✎ Jacques - Boivre : La fuite du temps



Marie-Thérèse ! Apporte-moi la grande cuillère…

La petite fille ainsi interpelée déposa sa poupée sur une chaise puis, se hissant sur la pointe des pieds, décrocha l’ustensile qui lui avait été demandé pour le tendre ensuite à Anne-Lise.

-  Voilà, maman…
- Merci, ma chérie…

Anne-Lise souleva le couvercle de la grande marmite suspendue dans la cheminée par une crémaillère. Elle plongea sa cuillère à l’intérieur et la retira pour goûter la soupe.

- Ça sent bon chez toi…

Anne-Lise sursauta en entendant le son de cette voix qui lui était pourtant familière.

- Oh !... Valentin, tu m’as fait peur… C’et d’ailleurs stupide de ma part puisque je t’ai entendu rentrer dans la maison et que j’ai vu passer Philippe sur le char à bancs.

Rochereau fit quelques pas dans la pièce, saisit la petite fille par la taille, la souleva pour l’embrasser et la déposa sur la chaise à côté de sa poupée.

- Je suis venu pour te dire, Anne-Lise, que ton mari ne rentrera pas avant la nuit. Il revient avec des charrettes chargées de sacs de grain. Alors il lui faut un certain temps.
- Merci ! Mais assieds-toi donc ! Ne reste pas debout ! Tu me fatigues… Etes-vous au moins satisfaits de votre journée ?

Rochereau prit un siège.

- Tu sais, dit-il, le prix de l’avoine a encore augmenté… Il faut bien en acheter !
- Vous vendrez vos chevaux plus chers…
- Bien sûr !... Mais cela n’arrange rien…
- Bah !... Il y en a (c’est certain qui souffrent… Tandis que nous…
- Tu as raison, nous aurions tort de nous plaindre.

Anne-Lise recouvrit sa marmite puis s’assit auprès du feu. Tout en se remettant à son tricot, elle regardait son frère.

Valentin, en prenant de l’âge, avait récolté quelques cheveux blancs. Sa taille s’était un peu épaissie mais il avait conservé toute sa vigueur et, à vingt lieues à la ronde, on ne connaissait personne comme lui pour dresser un cheval rétif.

Cependant, ce jour là, il semblait mal à son aise. Ce n’était surement pas pour lui parler de la hausse de l’avoine qu’il était venu retrouver sa sœur. Ni même pour l’avertir du retard d’Henri Follenfant puisque Anne-Lise savait parfaitement que son mari se chargerait de ramener les charrettes de grain.

Anne-Lise avait toutefois deviné ce qui préoccupait son frère et prenait un malin plaisir à voir celui-ci s’agiter sur sa chaise tout en tortillant son chapeau entre ses doigts.

- Quel temps fait-il là-bas ? demanda-t-elle.
- Assez beau temps mais il y a eu des coups de vent qui annoncent la mauvaise saison.
- Ici, il a commencé à pleuvoir après midi et cela dure toujours…

Enfin Rochereau se décida à avouer l’objet de son tracas.

- As-tu vu Marika, aujourd’hui ?
- Nous avons passé la journée ensemble…
- Alors ? Qu’en pense-tu ? Je suis inquiet…C’est d’ailleurs pourquoi je suis venu plus tôt que prévu…

Anne-Lise émit un petit rire.

- Il y a des malaises qui ne trompent pas les femmes quand elles sont passées par là…
- Tu crois que…
- Que veux-tu que ce soit ?
- Mon Dieu !... Mais elle approche la quarantaine…
- Oui ! mais elle a toujours été en parfaite santé. Alors pourquoi te mettre des soucis en tête ?
- Cela nous fera quatre enfants…
- Cinq avec Philippe.
- Pour lui, c’est différent… Et puis, l’hiver prochain, il aura atteint sa majorité… Nous lui dirons qui il est… Il est peu probable qu’il reste alors auprès de nous…
- Qui sait ?

Le frère et la sœur se turent quelques instants. Le feu crépitait sous la marmite. La petite Marie-Thérèse chantonnait. Rochereau rompit enfin le silence :

- Cathy n’est-elle donc pas là, ce soir.
- Tu sais bien que, chaque lundi, elle passe quelques heures à l’Abbaye. Elle ne devrait pas tarder à revenir, maintenant. Tiens ! je l’entends qui parle au chien dans la cour…
La porte s’ouvrit bientôt pour laisser pénétrer dans la pièce une jeune fille assez grande, enveloppée dans les plis d’une cape sombre.

- Le temps ne s’arrange pas ! dit-elle tout en dégrafant son manteau et en le jetant sur un coffre.

Elle apparut alors revêtue d’une jupe gris-vert qui s’harmonisait fort bien avec la couleur de ses yeux et celle de ses cheveux aux reflets roux, mal dissimulés sous un petit bonnet de dentelle blanche.

- Qu’as-tu fait de beau aujourd’hui, ma grande fille ?... interrogea Anne-Lise avec douceur ?
- J’ai joué du clavecin… Oh ! Mon oncle Valentin… vous êtes déjà de retour ?
- Comme tu le vois, Cathy, dit Rochereau en se levant pour aller embrasser la jeune fille.
- La Mère abbesse m’a autorisée à emmener avec moi vos deux filles lundi prochain à l’Abbaye.
- Nous en serons très heureux, Marika et moi


Cathy s’assit à la place de la petite Marie-Thérèse en prenant celle-ci sur ses genoux.

