✍ Mahlon - L'émigration de Pascal par Mahlon Lucas Henderson


Pascal Marie Lucas et sa femme née Marie Louise Lucas appartenaient à deux familles vraisemblablement distinctes, portant le même nom et habitant depuis plusieurs générations à Belle-Île-en-Mer, dans le département du Morbihan, qui faisait partie de l’ancien duché de Bretagne. En 1970, la maison familiale est toujours debout, mais elle a été modernisée avec succès, sans perdre son style breton caractéristique.

Marie Louise était également née à Kernest. Pascal et MarieLouise se marièrent à Bangor le 29 novembre 1830 et eurent 9 enfants, dont l’un mourut pendant qu’ils habitaient Kernest.

Les Lucas étaient propriétaires d’une ferme qu’ils cultivaient et où ils élevaient du bétail. C’était une terre rocheuse et éventée, qui aujourd’hui encore rapporte un modeste profit en récompense d’une vie frugale et d’un travail opiniâtre.

Les îliens étaient habitués à travailler dur. Les principales occupations de l’île étaient la pêche et l’agriculture et beaucoup de familles, alors comme aujourd’hui combinaient les deux métiers. Aujourd’hui, 125 ans après le départ des Lucas, le tourisme prédomine dans la vie économique de l’île, mais la pêche subsiste encore, et l’importance de l’agriculture n’est pas négligeable.

Les années 1850 étaient une époque troublée et la guerre qui allait éclater quelques années plus tard menaçait déjà. Les fils de la famille Lucas auraient bientôt à envisager une période de service militaire obligatoire dans l’armée française, perspective qui n’éveillait guère d’enthousiasme chez les Bretons à l’esprit indépendant. En cas de guerre, Belle-Île aurait peut-être à souffrir des conséquences d’une invasion, comme bien souvent dans le passé. En somme, l’avenir n’était pas très encourageant.

Le capitaine Augustin Lucas, frère aîné de Marie Louise, avait émigré aux États-Unis en 1849 et son affaire de bois de construction dans le comté de Preston, en virginie Occidentale, semblait prospérer. Les rapports encourageants sur la vie dans son nouveau pays, qu’il envoyait à la maison, contribuèrent sans aucun doute à faire songer aussi son beau-frère à l’émigration.

Pour ces diverses raisons, l’idée de l’émigration finit par s’imposer et en 1854 François Lucas, le fils aîné de Pascal et Julien Alot (=Julius Elliot), fiancé d’Anne Marie, fille aînée de Pascal, commencèrent leur aventure en compagnie d’un frère de Marie Louis. Ils s’embarquèrent au Havre à bord du « Mountaineer » qui les débarqua à New-York le 17 août 1854. Ils furent inscrits comme suit sur la liste des passagers.


Nom de l'émigrant
Age Sexe Pays d'origine
Destination Profession Remarques
Lucas François
19 M France
New York
Menuisier
1 malle
Alot Julien
22 M France New York
Menuisier
1 sac
Lucas François 19 M France
New York
Menuisier
1 malle



(La double inscription de François Lucas, 19 ans, est probablement une erreur de plume. Marie Louise avait bien un frère plus âgé appelé François, mais il était mort en 1848. Il s’agit vraisemblablement de Victor Lucas, âgé alors de 48 ans. Il habitait à Bangor et entretint plus tard une correspondance avec Pascal et Marie Louise.)


Les détails de leurs voyages à partir de NewYork se perdent dans la nuit des événements oubliés de l’histoire, mais on sait qu’ils se rendirent d’abord à Cincinnati, probablement pour rendre visite à la famille du capitaine Augustin Lucas, frère de Marie Louise. Ils allèrent ensuite à Wheeling, en Virginie Occidentale, et de là parcoururent une distance de plus de 150 kilomètres à pied jusqu’à Grafton, en portant la malle que François avait amenée de France.

Ici, il y a un vide, qu’on pourra remplir par l’imagination ou des recherches plus poussées, mais on sait que l’oncle retourna à Belle-Île et ne revint jamais aux États-Unis. Les deux jeunes gens, François et Julius Eliot, s’établirent aux États-Unis, peut-être aux alentours de Grafton.

Il est probable que la famille avait déjà pris la décision d’émigrer aux États-Unis et que les préparatifs de départ étaient bien avancés, car pascal s’embarqua la même année avec toute sa famille, plus une sœur non mariée de sa femme, Isabelle Lucas, appelée dans la famille « tante Bab » ou parfois Babette. Ils arrivèrent à New-York le 2 décembre 1854, après un voyage mouvementé de six semaines que nous avons mentionné dans l’introduction de cette chronique. Voir ci-dessous un extrait de la liste des passagers débarquant du Bavaria àNew-York le 2 décembre 1854.

