⌘ Daniel Chauvigné - Troisième métier : mécanicien



Monsieur Davaront, Directeur de la société minière diamantifère Dulas-frères, m'embaucha en qualité d'apprenti mécanicien avec un salaire de cinq mille francs par mois. Cela me permettait de vivre en apprenant un métier très recherché en Afrique à cette époque.

Mon chef d'atelier, Monsieur Brunat, ancien compagnon du tour de France, est très compétent dans tous les domaines de la mécanique. C'est un Parisien gouailleur et blagueur, mais il est très pointilleux dans son métier. Il s'est rendu compte rapidement que j'étais habile de mes mains et plein de bonne volonté aussi compléta-t-il mon instruction technique en me donnant tous les soirs des cours de théorie automobile.

Grâce à lui, j'ai progressé rapidement dans le métier et au bout de trois mois, il m'a confié le dépannage et l'entretien de tous les compresseurs, motopompes et groupes électrogènes à moteur thermique qui équipent les nombreux chantiers diamantifères disséminés dans la région de Carnot.

Ma position de célibataire ne me posait pas de contrainte d'éloignement et les frais de déplacement doublaient mon salaire, alors que j'étais toujours logé et nourri gratuitement par les chefs de chantier que je venais dépanner.

J'ai aménagé une camionnette Dodge en atelier mobile, avec un établi et des casiers de rangement pour les pièces de rechange. Je suis ainsi autonome pour me déplacer à ma guise. Un jeune aide mécanicien noir, Mamadou N'dia, m'aide pour le maniement des pièces lourdes et pour les nettoyages. Mamadou est très gai et espiègle comme tous les indigènes de son âge, mais il est très fort pour ses quatorze ans. De descendance tchadienne, il est bien plus courageux que les Bayas de la région et il est avide, lui aussi, d'apprendre ce métier.

- "Moi y en a devenir bientôt un grand mécanicien comme toi, me disait-il en maniant le pinceau de nettoyage, et puis sur ma peau noire le cambouis ne se voit pas !"

S'il parvient à effectuer quelques démontages et remontages, il est malheureusement illettré et ne comprend donc rien aux manuels techniques. Il est donc incapable de comprendre le fonctionnement d'un moteur et d'en effectuer le dépannage. Tout cela reste pour lui " Manière de blanc "

Ce travail me plaît beaucoup, car je me perfectionne sur le tas en étant le seul juge de mon emploi du temps. Je suis également très heureux de conduire, même sur les pistes défoncées, reliant des chantiers distants parfois de deux cents kilomètres. En cours de route, il m'est souvent possible de tirer un gibier que je remets à mes hôtes du moment. Certains sont célibataires, d'autres vivent en ménage, mais tous m'accueillent avec joie, tant la venue chez eux d'un Blanc, sur leur chantier écarté des grands axes, est rare.

Lorsque je passe chez Claude, c'est la grande fête et nous allons souvent chasser ensemble. Près de son chantier, distant de cent kilomètres de Wayombô, vit une tribu Bororo qui élève des zébus. Ces bœufs à bosse sont moins traqués par les mouches tsé-tsé et fournissent du lait que les nomades transforment en beurre et fromage, denrées rares à cette époque où la congélation est encore inconnue.

Aussi, une fois par mois, Claude achète pour maman du lait, du beurre et des fromages. Pour que ces produits ne s'abîment pas avec la chaleur, les deux porteurs noirs, de son village, effectuent le trajet la nuit, le panier en équilibre sur la tête. Ils s'éclairent avec une lampe tempête et sont armés de sagaie. Ils arrivent au petit jour et maman met aussitôt les denrées dans le frigidaire à pétrole. Les deux gaillards se reposent toute la journée et, le soir après avoir dîné au village, ils repartent aussi allègrement.