- Quand tu seras grande, tu viendras toi aussi, lui dit-elle. Ah !... Le Père Anselme m(‘a dit que Pierre était doué pour le calcul mais qu’André était plus appliqué…

Anne-Lise soupira.

- Sans le Père Anselme, nos enfants auraient été des ignorants… comme nous…
- Quand-même ! Nous avons appris à lire grâce aux dames blanches.


Cathy continua son bavardage :

- André et Pierre ne sont-ils pas revenus de la foire ?
- Non ! Ils accompagnent Henri avec le valet.
- Et Philippe ?
- Il est rentré avec moi et je l’ai envoyé surveiller la nourriture des chevaux. Tu comprends, c’est Rigaud que nous avions laissé de garde aux écuries et celui-ci est bien comme son défunt père… sa tête n’est pas très solide…

Pendant quelques minutes, à la grande joie de la petite fille, Cathy s’occupa en rhabillant à son idée la poupée de Marie-Thérèse puis, tout à coup, elle se leva pour aller s’emparer d’une corbeille en paille nattée. Cathy s’occupa en rhabillant à son idée la poupée de Marie-Thérèse

- J’avais oublié de vous en parler, dit-elle à Anne-Lise. Il n’y a plus de grain pour les poulets. Je vais en chercher aux écuries…
- Il pleut !...Voyons !
- J’ai ma cape…

Une lueur malicieuse s’alluma dans les yeux de Rochereau.

- Pourquoi n’attends-tu pas la charrette ? dit-il Tu auras de l’avoine de l’année… A quatre ils auront vite fait de décharger un sac et tu seras tranquille pour un bon bout de temps…

- Oui… Mais il fera nuit quand ils arriveront…
- Dans ce cas…Si Rigaud a bien fait ce que je lui avais demandé de faire, il a dû entasser le vieux grain dans un coin du grenier. Tu n’auras qu’à lui dire de remplir ton panier… Et cela t’évitera de courir jusqu’aux écuries…

La jeune fille, qui avait jeté sa cape sur ses épaules, était sortie sans répondre.

Anne-Lise et Valentin se regardèrent en riant.

- Tu laisserais bien mourir tes poulets si Cathy ne s’en occupait pas…
- Peut-être… Mais je suis sûre que le grain de Philippe est meilleur que celui de Rigaud…

Ainsi, depuis les aventures de Savoie, plus de dix huit années paisibles s’étaient écoulées auprès de l’Abbaye du Pin.

Rochereau avait épousé Marika ; Follenfant, Anne-Lise. Des enfants étaient nés dans chaque foyer : un garçon et une fille chez Follenfant ; un garçon et deux filles chez Rocheteau.

Les deux familles vivaient largement du commerce et de l’élevage de chevaux.

Leur travail sérieux, leur réussite et aussi leur titre de pensionnés du Roi avaient permis aux deux anciens maréchaux des logis d’acquérir l’estime et la considération de tous les villageois de la région.

On venait de loin pour leur acheter des chevaux. La protection de Monsieur de Turenne leur valait, de temps en temps, un marché avec les pourvoyeurs de l’armée. Et quelquefois, un hobereau local leur confiait ses fils pour qu’ils leurs enseignent à manier une épée ou à se tenir correctement en selle.

Ces relations professionnelles mises à part, Rochereau et Follenfant ne recevaient que très peu de visites. Sauf celle du vieux Comte de Larnaye, le propriétaire de presque toutes les terres des environs, qui s’arrêtait volontiers chez veux boire un verre et, de temps en temps, les invitait à chasser dans ses bois.

Deux fois l’an, ils se rendaient à Poitiers pour y percevoir le montant de leurs pensions et en profiter pour effectuer les achats indispensables car les colporteurs passaient très rarement au Pin.

Il y en avait un, pourtant, qui venait régulièrement ; les enfants l’avaient surnommé “l’hirondelle“ car il faisait son apparition au début du printemps et en automne. Il étalait sur une table toutes ses merveilles : sacs en cuir de Cordoue, petits miroirs de Venise, coffrets de bois sculptés ; et il amusait tout le monde par sa verve et sa bonne humeur.

Philippe était devenu un garçon de fort belle apparence dont Rochereau avait fait un cavalier aussi intrépide que lui-même.

De son côté, Follenfant avouait qu’il n’avait plus rien à lui apprendre. Quant au Père Anselme, qui s’était bien vite habitué à sa nouvelle existence, il clamait à haute voix que son élève pouvait rivaliser avec tous les beaux esprits de Poitiers et d’ailleurs…

Les personnages qui avaient autrefois persécuté Philippe ne donnaient plus aucun signe de vie. Existaient-ils encore ? Dans l’incertitude, Rochereau et Follenfant n’avaient pas cessé de se montrer très vigilants sur ce point. Une fois qu’il revenait d’un voyage au château de Turenne, Rochereau avait eu l’impression d’être suivi par deux cavaliers à qui il avait facilement échappé.

Un autre jour, Follenfant avait été pris à partie par un quelconque spadassin dans une auberge de Poitiers ; mais il avait eu la sagesse de s’esquiver sans entrer dans le jeu de l’importun. On avait donc fini, au Pin, par oublier l’existence des fils de Bobak.