Liste de passagers du Bavaria descendant à New-York le 2 décembre 1854

Leur accueil à New-York laissa beaucoup à désirer. On peut s’imaginer les difficultés de la famille pour se faire comprendre, si l’on sait qu’ils ne parlaient pas du tout l’anglais, ou à peine, que leur français était passable, mais que leur langue maternelle était peut-être le breton. Quand ils arrivèrent sur le quai, ils louèrent une charrette pour transporter leurs bagages jusqu’à la gare de Baltimore et de l’Ohio. Leurs bagages disparurent immédiatement et ne furent plus revus. Seule fut sauvée la malle de Tante Bab, dont elle avait refusé de se séparer et sur laquelle elle s’assit résolument pendant qu’on chargeait le reste sur la charrette

La famille se rendit d’abord à Cincinnati, probablement pour rendre visite à la famille du capitaine Augustin. Il semble que Tante Bab ne soit pas allée plus loin, mais le reste de la famille arriva finalement à Grafton, en Virginie Occidentale, qui était comme aujourd’hui un centre ferroviaire dans le comté de Taylor.


La décision de la famille de s’établir dans le comté de Taylor était évidemment le résultat des premières entreprises commerciales du capitaine Augustin, bien que ce dernier ait maintenant perdu confiance dans l’avenir du commerce de bois et soit allé s’installer à Cincinnati.

La famille arriva en hiver et passa probablement quelques mois à Grafton. On raconte que mon grand-père John et quelques uns des garçons faisaient un jour de la luge sur une colline voisine. Ils grimpaient jusqu’en haut de la colline et sautaient sur la luge en criant : « Avance, nom de Dieu ! » Entendant ceci, une voisine était allée voir Marie Louise et lui avait demandé : « madame Lucas, savez-vous que vos garçons disent des gros mots ? ». Quand les enfants rentrèrent à la maison, on leur demanda où ils avaient appris ces mots. John répondit que c’était ce que le capitaine du « Bavaria » disait quand il trouvait que son bateau n’allait pas aussi vite qu’il le voulait, et qu’il pensait que c’était ce qu’il fallait dire pour faire marcher les luges plus vite.

Après un certain temps, Pascal s’établit sur le haut d’une colline raboteuse près d’Irontown, sur la ligne de Baltimore et d’Ohio. C’était à moins d’un mille de la ligne du comté de Preston, peut-être pas loin de l’endroit où avait habité le capitaine Augustin Lucas. La propriété était rocheuse et d’accès difficile. Il construisit une maison en rondins, dont restaient seulement des vestiges en 1969, défricha la forêt épaisse aux environs et prépara le sol pour la culture et l’élevage. La maison et les bâtiments d’exploitation étaient situés près du sommet d’une colline que les petits-enfants surnommèrent plus tard « wildcat » (chat sauvage) et son emplacement suggère que l’appellation était probablement méritée. En venant de la voie ferrée, il fallait suivre un sentier qui grimpait à pic. Aujourd’hui, on voit encore les traces de plusieurs vieilles routes sur la montagne, et il n’est pas facile de savoir celles qui furent utilisées à l’origine, mais il est certain qu’aucune d’elles n’était un boulevard, et un traîneau à cheval était peut-être le moyen de transport le plus pratique.

Quand les enfants grandirent et se marièrent, ils s’établirent à leur compte dans le pays. Victor construisit une maison dans la vallée à moins d’un mille de la ferme originaire. François (Frank) épousa Sarah Poe et au bout de quelques années prit la direction de la ferme de son beau-père, au nord de Grafton, où sa fille Mrs Mary Lucas Warder est née et vit encore en 1970. Jean (John) s’établit comme boucher à Grafton. Il fut marié trois fois, mais tous ses descendants qui survivent sont nés de son union avec Mary Ann Howell. Anna Marie (Aunt Hannah) épousa Julius Eliot et s’installa dans une ferme attenante, au nord des terres de Pascal, de l’autre côté de la montagne.

Émile dirigea une scierie pendant quelques années, et finalement alla habiter en Illinois, où il retourna à l’agriculture.

Marie Anne épousa Isaac Poe et habita d’abord « Hill House », sur la montagne, auprès de « Wildcat ». Plus tard, ils déménagèrent à East End, Grafton et vers 1889 partirent au Colorado.

Albert fut d’abord apprenti pâtissier chez Alfred Soyer, gendre de son oncle Augustin, et travailla quelques années dans cette profession, avant de rentrer à la maison et devenir mécanicien sur les chemins de fer. Louise ne se maria pas et resta au foyer familial.


Peu après 1880, Pascal quitta la ferme et s’installa à Grafron, où Louisa ouvrit une pension de famille dans Latrobe Street en 1882. Son père, sa mère et tante Isabelle habitèrent là également.

En octobre 1890, Émile et sa famille firent le grand voyage d’Illinois à Grafton avec deux voitures, six chevaux et un grand chien danois. Ils restèrent jusqu’en janvier 1891. Pendant cette visite, toute la famille se trouva réunie à la pension de Louisa. Une photographie du groupe a été conservée et il est possible d’identifier tous les présents.

