Fraternité avaient déjà remplacé Travail, Famille, Patrie), et aussi sa grandeur tragique sur un catafalque, car certains avaient assisté au temps jadis à des funérailles nationales. Tout le monde tombait d'accord et les déclarations patriotiques s'accompagnaient de petits verres et de "Santé !".

Où les avis se partageaient, c'était pour les autres drapeaux. Evidemment le drapeau russe représentait une force nouvelle; "d'avenir !" renchérissait Nodier qui ne manquait jamais une occasion de propager l'Evangile selon Saint Lénine; le drapeau anglais, il n'y avait pas de doute, "jetait du jus !" et le maître d'école essaya d'en expliquer le sens, la signification héraldique -- croix rouge de Saint Georges (oui, celui-là qui terrasse le dragon à l'église) sur le fond blanc, les diagonales blanches sur fond de Saint André pour l'Ecosse et rouges de Saint Patrick pour l'Irlande --.

- "Alors, l'Ecosse, c'est pas l'Angleterre ?", du fond de la salle.

- "Non, Gilbert (Gaigne de la ferme au hameau des Cerfs) l'Angleterre, c'est seulement l'Angleterre. Là où se trouve Londres. Avec l'Ecosse dans le nord et l'Irlande, une île, c'est la Grande Bretagne. Mais c'est plus facile pour nous, pour tout le monde, de dire l'Angleterre. Alors ..."

- "Alors, moi, j'propose une tournée" hoqueta un nouvel arrivé qui avait fait sa dernière campagne dans l'autre bistrot au bout du village.

- "C'est-y-toi qui paie ?" lui avait lancé quelqu'un et toute l'assemblée se mit à rire.

- "C'est bon." fit le marchand de bœufs, "Je paie. Une tournée pour tout le monde !"

C'est donc ainsi que le drapeau anglais fut baptisé.

Le drapeau américain ne fut pas discuté. Tous savaient que les bandes blanches et les étoiles signifiaient l'abondance, une écrasante industrie, Charlie Chaplin. On ne peut discuter ces choses-là; autant vouloir comprendre le Mont Evrest.

Au bout d'une semaine ou deux, les réalités campagnardes avaient repris le dessus : les moissons étaient rentrées et on s'occupait déjà des vendanges prochaines. Même les F.T.P. s'étaient fondus quelque-part dans leurs syndicats et leurs cellules sans doute. Les villageois avaient leurs drapeaux. Mais nous, nous gardions les nôtres dans l'espoir que la fortune finirait par nous sourire et nous dépêcher l'armée libératrice, la vraie; un convoi au moins; une jeep de soldats nous auraient contentés. Mais que voulez-vous ? Nous étions pas sur les chemins de l'Histoire et nos drapeaux pendaient mélancoliquement jour après jour.

Un après-midi soudainement, un violent orage éclata au dessus du village; un de ces orages d'Août, de "chaleur", qui déracina quelques arbres dans la commune et brisa un grosse branche de tilleul devant la maison. Cet orage déchira aussi nos drapeaux sur leur hampe. On les rentra après les avoir séchés. Et on les mit dans un coin du grenier, avec ferveur.

Je devais les retrouver quelques vingt ans plus tard, ces drapeaux. Toujours au garde-à-vous dans le grenier. Si les temps avaient beaucoup changés, les drapeaux, quant à eux, avaient gardé dans leur paisible sommeil l'ordre et la présence que le hasard leur avait imposée sous la poussière et les toiles d'araignées.

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