Lors d'un congé à Wayombô, j'ai transformé mon vieux vélomoteur Sachs en générateur de courant électrique. Le moteur de mon engin fonctionnait encore très bien, mais il avait les pneus hors d'usage et, même à Bangui, il était impossible d'en trouver de rechange. J'ai donc monté ma machine sur un bâti de bois fixé au sol et j'ai utilisé la jante de la roue arrière pour entraîner une dynamo de camion avec une courroie. Une deuxième courroie, montée sur la poulie double de la dynamo, propulse un ventilateur qui refroidit le moteur de la moto. La démultiplication est telle, qu'il suffit de laisser tourner le moteur au ralenti, la consommation d'essence est donc faible. Des fils relient la dynamo à des ampoules de phare disposées dans les pièces principales de la maison. Une boite régulatrice complète le système.

Imperturbable, notre boy a dit " ça, c'est manière de Blanc !"

A chaque fin de tournée de mes chantiers, Monsieur Davaront, sachant mes connaissances de la langue africaine, m'envoie acheter du manioc pour nourrir les indigènes employés à la portion centrale de la compagnie.

Pour ce faire, je dispose de trois camions Chevrolet à ridelles rehaussées pour effectuer le chargement que j'achète dans les villages qui bordent les axes routiers. Le manioc est livré en petits paniers d'osier tressé qu'il me faut contrôler, par sondage, pour juger la qualité de la marchandise. De temps en temps, les villageois tentent d'écouler du manioc moisi, verdâtre, caché au fond du panier et recouvert de manioc sec d'une blancheur éclatante. Il me faut aussi palabrer avec le chef du village sur le prix et peser les paniers un par un avec un gros peson. Il est nécessaire de marchander, menacer d'aller ailleurs, faire jouer la concurrence. Ma parfaite connaissance de leur langue, permet une meilleure compréhension et je sais également que celui qui ne discute pas les prix est considéré comme un imbécile, qui ignore les coutumes. C'est un rite, un jeu sans rire, un jeu d'adultes et en fin de compte personne n'est perdant.

Certains chefs de village essaient de me soudoyer en m'offrant leur fille pour passer la nuit, mais je refuse toujours cette offre si elle m'est faite avant la conclusion sur le prix du manioc...

Tout comme Claude, j'ai fait des économies et les ai également remises à maman pour l'aider à élever nos deux petits frères.

Cependant de nombreux vols de diamants sont exécutés par les indigènes sur les chantiers, malgré la surveillance exercée par les chefs responsables. Les diamants volés sont achetés par les Haoussas, marchands itinérants, qui les revendent au Cameroun à des marins Européens peu scrupuleux. Cela entraîne un manque à gagner pour la société, d'autant plus ressenti que les frères Dulas dilapident leur fortune dans les casinos d'Europe.

C'est pourquoi, un jour, Monsieur Davaront m'a convoqué avec mon frère Claude pour nous proposer un marché : il s'agit de nous introduire dans le milieu de la contrebande, entre les bayas et les haoussas pour racheter les diamants volés et les rendre discrètement au Directeur.

Celui-ci simula notre congédiement devant quelques indigènes, ce qui rendait plausible notre introduction dans le trafic.

Nous avons réussi à récupérer quelques belles pierres, mais en prenant des risques, car les haoussas voyaient d'un mauvais œil leurs bénéfices diminuer. D'autre part, la société continuait de péricliter et il y avait déjà des licenciements parmi les agents français. Même Monsieur Brunat partit dans la société concurrente de Berbérati.

Maman n'ayant plus assez d'acheteurs pour ses légumes a quitté la plantation pour aller travailler dans la factorie à Bouar. Cette ville, plus importante que Carnot, bénéficie d'un meilleur climat et possède une école primaire où Bernard pût suivre des études.

Claude a rejoint la plantation pour cultiver des patates douces. Il avait obtenu de l'intendant militaire de la garnison de Bouar un accord verbal pour l'achat de trente tonnes de ces tubercules.

De mon côté, je suis parti à Baïbokoum où Monsieur Vincenti, un guide de chasse, m'avait proposé de l'aider à guider ses trop nombreux clients.

C'est ainsi que j'ai quitté ce métier de mécanicien sans me douter que cette spécialité me serait bénéfique plus tard.

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