En revanche, on se réjouissait du tendre sentiment qui attirait l’un vers l’autre Philippe et Cathy. Assises chacune devant leur ouvrage, Marika et Anne-Lise passaient des journées entières à échafauder des projets d’avenir pour les deux jeunes gens lorsque l’un et l’autre auraient été mis au courant du secret de leurs naissances.

- A quoi penses-tu, Valentin ?

Rochereau tressaillit ; il donna un coup de pincettes aux tisons.

- Je pense… Je pense à la fuite du temps… Mais voici nos tourtereaux qui reviennent…

En effet, Cathy reparut sur le seuil, ruisselante de pluie, accompagnée de Philippe qui portait un panier rempli d’avoine.

- Regardez ! dit la jeune fille. Regardez ce que Philippe m’a rapporté…

Et elle montra un joli foulard de soie.Et elle montra un joli foulard de soie.Et elle montra un joli foulard de soie.

- Mon Dieu ! dit Anne-Lise. On trouve d’aussi belles choses à la foire de Latillé ?
- Non ! Mais nous avons rencontré là-bas l’hirondelle, ce matin.
- Il se rendait à Saint-Maixent, explique Rochereau. Nous avons fait quelques achats chez lui. Il m’a aussi confié un paquet pour un de ses cousins que je connais bien puisqu’il est commis au Trésor dans les Services de l’Intendant du Poitou.

La lumière baignait dans la pièce. Anne-Lise commença à allumer les chandelles et Cathy se prépara pour sortir de nouveau.

- Je vais distribuer le grain aux poulets. Tu viens, Philippe ?
- Regarde s’il y a des œufs ! lui recommanda Anne-Lise. J’en ai besoin. En passant, rappelle à Marika qu’elle doit venir souper ici, ce soir, avec les petites. Prends garde à ne pas trop te mouiller…

Le repas avait commencé à la tombée de la nuit, après que les tâches quotidiennes des uns et des autres eussent été achevées. Le repas touchait à sa fin et la nuit d’hiver était assez avancée.

Ce dîner, que Marika, Anne-Lise et Cathy avaient su préparer en grand secret, avait été une réussite parfaite. L’abbesse avait fait envoyer des bougies en telle quantité que la salle commune de la maison de Valentin Rochereau était, ce soir là, aux dires du Père Anselme, mieux éclairée que le Louvre…

L’abbesse avait également prêté une magnifique nappe brodée qui servait parfois lorsque l’évêque de Poitiers daignait visiter l’Abbaye du Pin. La saison ne permettait pas de dresser des bouquets de fleurs mais André, le fils de Rochereau, et Pierre, le fils de Follenfant, avaient coupé dans la forêt des branches de sapin et de houx pour en garnir les murs.

Discrètement, les femmes avaient commencé à débarrasser la table. Cathy avait dissimulé sous un tablier de toile grise sa belle jupe en velours noir et la blouse blanche ornée de broderies multicolores que Marika, se rappelant sa jeunesse en son pays lointain, avait élaborée avec amour. La jeune fille, dans un appentis un peu sombre, s’était attelée à la vaisselle, aidée par Louise et par Agnès, les deux filles de Rocheteau, qui faisaient passer les assiettes nettoyées à leur mère assise près de la cheminée. Celle-ci les essuyait et Anne-Lise, à son tour, les rangeait dans les coffres ou les vaisseliers.

Marie-Thérèse était trop petite pour être vraiment utile aussi somnolait-elle sur un banc. Mais le travail se faisait en silence car toutes étaient attentives à la conversation des hommes qui étaient restés à table, le verre devant eux.

Siégeant en haut-bout, encadré par Rochereau et Follenfant, le Père Anselme évoquait avec ces derniers des souvenirs de campagne qu’André, Pierre et Sébastien, le valet, écoutaient bouche bée. Rigaud, l’autre valet, ne supportait pas trop le vin ; il s’était endormi, la tête reposant sur l’arrondi du coude.

Quant à Philippe, il demeurait perplexe. Bien sûr sa majorité représentait une date, mais pourquoi la célébrer avec tant d’éclat ? Aussi prêtait-il une oreille distraite à ce qui se disait à table.

Pourtant la verve du Père Anselme paraissait intarissable.

N’avait-il pas entrepris de raconter la charge des Chevau-Légers de la Maison du Roi tout comme s’il y avait réellement pris part ! Brandissant une cuillère, il exécutait de grands moulinets, se taillant à coups de sabre un chemin à travers les rangs ennemis…

Craignant de se faire éborgner, Follenfant posa la main sur l’épaule du Capucin dans le but de modérer cet élan fougueux.

- Tout doux… dit-il. Ne me prenez pas pour un Jésuite espagnol !...

La cuillère s’abattit sur la tête de Follenfant.

- Ah !... c’est plaisant d’être assis à côté d’un mécréant comme toi !...

Tout le monde se mit à rire. Mais lorsque le silence fut rétabli, Rochereau se leva, d’un air grave.

- Philippe !... Ce n’est pas pour nous amuser que le Père Anselme nous a fait ce récit… Encore moins pour que nous en tirions quelque vanité… Cependant, ce soir, tu as entendu parler du courage, de l’élégance du Comte de Lapierrière et de son dévouement au Roi… Eh bien, Philippe, sois fier !  Car tu es le fils du Comte de Lapierrière… Ta mère était la fille d’un Prince Hongrois dont Marika était la femme de chambre. C’est pourquoi Marika chante quelquefois des chansons dans une langue que personne ne comprend ici.

