⚔ A la guerre - 1945 Ginette Bayle raconte la fête de la Victoire



Enfin l'Allemagne a capitulé, enfin ce sera bientôt la Paix.

 

Ici, bien que depuis des semaines, nous l'attendions impatiemment, elle a été partout une explosion de joie. Mais ce n'est pas la même joie qu'à notre Libération. A ce moment-là, nous ne voyions qu'une chose : nous étions libérés, les allemands étaient refoulés, nous n'avions plus à les coudoyer. C'était égoïste au fond, mais si naturel !

 

Nous étions préparés à la Victoire et alors nous pensons à tous les Français qui ne reviendront pas, à tous ceux qui ont souffert et qui sont morts afin que la Victoire puisse être assurée.

 

Ce soir-là, les rues, les monuments sont éclairés. J'ai donc été avec mes parents et mon frère visiter Paris illuminé. Depuis 5 ans, nous marchions dans le noir, tâtonnant les trottoirs, butant contre les bancs, et, tout à coup, on voit clair. Malgré la voûte noire des cieux, les arbres, les maisons se détachent à la lueur des boules jaunes des lampadaires.

 

Nous nous sommes donc dirigés vers l'hôtel des Invalides. Éclairé par des phares, il se découpe tout blanc sur le ciel foncé. Et je m'aperçois que jamais je ne l'avais bien vu et que ce monument est splendide. Du pont des Invalides, nous admirons le bouquet d'un feu d'artifice partant du Ministère de la Guerre.

 

Espacées de quelques minutes, les fusées éclairantes nous éblouissent : des vertes, des bleues, des rouges, des jaunes fusent de partout, de la Seine,de la Concorde, de l'Étoile, du Palais de Chaillot, du Carrousel. Dans le ciel, deux phares forment un V immense.

 

Nous voilà enfin à la Concorde. Les fontaines blanches d'écume sont admirées, la foule circule avec peine sur la chaussée, les voitures sont bloquées, les jeeps passent sur les trottoirs. Chaque statue porte dans sa large jupe un essaim de parisiens.

 

Inutile de vouloir aller à la Madeleine, c'est pratiquement impossible. Nous prenons les Champs Élysées. Une vraie procession en marche vers l'Arc de Triomphe. Les voitures qui réussissent à prendre l'avenue sont chargées trop lourdement, les chauffeurs ne voient plus devant eux, de sorte qu'elles vont souvent moins vite que les piétons qui pourtant ne font pas d'excès de vitesse.

 

Nous mettons environ 1 heure 1/2 de la Concorde à l'Étoile. L'Arc de Triomphe est majestueux. Pendus, les drapeaux alliés flottent au-dessus de la Tombe du Soldat Inconnu.

 

Pour atteindre le Trocadéro, nous prenons l'avenue Kléber, un peu noire après les Champs-Élysées (ce n'est pas tout à fait l'éclairage d'avant-guerre, comme "ils" avaient annoncé).

 

Il est bientôt 2 heures du matin et la foule est dense. Ici, le spectacle est plus féérique qu'à la Concorde ; les jets d'eau sont plus nombreux. Bouillonnante, éclairée en son sein même, l'eau est transparente. Après une contemplation de 3/4 d'heure, nous rentrons le cœur plein de joie d'avoir presque retrouvé le Paris d'avant-guerre.

 

Aujourd'hui, c'est la fête de Jeanne d'Arc. Je n'ai pu me déranger. La radio nous donne la retransmission des cérémonies. Le Général de GAULLE est acclamé chaleureusement comme toujours. C'est l'Armée de l'air, la police de Paris, la Garde Républicaine, les anciens combattants qui défilent place des Pyramides en l'honneur de celle qui sauva la France.

 

Paris, 8 mai 1945

 




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