Ⓚ Katryne - Voyage dans le temps sur la rade de Toulon


Les marins en détresse peuvent tout demander à Toulon : refuge contre les vents violents, abri contre la houle, chantier contre la mécanique capricieuse, réconfort contre le mal du pays. Un don de la nature, cette rade profonde. Certes, mais une nature restructurée et l’homme l’a tant et tant travaillée depuis deux millénaires que l’on conçoit à peine la réalité initiale.

Crédit photo : © John Walzl

La rade de Toulon

Les Romains ne sont pas bon marins. Ils naviguent près des côtes et leurs galères s’efforcent de trouver chaque soir un abri côtier. C’est à Fréjus qu’ils installent un portus, une base d’hivernage, en 49 avant notre ère. Ils négligent alors Toulon, à juste titre. La rade est grande ouverte vers l’est. Deux rivières, le Las et l’Égoutier, descendent de chaque côté du Faron et leurs deltas vaseux ne sont perturbés que par des crues violentes et soudaines. En résumé, Toulon est un vaste marécage d’accès difficile, l’arrière-pays s’avère inaccessible et les montagnes boisées qui enserrent le lieu semblent inhospitalières, même si elles protègent la rade des vents et des incursions terrestres.

Pourtant, en moins de deux siècles, les Romains vont installer un vrai portus dans la rade. Ni dans l’endroit le plus profond (les galères ont des fonds plats), ni dans le plus abrité : en termes nautiques, le Creux-Saint-Georges ou l’anse de La Seyne sont plus sûrs. Non, ce qui les intéresse, c’est l’eau douce, rare sur la côte rocheuse de Provence. Or, non loin du rivage, au pied du Faron, surgit une source abondante et pérenne. Tellement prodigieuse que les indigènes l’honorent sous le nom de Telo, Dieu des eaux.

Le terrain a été tant de fois remanié que peu de vestiges racontent cette époque. Les quais à galères ont pourtant laissé des traces. Sur un petit bras de mer à l’embouchure de l’ancien lit du Las, près de la teinturerie que les Romains ont établi : un établissement réputé dans tout l’empire pour sa production de pourpre.

La pourpre et le murex
MurexLa pourpre est à l’origine réservée aux empereurs, tant elle est rare et chère. Par la suite, ils permettent de la diffuser, tout en conservant le monopole, très rentable, de son commerce. La teinturerie de Toulon produit les deux sortes de pourpre, la tyrienne, de couleur rutilante et la sidienne plus proche de l’améthyste. Les historiens en ont déduit que les Romains ont trouvé dans la rade les deux espèces de murex dont sont tirées les pourpres. Or, on n’y a jamais retrouvé ce coquillage, mort ou vif.


Une traduction plus récente des textes de l’époque pourrait indiquer que les produits tinctoriaux sont alors importés à Toulon pour y être traités : le port bénéficie d’une eau douce abondante et sa situation géographique permet d’approvisionner en étoffes teintes la clientèle régionale. Murex locaux ou d’importation : le mystère persiste et l’enquête reste ouverte.

La vocation maritime

Les Romains savent identifier les ressources naturelles pour une implantation industrielle et commencent à les aménager. Ils canalisent l’eau de Dardennes en deux branches, l’une vers la teinturerie du Las, l’autre vers un centre résidentiel, entre les deux marécages de Castigneau et de la Rode. En construisant les installations portuaires nécessaires à leurs activités économiques, les Romains donnent à Toulon sa vocation maritime.

Au fil des siècles, les Toulonnais vont aménager la nature, avec constance, pour construire leur cadre de vie. De grands travaux vont s’échelonner du XVIe au XIXe siècle pour exploiter les avantages du site et faire de la rade, selon l’expression de Vauban, « la plus belle et la plus sûre de la Méditerranée ».

Charles VIII, le premier, donne à Toulon l’essor économique d’un chantier naval. Obsédé par l’Italie, il veut une force navale en Méditerranée. Il y fait construire et armer les premiers navires de la Royale : pour les galères en Arles et à Marseille, pour les galiotes à Toulon.

La galiote et l’essor de Toulon

La galiote à voile était utilisée pour le commerce et la galère à rames pour la guerre. Au XVe siècle se répand l’usage du canon et la galiote peut en embarquer plus que les galères. C’est le début de la fin pour les galères. Les flottes se transforment, avec des conséquences en termes portuaires. Les galères, maniables et à fond plat, se contentaient de peu de profondeur. Les nefs ont un grand tirant d’eau, exigent de l’espace pour mouiller et appareiller à la voile. En Provence, seule la rade de Toulon, profonde et vaste, répond à ces exigences.

La naissance du port de guerre

Avant 1590, le port à Toulon est une plage étroite devant laquelle on maintient un barrage flottant, qui ne garantit en rien la sûreté nautique et militaire. Le seul quai est le petit môle Médicis construit en bois en 1310, refait en pierre en 1507.

Le rempart du port de Toulon


En 1595, Henri IV fonde à Toulon l’arsenal maritime. Il entoure la ville d’une enceinte en forme d’étoile à 7 branches, avec des murailles de 15 mètres de hauteur. Les fortifications sont prolongées dans la mer par deux grands môles formant le premier véritable port : la vieille darse. Elle abrite port de commerce et port de guerre.


Un siècle de plus et Vauban agrandit l’arsenal : il construit des cales de radoub, double le plan d’eau militaire avec la darse neuve, élargit vers l’ouest l’enceinte fortifiée enserrant la ville et le port. Il assèche vingt hectares de marais en détournant le Las vers Lagoubran et l’Égoutier vers le Fort Saint-Louis, « deux rivières qui semblaient avoir fait société pour boucher le havre de Toulon ». A la fin du XVIIe siècle, Toulon est devenu un arsenal et un grand port de guerre.


Vue aérienne de la rade de Toulon

Jusqu’à la construction de la grande jetée en 1883, l’entrée de la rade est située plus à l’intérieur et sur un axe Est-Ouest entre deux pointes distantes de mille mètres. La jetée, qui mesure plus de 1500 mètres, a déplacé l’entrée d’un quart de tour vers le large et vers l’Est. Elle casse la houle venue de l’Est et laisse, au droit de la Tour Royale, une petite passe et une grande de 400 mètres face à Saint-Mandrier, que peuvent emprunter les plus grands des navires. Assurant enfin la sécurité, militaire et nautique, des navires qui s’y abritent, la digue constitue le dernier des grands travaux d’Hercule par lesquels les hommes ont modifié la rade pour la transformer définitivement en la plus belle et la plus sûre de la Méditerranée.


Pour aller plus loin : Toulon rêve de son île au milieu de la rade




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