Il y eut des exclamations de surprise. Une des petites filles laissa tomber une assiette. Rigaud se réveilla. Mais Rochereau reprit la parole :

- Monseigneur… voici la chevalière que portait ton père…à tes armes…

Follenfant se leva à son tour pour aller chercher quelque chose dans un placard.

- Voici l’épée de ton père, dit-il. Garde-là comme une relique, car tu ne pourras pas l’utiliser ; la lame est ébréchée par la mitraille du dernier combat !
- Voici enfin, reprit Rochereau, le portefeuille qu’il nous a confié avant de rendre l’âme… Il contient tous les documents qui te seront utiles et qui permettront à Monsieur de Turenne de parler au Roi en ta faveur. Ce qui te fera retrouver tous tes droits.

Philippe était complètement abasourdi. Il regardait la chevalière, l’épée, le portefeuille. Puis ses yeux se tournèrent vers les deux anciens sous-officiers qui s’efforçaient de lui sourire malgré les larmes qui coulaient sur leurs joues halées.

Les femmes pleuraient ; le Père Anselme tirait sur sa barbe en reniflant. Mais ce dernier n’était pas homme à se laisser aller à un mouvement d’émotion. C’est pourquoi il éleva la voix pour dire, d’un ton bourru :

- Alors ?... Qu’attendez-vous pour rendre hommage à notre Comte en l’embrassant ?
Il se leva donc, saisit Philippe par les épaules et déposa sur ses joues deux baisers sonores.

- Puisses-tu toujours garder ton cœur simple dans ta nouvelle dignité !... dit-il.

Tour à tour, les autres se levèrent ou quittèrent leur occupation pour imiter le Capucin.

- Voyons, Cathy !  Retire ton tablier… dit Anne-Lise quand se présenta la jeune fille. Celle-ci obéit et, très pâle, effleura du bout des lèvres le front de son ami.

A nouveau Rochereau remplit les verres de tous tandis que Follenfant se mettait en devoir de raconter à Philippe par quelle suite d’aventures ce dernier avait fini par se trouver ici.

Les femmes reprirent leur travail et Cathy se mit à la vaisselle avec acharnement. Lorsqu’elle eut terminé, elle dit à Anne-Lise qu’elle souffrait d’un violent mal de tête et que Marie-Thérèse ne tenait plus debout. Aussi se proposait-elle de retourner dans la maison voisine avec la petite fille. Comme il était déjà fort tard, Anne-Lise les laissa partir sans éveiller l’attention des autres.

Arrivée dans la chambre qu’elle partageait avec Marie-Thérèse, Cathy déshabilla et coucha la petite fille puis elle tira les rideaux du lit. Elle-même entreprit ensuite de faire sa toilette de nuit et, lorsqu’elle fut entre les draps, blottie au creux de la couette, elle se mit à sangloter en silence…

Cathy ne dormit pas de la nuit. Elle entendit Anne-Lise et Follenfant rentrer. Pierre avait maladroitement renversé une chaise et ses parents lui avaient fait des reproches. Peu après, ce fut Sébastien qui passait sur la route en exhortant Rigaud à marcher droit. Celui-ci trébuchait, répétant d’une voix pâteuse :

- Alors… Comme ça… Philippe est devenu Monsieur le Comte…à cette heure…

Cathy eut envie de crier… mais elle ne le fit pas ; elle continua de pleurer.

La cloche de l’Abbaye se mit à tinter lentement, discrètement pour réveiller les moniales. La jeune fille se redressa sur son lit et rechercha, sous l’édredon, les vêtements qu’elle portait tous les jours. Mais elle les rejeta et se recoucha.

- Il est encore trop tôt, se dit-elle.

Elle ne voulait pas dormir ; elle ne pouvait pas dormir ; elle restait les yeux grands ouverts dans l’obscurité. Les paroles de Rigaud obsédaient son esprit. Philippe était Comte… Philippe…

Dans la chambre voisine, de l’autre côté de la cloison, Pierre s’agitait. Il devait rêver de charges et de duels…

La cloche sonna une fois de plus pour annoncer la première messe. La nuit était moins sombre.

Cathy se leva, s’habilla, descendit l’escalier sur ses bas, se dirigea à tâtons à travers la salle commune, saisit au passage sa cape qu’elle avait laissée sur un coffre, près de la porte. Puis elle sortit de la maison, jeta sa cape sur ses épaules et, ayant chaussé ses sabots de bois s’en alla en direction de l’Abbaye.

Étant rentrée dans la chapelle réservée au public, Cathy s’agenouilla auprès de la Supérieure des converses, comme elle avait l’habitude chaque fois qu’elle venait assister à la messe. Celle-ci ne se retourna même pas, mais glissa légèrement sur son banc pour laisser un peu de place à la jeune fille.

La messe n’était pas encore commencée. Cathy prit la main de la religieuse pour attirer son attention.

- Ma sœur, murmura-t-elle. Il faut absolument que je voie Notre Mère après la messe… Je dois lui parler… Il le faut…

L’autre bougonna :

- Enfin ! dit-elle, tu sais bien qu’après la messe, c’est la réunion du chapitre et que Notre Mère ne peut pas te recevoir... Reviens cet après-midi., si tu y tiens tant !
- Il faut que je la voie tout de suite !