Pascal mourut en 1892 et Marie-Louise mena une vie active jusqu’en 1904.

Vers 1893, une femme de la famille Lucas, accompagnée d’un petit garçon visita Belle-Île et Marie Guégan Guellec, petite-fille de Victor Lucas et petite-nièce de Marie Louise, se rappelait encore de cette visite vers 1960. L’identité de ces deux personnes n’a pas été établie, mais il est possible que cette femme ait été la Tante Isabelle Lucas, qui avait alors 80 ans et vécut jusqu’en 1897.

Après la Grande Guerre, eurent lieu plusieurs réunions de la famille Lucas. Elles se tinrent à la ferme de Charles et de Dorsey Warder, qui avaient épousé Mary et Lucy, filles de Franck Lucas, au cours des années 1921, 1922 et 1925. Une autre réunion, en 1924, eut lieu à Lanham's Grove. Pour une raison quelconque, ces affaires perdirent leur intérêt et beaucoup d'années se passèrent sans réunion de famille importante.

Il existe encore des photographies de groupe prises au début des années 20. La réunion de 1921 comprenait deux membres de la famille bretonne originaire, Albert et Louisa. Mais Albert mourut quelques semaines plus tard et Louisa resta seule survivante jusqu’à sa mort en 1926.

Pendant quelques années après leur installation dans le comté de Taylor, Pascal et sa famille continuèrent à correspondre avec Jean Louis Victor Lucas, frère de Marie Louise. Comme nous l’avons dit, il est probable que Victor  était « l’oncle » qui avait fait une première visite aux États-Unis en compagnie de Frank Lucas et de Julius Eliot. En tous cas, il demeura à Belle-Île avec sa femme, Françoise Joséphine Ledru Lucas et leurs enfants.

Aucune des lettres écrites à Pascal Lucas n’a été retrouvée. Leur découverte serait un vrai miracle. Mais cinq de celles écrites à Victor ont été conservées. Elles avaient été gardées par Marie Céline Lucas Guégan, fille de Victor, et, après sa mort survenue en mai 1930, elles devinrent la possession de sa fille, Isabelle Guégan Naudin. C’est seulement en 1950, alors qu’elle examinait de vieux papiers, qu’elle comprit qu’elles pourraient intéresser son neveu, Eugène Le Guellec, qui travaillait déjà sur la généalogie de sa famille. Architecte à Quimper, Finistère, Eugène Le Guellec était né à Belle-Île et s’intéressait passionnément à tout ce qui était breton, et en particulier à l’île de sa naissance.

Eugène Le Guellec fit plusieurs tentatives pour retrouver trace de la famille des émigrants par les voies officielles, mais sans succès. Enfin, le 15 août 1951, il adressa une lettre à :

The Family of Pascal Lucas
Grafton, Fetterman, Taylor County, W.Va
USA

Et ainsi la mit à la poste. Expliquant les circonstances de la découverte de l’ancienne correspondance, il priait les personnes intéressées de lui répondre. Et il eut un plein succès.

Il n’y avait plus depuis longtemps de bureau de poste à Fetterman, mais un postier de Grafton se souvint qu’il connaissait une Mrs Christine Lucas, dont le mari Pascal était mort quelques années auparavant, et qui avait un fils appelé Jackie Pascal Lucas. En conséquence, il fit suivre la lettre à cette famille à Independance, Virginie Occidentale. C’est ainsi que la lettre arriva entre les mains de l’arrière-petit-fils du premier émigrant Pascal.

Mrs Lucas répondit et en même temps fit circuler la lettre d’Eugène Le Guellec parmi les autres descendants Lucas susceptibles de s’y intéresser. Au nombre de ceux qui envoyèrent une réponse écrite à Eugène Le Guellec, se trouvaient :


  • Christine Ford Lucas (Mrs Pascal Lucas)
  • Mathilde Louise Sheffield ((Mrs Wesley W. Sheffield)
  • Rachel Knotts Graham Norton (Mrs Gayle C. Norton)
  • Mahlon Lucas Henderson.


A partir de ces contacts, une correspondance continue s’est développée et une douzaine ou plus des descendants Lucas aux EtatsUnis sont venus voir Belle-Île, et parfois rendre visite aux Le Guellec. Anna Le Guellec (aujourd’hui madame Jacques Pezé) a aussi rendu visite à certains des cousins Lucas aux États-Unis, et sa visite à Mrs Mary Warder fut l’occasion d’une réunion improvisée de la famille Lucas, au même endroit où s’étaient tenues celles des années 20.



Ainsi une famille, longtemps séparée par la distance et la langue se trouva réunie par ses descendants.



L’émigration de Pascal par Mahlon Lucas Henderson 1970 - Traduction, toujours en cours, par Katryne




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