🔎 Recherches généalogiques - Souvenirs de famille par Jacques Bourlaud


Un récit de Jacques Bourlaud.

Les personnes unies entre elles par un lien familial quelconque ont maintenant tendance à s'éparpiller sur toute la surface de la planète. Aussi la famille se réduit-elle de plus en plus au noyau primordial - et essentiel - : père, mère, enfants. Les ascendants gravitent parfois autour de ce noyau tenant une place de plus en plus discrète jusqu'à ce qu'ils s'évanouissent dans le temps. Quant aux collatéraux, ils se déplacent sur d'autres orbites qui, parfois, les rapprochent un moment mais, le plus souvent, les éloignent.

Cette solution des choses s'est développée progressivement depuis le début de ce siècle et ne fait que s'accélérer.

Autrefois, tout semblait fixé; les gens s'éloignaient peu; les différents membres apparentés entre eux vivaient dans le même village ou le même quartier. Il était rare de voir un garçon chercher une épouse au delà d'un cercle de vingt kilomètres de rayon. Les enfants étaient élevés sous le regard de leurs grands-parents qui habitaient quelquefois sous le même toit; ils rencontraient fréquemment dans la rue, ou ailleurs, leurs oncles et leurs tantes; le jeudi, ils partageaient les jeux de leurs cousins.

Anniversaires, baptêmes, premières communions, fiançailles, mariages et même enterrements, tout était prétexte à de grandes réunions autour d'une table bien garnie. Les conversations étaient très animées.

Il y avait les inévitables commentaires sur les intempéries avec leurs répercussions sur les jardins ou les cultures. On n'insistait pas trop sur la politique car on ne partageait pas obligatoirement les mêmes opinions. Mais, avant que les messieurs ne se retirent entre eux pour parler de chasse ou de souvenirs de régiment, avant que les dames ne se mettent en cercle pour évoquer des accouchements ou les complications des derniers cas de varicelle, tout le monde prenait plaisir à rappeler des faits plus au moins anciens qui avaient défrayé la chronique familiale des années et des années. On revoyait ainsi des visages disparus. On allait plus loin encore : on faisait revivre des personnages que l'on ne pouvait pas avoir connu. A chacun se rapportait une anecdote que l'imagination des uns ou la faconde des autres enjolivaient à qui mieux mieux.

Il se constituait alors un véritable folklore, un éventail de légendes plus ou moins contrôlées où tous les genres de l'expression orale étaient représentés : depuis la fière réplique de l'arrière-grand-mère aux Prussiens en 1870 jusqu'aux stratagèmes de l'oncle Gustave pour tromper la vigilance de son adjudant en passant par les innombrables mots d'enfant qui flattaient l'orgueil des parents et les frasques du cousin Gaston que l'on évoquait en termes voilés accompagnés de clins d'oeil complices.

Comme toutes les autres, ma famille a conservé la mémoire de faits et gestes du passé qui ont acquis, pour elle, une célérité relative. Mais cette mémoire s'émousse et s'est pourquoi j'ai décidé de noter par écrit ce dont je me souviens moi-même.

En toute honnêteté, ces mésaventures familiales n'offrent qu'un intérêt très limité et bien peu d'entre elles ne mériteraient de passer à la postérité. Toutefois, elles ont l'avantage de faire réapparaître à mes yeux tout un cortège de gens que j'ai aimés et qui ont entouré mes jeunes années, soit qu'ils aient été les héros d'histoires diverses, plaisantes ou non, soit qu'ils aient transmis des faits plus anciens.

Ainsi, ma grand-mère maternelle avait-elle, un jour, découvert son fils âgé de quatre à cinq ans à quatre pattes sur la table de la cuisine et trempant ses petits doigts dans un plat de haricots dans l'espoir d'y pêcher l'oignon que l'on avait fait cuire avec. J'ai bien entendu cette histoire une dizaine de fois et j'avoue qu'elle est d'une banalité navrante ... Mais, lorsque ma grand-mère la racontait, ce n'était plus la veille dame de soixante-quinze ans que j'avais devant moi; c'était la jeune maman fière de son fils premier-né ... Ses yeux bleus brillaient d'un éclat radieux en revoyant la scène et, bientôt, apparaissaient des larmes d'attendrissement.

C'est pour retrouver ce regard, et bien d'autres regards, que je me propose donc de rassembler ces souvenirs.

J'ai recherché aussi loin que possible dans le passé et je m'arrête dans les années qui ont précédé la dernière guerre. N'est-ce pas après un recul de cinquante ans que les archives peuvent être dévoilées au public ?

Et puis les générations futures pourront toutefois prendre ma relève si le coeur leur en dit.

Les recherches d'ordre généalogiques sont à la mode. Chacun fouille les recoins de son grenier dans l'espoir d'y découvrir les traces d'un lointain ancêtre.

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