La sœur se retourna avec humeur mais fut surprise de constater les traits tirés et les yeux cernés de Cathy dont le visage se trouvait éclairé par les cierges brulant au pied de la statue de Saint Joseph.

- Mon Dieu ! Que t’arrive-t-il ? demanda la sœur. Quelqu’un de malade ? Un accident ?
- Non ! Ils vont tous bien… Très bien même… Mais, je vous en supplie, je veux voir Notre Mère… c‘est très important… Très important.
- Comme tu voudras… Vas au parloir après la messe !

Le Père Anselme avait peu dormi ; il était enroué ; aussi la messe fut-elle très courte. C’est pourquoi Cathy se retrouva bientôt devant la grille du parloir. De l’autre côté de la grille se tenait l’abbesse enveloppée dans sa grande coule blanche, le voile noir cachant en partie son visage.

- Que me veux-tu Cathy ? dit-elle.

La jeune fille se jeta à genoux.

- Ma mère … Je vous en supplie…balbutia-t-elle en sanglotant, je vous en supplie… faites moi rentrer tout de suite dans la clôture… Prenez-moi… Donnez moi l’habit… Coupez mes cheveux… Prenez-moi comme novice…maintenant… Oui… Tout de suite…

L’abbesse recula un peu, écarta son voile pour y voir plus clair, montrant ainsi sa face ridée aux yeux très purs.

- Calme-toi, dit-elle doucement. Relève-toi ! Rejette ton capuchon sur tes épaules et montre moi un peu ton visage…

Cathy obéit. L’abbesse demeura quelques instants silencieuse puis, hochant la tête, elle reprit la parole :

- Tu me parais profondément bouleversée, ma petite fille…Je te connais depuis le premier jour, puisqu’on peut presque dire que tu es née chez nous, et je te vois assez souvent pour me permettre de lire au fond de ton cœur au moins aussi bien qu’Anne-Lise…
- Je vous en prie, ma Mère…
- Pour comprendre dans l’état dans lequel tu te trouves et la portée de tes paroles, deux sortes d’explications me semblent possibles. Ou bien le Seigneur t’a révélé d’une façon fulgurante la voie qu’il a tracée pour toi…Tu as résisté… tu as tergiversé… ce qui est normal. Et, ce matin, tu viens te soumettre…

Cathy ne répondit rien, essuyant ses larmes avec un mouchoir. L’abbesse continua :

- Tu vas peut-être penser que je suis une femme de peu de foi… Mais je suis très surprise et même plutôt septique devant cet appel subit… Avant-hier, tu étais au milieu de nous. Tu ne pensais nullement à y rester et tu ne parlais à qui voulait bien t’écouter que de ce que vous aviez projeté de faire, Marika, Anne-Lise et toi, pour l’anniversaire de Philippe…

Cathy étouffa un sanglot que l’abbesse feignit de ne pas remarquer.

- De toutes façons, poursuivit-elle, les devoirs de ma charge m’imposent en cette matière une extrême prudence. Aussi est-il hors de question de t’ouvrir les portes sur le champ. Ton cas doit être étudié et médité en suivant toutes les prescriptions de notre Règle. Rejette ton capuchon sur tes épaules et montre moi un peu ton visageRejette ton capuchon sur tes épaules et montre moi un peu ton visage
- Ma Mère ! Comprenez-moi !
- Deuxième explication… reprit l’abbesse imperturbable : Le comportement de quelqu’un de ton entourage t’aurait profondément choquée… Des paroles maladroites, peut-être ?  Anne-Lise et Henri Follenfant ont toujours eu pour toi les attentions de véritables parents… Marika et Valentin témoignent envers toi d’une grande affection. Je ne pense pas qu’aucun d’entre eux ait été capable de te causer la moindre peine. Les enfants sont un peu jeunes… Mais il y a Philippe…
- Philippe… Philippe… sanglota Cathy.
Philippe n’aurait-il pas eu à ton égard une attitude ou des paroles déplacées ?
- Non, ma Mère ! Non…

Les petits yeux bleus de l’abbesse fixèrent Cathy et celle-ci, enfin, avoua ce qui lui tenait à cœur.

- Ma mère… Ma mère… Philippe est Comte… Nous l’avons appris hier soir… Vous comprenez… Il est gentilhomme ; il doit donc épouser une fille de son monde… Alors, je dois disparaître… Prenez moi avec vous…Il ne me verra plus… Il ne pensera plus à moi… Il sera libre…
- Libre… Libre… Mais t’a-t-il demandé en mariage ?
- Non ! Mais enfin…
- Je comprends… Je comprends… Maintenant, écoute-moi !... Le premier devoir qui nous est imposé par la Règle est l’obéissance. Aussi vas-tu faire ce que je te dis… En sortant d’ici, tu demanderas aux sœurs converses de l’eau froide pour laver ton visage afin qu’Anne-Lise ne s’aperçoive pas que tu as pleuré toute la nuit… Tu vas ensuite retourner chez toi et vaquer à tes occupations habituelles comme si rien ne s’était passé. Dans la journée, je t ‘enverrai un pli. Prends-en connaissance et réfléchis… Ne te presse pas. Si dans dix ou quinze jours, tu n’as pas changé d’avis nous reparlerons de ta venue chez nous. Ne pleure plus, ma petite fille ! et va-t’en vite, car on m’attend au Chapitre.

