⚕ Jacques Bourlaud - Le retour


Enfin en Avril 45 l’ordre fut donné d’évacuer le Stalag devant l’avance russe . Ce qui signifiait la mise en route d’environ dix-mille hommes appartenant à onze nationalités différentes .
Encombré par ses blessés, le Lager-Lazarett ne pouvait pas suivre le mouvement . toutefois certains médecins furent désignés pour compléter le service de santé des colonnes en marche.   
C’est ainsi que je me suis retrouvé avec Koziol, Dubuc et le dentiste Dagnas dans la colonne des prisonniers polonais .
En trois semaines nous avons traversé à pieds, d’Est en Ouest, une grande partie de l’Autriche pour arriver au début Mai sur la frontière bavaroise à Braunau am Inn, ville dont un enfant s’est rendu tristement célèbre .
Nous avons marché en dehors des grands axes routiers sur des chemins à peine empierrés, traversant des régions accidentées très pittoresques, couchant à la belle étoile ou dans des granges, en général assez bien accueillis par les habitants .
Notre colonne offrait une composition et un aspect hétéroclite . Il y avait d’abord les soldats polonais faits prisonniers en 1939 dans leur pays et d’autres en 1940 dans les unités polonaises incorporées à l’armée française . Ensuite des jeunes qui avaient participé à l’insurrection de Varsovie quelques mois plus tôt et enfin des vieux qui, en 39, étaient restés en Hongrie où ils avaient été internés mais que les Allemands avaient récupérés par la suite . Ces derniers nous donnaient des soucis car ils étaient en mauvaise condition physique, aussi avons-nous dû en laisser certains dans des hôpitaux de petites villes .
Nous étions ravitaillés de temps en temps mais nous devions surtout compter sur les boites de conserves que nous traînions dans nos sacs . Pourtant notre petit groupe de médecins et d’infirmiers n’était pas à plaindre car nous avions avec nous un jeune infirmier polonais très débrouillard nommé Zielinski . Lorsque nous nous arrêtions le soir à proximité d’un village, il furetait un peu partout et découvrait rapidement le paysan qui venait de tuer son cochon pour éviter que celui-ci ne soit réquisitionné . Au cours de la conversation Zielinski n’oubliait jamais de signaler la présence dans la colonne de trois médecins et d’un dentiste . On n’en voyait jamais autant dans ces villages reculés . Il y avait toujours un enfant avec une angine ou une vieille qui avait des dents à arracher . Nous faisions donc nos visites, donnions nos soins, refusant avec dignité tous honoraires . Mais Zielinski ramenait triomphalement un gros morceau de lard fumé…

La présence parmi nous de gens âgés ralentissait considérablement notre marche et il est arrivé un moment où nous avons complètement perdu tout contact avec les autres colonnes parties du Stalag . L’adjudant allemand qui nous dirigeait, ainsi que deux de ses collègues, semblaient très perplexes . Ils nous confièrent discrètement leur embarras . Les médecins peuvent tout entendre…
Nous avons donc pris l’habitude, en leur compagnie, d’écouter chaque soir la radio (anglaise de préférence) . Nous apprenions ainsi que l’Allemagne était aux quatre-cinquièmes occupée par les Alliés . Le manque de chance était que nous nous trouvions justement dans ce dernier cinquième…
Que faire ?
Nous étions tous d’accord : continuer à avancer vers l’Ouest . Les Polonais n’avaient aucune envie de voir les Russes ; les Allemands préféraient être faits prisonniers par des Occidentaux et les quelques Français se rapprochaient toujours un peu de chez eux .
En suivant cette direction, nous avons eu l’occasion les derniers jours d’Avril, de passer tout près du camp de Mauthausen . Devant l’alignement banal des baraquements et les barbelés, nous ne pouvions pas imaginer ce qui s’était passé et se passait sans doute encore en ces lieux . Koziol savait que son père était mort ici, mais il ignorait dans quelles circonstances .
Enfin, dans les premiers jours de Mai, les différentes colonnes du  Stalag se sont quand-même retrouvées et se sont installées dans des cantonnements de fortune aux alentours de Braunau .   
Seulement, le front américain était maintenant tout près . Nous étions, à chaque instant, dépassés ou croisés par des détachements de S.S. très jeunes mais qui témoignaient d’une activité fébrile nous laissant une impression fort désagréable .
Un soir, des tirs d’artillerie se sont faits entendre . Les obus passaient en sifflant au dessus de nos têtes . Nous nous attendions à voir surgir des soldats américains et, dans cette éventualité, chaque sentinelle allemande était doublée d’un Polonais à qui elle devait remettre ses armes le moment venu .
Mais il paraît que nous étions trop exposés . On nous fit donc partir en pleine nuit et traverser une forêt sous des éclats de fusants . Au petit jour nous sommes arrivés au hameau de Sieben Meiern (les Sept Métairies) . Nous avons appris là qu’Adolf Hitler était mort et que Berlin était tombé . Dans l’après-midi nous étions libérés et nos ex-geôliers étaient devenus à leur tour des prisonniers de guerre .

Les Américains ont  poursuivi leur progression sans trop s’occuper de nous mais en laissant toutefois un stock de denrées alimentaires .
Les Polonais sont disciplinés . Il y avait avec eux trois officiers (en comptant Koziol) qui ont organisé la colonne de façon à éviter une trop grosse pagaille . J’ai eu droit à la plus belle chambre du village que je partageais avec Koziol tandis que Dubuc et Dagnas en occupaient une autre .
Nous avons attendu quelques jours, un peu étourdis par ce changement de situation .
Un soir, revenant d’une promenade en compagnie de Prince, le prothésiste dentaire, j’ai trouvé Koziol qui m’attendait pour me faire part de je ne sais plus quelle préoccupation . Je lui ai donné mon avis et, avant de nous séparer, il a ajouté
_    Tu sais… La guerre est finie…
_    Ah !..
J’étais surpris de ne pas découvrir de réactions plus vives chez aucun de nous . Et pourtant avec quelle impatience avions-nous attendu ce jour..
Mais, outre le fait que, privés de nouvelles depuis au moins trois mois, nous ignorions totalement ce que nos familles avaient pu devenir, nous avions aussi le sentiment qu’un rideau était tombé sur une partie de notre passé, que les quelques semaines où nous avions vécu dans la nature, isolés du monde, ne possédant rien que du linge sale et quelques boites de sardines, nous confiant les uns aux autres avec des attentions réellement fraternelles, ne se reproduiraient plus . En fait, entre camarades ayant partagé ce temps de captivité, nous nous sommes écrits quand nous avons repris une vie à peu-près normale . Mais peu à peu, soit par paresse, soit parce que nous n’avions plus rien à nous dire, nous avons fini par cesser toute correspondance .

Deux ou trois jours plus tard des Dakotas déposaient au Bourget leurs chargements d’ex-prisonniers français .

J’ai retrouvé tout de suite ma femme et mon fils . J’ai fait connaissance avec ma fille .
Le mois de Mai était radieux et faisait miroiter à nos yeux toutes sortes de promesses d’avenir.


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