Lorsque Cathy revint chez elle, Anne-Lise ne lui fit aucune remarque car il n’était pas rare que la jeune fille aille assister à la première messe de l’Abbaye. Cependant Cathy sentait peser sur elle un regard chargé d’interrogation.

- J’ai ramené la nappe ici, se contenta de dire Anne-Lise. Je ne voulais pas que Marika la lave ; cela aurait été trop fatiguant pour elle.

Cathy passa donc toute la matinée à aider Anne-lise tout en jetant un coup d’œil à travers la fenêtre aux hommes qui avaient fini par se lever et s’affairaient à construire un petit hangar de l’autre côté de la route.

Elle vit ainsi venir le Père Anselme avec un paquet sous le bras. Le Capucin s’arrêta devant le hangar pour bavarder un peu puis, traversant le chemin, s’en alla frapper à la porte d’Anne-Lise.

- Entrez vite ! dit celle-ci en ouvrant. Il fait froid… Asseyez-vous près du feu ! Il reste du bouillon d’hier soir. Vous allez en prendre un bol !
- Je vous remercie mais j’ai l’estomac légèrement détraqué, ce matin… Donnez-moi plutôt une tasse de tilleul ! si vous en avez… Ah ! Cathy !... Viens un peu ici ! L’abbesse m’a demandé de te remettre ce paquet… Cela t’appartient, paraît-il….

La jeune fille prit le paquet, remercia et monta dans sa chambre pour l’ouvrir pendant que le Père Anselme, assis près de la cheminée, parlait à voix basse avec Anne-Lise.

Un quart d’heure plus tard, Cathy redescendait l’escalier avec précipitation. L’air effaré, elle jeta sur la table une liasse de papiers.

- Je ne comprends pas, dit-elle. Est-ce vrai ?... Est-ce vrai ?
- Quoi donc, ma chérie ? demanda Anne-Lise.
- Mais bien sûr ! dit le Père Anselme. Et nous le savions tous : tu es comtesse ou quelque chose d’approchant…

Cathy se précipita dans les bras d’Anne-Lise pour l’embrasser. Elle embrassa aussi le Père Anselme puis elle sortit en courant pour traverser la route.

- Philippe !... Philippe !... criait-elle.

Elle avait laissé derrière elle la porte ouverte. Le Père Anselme, en riant, la voyait s’éloigner.
- Parlez-moi des vocations religieuses… dit-il à Anne-Lise. Mais vous aviez raison ! Versez donc un peu d’eau de vie dans le tilleul … ça réchauffera…


Les trois petites filles attendaient, dissimulées derrière un noisetier. Par cette belle journée de mars ensoleillée et plus chaude que ne l’aurait voulu la saison, elles étaient allées à la lisière du bois cueillir des violettes et des primevères.

Ayant entendu le pas d’un cheval qui venait sur la route, elles s’étaient cachées par jeu. Étouffant leurs rires, elles essayaient de deviner qui pouvait bien passer par là.

Un homme apparut au détour de la route. Il était assez grand, maigre, avec un long nez sur lequel retombait le bord d’un vieux feutre cabossé. Il avançait, portant un sac sur l’épaule et tenant par la bride un mulet chargé de gros paquets.

Les petites filles le reconnurent tout de suite.

- C’est “l’hirondelle“ ! s’écria Agnès en battant des mains.

Elles bondirent toutes les trois hors de leur cachette pour se porter au devant du colporteur.

- Quel accueil !... dit celui-ci en prenant Marie-Thérèse sous le bras et en la juchant sur le dos du mulet.

Louise partit en courant.

- Je vais prévenir les autres… cria-t-elle.

Agnès marchait gravement aux côtés de “l’hirondelle“. Elle crut de son devoir de lui donner quelques explications.

Les parents ne sont pas là…

- Vraiment ?... mais où sont-ils ?
- Ils sont allés à Coulombiers à l’enterrement d’un vieil oncle.
- Les Follenfant aussi ?
- Oui…Oui… tous les quatre… Ils sont partis de bonne heure ce matin. Ils seront contents de te retrouver à la maison à leur retour.
- Je ne sais pas si j’aurais le temps de les attendre… Je voudrais être à Poitiers ce soir. Si j’avais su, je ne serais pas passé par là.
- Mais si ! Mais si ! Philippe et Cathy t’achèteront beaucoup de choses… Ils ont de l’argent, eux… Ils sont vieux…

Pendant ce temps-là, Louise était arrivée près des maisons.

“L’hirondelle“ est là !… “L’hirondelle“ est là !... criait-elle.

Pierre, qui était monté sur le toit du hangar pour aider Philippe à le couvrir avec des fagots de brande, laissa son ouvrage et sauta sur la route.

André, occupé à retourner un carré de jardin, plus calme que son cousin, donna encore quelques coups de bêche avant d’aller, à son tour, au devant du visiteur.

Cathy s’était mise, ce jour là, au repassage. Comme elle avait chaud, elle avait laissé la fenêtre ouverte ; ce qui lui permettait par ailleurs de voir Philippe sur ,son toit et, éventuellement, de lui adresser la parole.

- Que se passe-t-il ? cria-t-elle au jeune homme.
- C’est “L’hirondelle“, paraît-il…
- Je laisse mon fer près du feu et je vais voir…

Cette déclaration acheva de convaincre Philippe qui emprunta l’échelle pour descendre tranquillement de l’endroit où il était perché.

Pierre arriva le premier.

- Connais-tu la nouvelle ? dit-il sans préambule.
- Quelle nouvelle ? répondit le colporteur.

Pierre parut soulagé. Il avait craint, un moment, que les filles eussent été plus bavardes. Aussi prit-il un air important.

- Mais c’est un secret…
- Il n’y a pas de secret entre amis, voyons…
- Eh bien, Philippe…
- Qu’a-t-il donc fait ?
- Nous savions bien que ce n’était pas notre frère, ni notre cousin.
- Tout le monde le savait ! Ce n’est pas un secret…
- Oui !... Mais… Maintenant Philippe est Comte…
- Vraiment ?
- Oui ! C’est vrai ! interrompit Agnès. Et Cathy aussi… C’est une Princesse Écossaise…
- Non ! Irlandaise… rectifia André qui venait d’arriver.
- “ L’hirondelle “ s’arrêta. Ses yeux prirent une expression mystérieuse. Il porta un doigt à ses lèvres.
- Chut !... dit-il. Moi aussi j’ai un secret à vous révéler… Cet hiver, je suis allé à Rome… et on m’a élu Pape…

Les enfants lancèrent un grand éclat de rire. Mais André, plus sérieux que les autres prit la parole :

- Tout ce que nous avons dit est exact… Tu peux leur demander, puisque les voici !
- Sois le bienvenu chez nous ! dit Philippe en avançant. Que leur racontais-tu pour les mettre en joie comme tu l’as fait ?
- Ce n’est pas moi qui ai raconté des histoires… ce sont eux…Ils disent que tu es Comte ! Alors je leur ai dit que j’étais Pape…

Cathy intervint à son tour :

- Le Père Anselme dit que la vérité sort de la bouche des enfants. Donc…
- Eh bien ! Ta vérité, je ne l’accepterai que lorsque j’en aurai vu les preuves… Il a bien dû te parler de Saint Thomas, le Père Anselme ! Non ?...

Tout en parlant, le petit groupe était arrivé devant les maisons. “L’hirondelle“ attacha son mulet à un des poteaux du hangar et, sans se faire prier, accepta d’entrer chez Rocheteau boire un verre de cidre

- Les preuves !...disait-il en frappant la table de son poing. Montrez-moi les preuves ! Je ne partirais pas d’ici avant de les avoir vues et Valentin ne trouvera plus une goutte de cidre dans son tonneau…
- Il y en a un autre, fit remarquer Louise qui aimait bien affirmer que son père avait de quoi régaler ses hôtes.
- Je suis capable de vider les deux !... Allons, les preuves…

Cathy s’était précipitée chez elle pour en ramener les papiers qu’elle étalait sur la table avec un orgueil naïf. En riant, Philippe se décida enfin à monter dans sa chambre y chercher le portefeuille de son père.

“L’hirondelle“ prenait les documents un à un, les lisait avec effarement, rejetait ceux qu’il ne pouvait pas déchiffrer.

- C’est merveilleux !... Merveilleux !... disait-il.
- Tu comprends le Latin ? lui demanda Philippe en plaisantant.
- Oui ! On voulait que je sois prêtre … Mais il faut croire qu’il me manquait la vocation !

Là-dessus, le colporteur se leva et prit un air solennel.

- Monseigneur… dit-il, Milady… Daignez accepter mes excuses les plus humbles… Pour réparer mon inconduite, veuillez me permettre d’offrir à chacun de vous une pochette de cuir de Cordoue où vous pourrez ranger tous vos parchemins…

Et il tira de son sac deux magnifiques enveloppes de cuir teint en blanc qu’il remit à Cathy et à Philippe qui, aux applaudissements des enfants, s’empressèrent avec une hâte un peu désordonnée d’y enfouir leurs pièces.

- Pierre ! dit “l’hirondelle“ lorsque le calme fut revenu, vas donc donner à boire à mon mulet. Et toi, André, regarde un peu ses fers ! Je ne serais pas étonné s’ils n’y manquaient pas un ou deux clous… Ah !... Les filles ! Allez donc voir aussi !... Il y a un grand carton accroché au bât, à droite. Vous y trouverez des gravures… Choisissez ce qui vous plaira !

Les enfants accoururent jusqu’au mulet qui attendait de l’autre côté de la route.

- J’ai vu que tu avais de beaux mouchoirs brodés, dit Cathy. Je voudrais en acheter pour nos mères. Mais il faut que j’aille chercher l’argent chez moi.
- Je peux t ‘en avancer ! rétorqua Philippe.
- Non ! Non !...

Et la jeune fille partit emmenant sa pochette.

Les deux maisons étaient contigües mais pour passer de l’une à l’autre on devait contourner un grand massif de fleurs empruntant pour cela un sentier où stagnaient quelques flaques d’eau. Pour ne pas salir ses chaussures ni le bas de sa robe, Cathy sautait d’un pied sur l’autre, s’éloignant ainsi, souple et gracieuse, sous le regard amoureux de Philippe.

Une lueur brilla dans les yeux de “ l’hirondelle“ .

- Elle est plaisante à regarder…dit-il. Vois !...Quelle élégance !...Quelle légèreté !... Ah !..Tu es heureux, Monsieur le Comte !...

L’enveloppe de cuir de Philippe était restée sur la table. Pendant que le jeune homme regardait évoluer Cathy, le colporteur s’en saisit rapidement, en retira le portefeuille, vida le contenu de celui-ci et camoufla les documents sous ses vêtements. Il sortit alors de son sac une liasse de papiers dont il bourra le portefeuille avant de remettre tout en place.

Une demi-heure plus tard, après que Philippe et Cathy eussent effectué leurs achats, “L’hirondelle“ repartait, souhaitant aux deux familles toutes les bénédictions du ciel.


Au début d’Avril, Follenfant s’était rendu à Poitiers pour y percevoir le montant de sa pension ainsi que celle de Rochereau. Il revint  beaucoup plus tôt qu’il ne l’avait laissé entendre avant de partir. Et c’est au grand galop qu’il arriva au Pin.

Parvenu à la hauteur de la maison de Rochereau, il arrêta son cheval devant Marika, assez alourdie, qui épluchait des légumes assise sur le pas de sa porte.

- Valentin est-il là ? Cria-t-il.
- Non…Il est aux écuries.

Follenfant éperonnant son cheval, repartit sans dire un mot sous le regard éberlué de Marika ainsi que sous les yeux d’Anne-Lise et de Cathy qui, curieuses, avaient mis le nez à la fenêtre.

Follenfant, sans ralentir l’allure, franchit le gué de la Boivre puis remonta l’autre versant de la vallée jusqu’aux champs que Rochereau et lui-même avaient achetés au Comte de Larnaye et où ils avaient établi leur élevage.

A peine arrivé, il sauta à terre et tendit les rênes à Rigaud.

- Où est Maître Valentin ? demanda-t-il.
- A la forge avec le maréchal… Qu’avez-vous donc, Maître Henri ?...

Follenfant ne répondit pas. Il se dirigea vers la forgez à grandes enjambées. Il y trouva Rocheteau qui regardait ferrer un jeune cheval rétif dont Sébastien et le compagnon du maréchal-ferrant tenait le pied tandis que Philippe parlait doucement à l’animal pour le calmer.

Rochereau fut tout de suite frappé par la pâleur et les traits décomposés de son beau-frère.

- Que se passe-t-il, Henri ?
- Monsieur de Turenne est mort !
- Quoi ?
- Un boulet… En Allemagne… La tête fracassée…
La nouvelle arrive juste à Poitiers…Demain, les cloches sonneront le glas dans tous les villages ! Ordre du Roi…

Les deux hommes s’étreignirent puis s’assirent côte à côte sur une mangeoire renversée. Ils pleuraient. Ils revoyaient les campagnes de leur jeunesse aux armées du Roi. Ils revoyaient aussi ces voyages rapides qu’ils faisaient chaque année, l’un ou l’autre, au château de Turenne pour donner des nouvelles de Philippe. Les deux hommes s’assirent côte à côte sur une mangeoire renverséeLes deux hommes s’assirent côte à côte sur une mangeoire renversée

Justement, ils avaient projeté de s’y rendre tous deux en Septembre prochain. Philippe les aurait accompagnés ; il ; aurait été présenté à Monsieur de Turenne qui, à son tour, l’aurait présenté au Roi…

La disparition d’un témoin d’une telle qualité allait retarder considérablement le moment où Philippe pourrait retrouver ses titres et ses droits…

Tout à leur douleur, Rochereau et Follenfant ne prêtaient plus aucune attention à ceux qui les entouraient si bien que le maréchal-ferrant hésitait à modeler son fer sur l’enclume. Philippe s’en aperçut.

- Qu’attends-tu ? lui demanda-t-il. Il faut en terminer avec ce cheval, quoi qu’il arrive…
- Tu as raison, Philippe…dit Rochereau comme s’il sortait d’un rêve. Quoi qu’il arrive, la vie et les travaux doivent continuer… Surveille le ferrage ! Nous retournons chez nous…

Les deux familles s’étaient réunies chez Follenfant pour le souper. Il rêgnait une profonde tristesse. Les hommes touchaient à peine aux plats. Les enfants et les valets n’osaient pas élever la voix. Anne-Lise et Cathy assuraient le service rapidement et en silence.

Le Père Anselme vint se joindre à eux vers la fin du repas.

- Demain, annonça-t-il, la grand-messe conventuelle sera dite pour le repos de l’âme de Monsieur de Turenne… D’autant plus qu’il était revenu dans le sein de l’Eglise Catholique…
- Et… S’il ne s’était pas converti ?...Qu’auriez-vous fait ? demanda Rocheteau.
- Eh bien…s’il ne s’était pas converti, je vous aurais fait venir tous les deux et nous aurions prié ensemble…

Des souvenirs d’autrefois furent évoqués au cours de cette soirée. Mais aussi les préoccupations concernant l’avenir de Philippe furent exposés au Capucin. - J’y ai pensé, dit celui-ci. Dans quelques jours, je dois me rendre à Paris où m’appellent les affaires de notre Ordre. Je suis sûr que Monsieur de Turenne s’est confié à quelques uns de ses collaborateurs. Ne serait-ce qu’à ce Marquis de Saint Junien dont vous m’avez parlé. Je vais essayer de trouver un de ceux-ci. Rien n’est perdu. Il faut toujours regarder l’avenir avec confiance.



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