🎓 Claude - Monsieur Maurice


L'histoire qui suit n'eut vraiment pas Coulignan pour cadre, mais un lien, aussi tenu soit-il, la relie à notre village. Je vous la raconterai donc. Et puis, c'est tout de même une histoire vécue qu'il vous plaira sans doute d'entendre.

Je la crois vraie. L'oncle Paul nous l'a racontée. Ou, du moins, nous l'avons entendu la raconter un jour à des amis aux cours d'un dîner chez Grand-Mère. Oui, vous savez bien, l'oncle Paul qui était dentiste. Grande réputation et si joyeux homme. En plus, très gentil avec nous pendant ces années tourmentées.

A vous dire la vérité, pendant longtemps j'ai eu des doutes sur la véracité des faits. Et puis, bien des années plus tard, ce fut ma bonne fortune de faire la connaissance de Jean, le vieux Maître-garçon de l'Excelsior, une grande brasserie sur la Place d'Armes; et ce brave homme me confirma l'histoire, non sans quelques réticences que vous comprendrez.

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Tôt ou tard, toutes les notabilités de la ville, les gens importants et bien, se retrouvaient à l'Excelsior : les magistrats du Tribunal et les juges, les hauts fonctionnaires de la Préfecture, les riches marchands, des officiers supérieurs de la garnison, le recteur d'Académie avec quelques sommités de l'Université, Monsieur le Maire et ses adjoints, ainsi qu'un bon nombre de retraités cossus qui sirotaient leur gentiane ou jouaient au bridge tout en se remémorant les bons jours d'autrefois. Somme toute, le Tout Poitiers !

L'Excelsior avait été reconstruit à la fin du siècle dernier et rutilait de rococo doré, de colonnes en fer forgé qui se reflétaient à l'infini dans d'immenses glaces biseautées. Banquettes de gros cuir mais aussi chaises du style moderne 1920 assuraient cette continuité qui rendait l'établissement si vénérable.

A l'Excelsior, les clients dégustaient leur apéritif favori ou un café relevé de cognac et fumaient des havanes selon le rite traditionnel de l'après-midi ou de l'avant-diner.

Chaque semaine, une association civique, patriotique ou culturelle se réunissait dans une des salles à l'étage pour un banquet assaisonné de discours et proclamations.

Ces messieurs lisaient le Figaro, se tenaient au courant des évolutions de la Bourse, faisaient confiance à l'Officiel et satisfaisaient leur curiosité régionale à travers la Dépêche du Centre Ouest.

On discourait politique, cela va sans dire. Parfois l'atmosphère très masculine s'allégeait de la visite de Madame Une Telle en compagnie de son auguste mari ou de Mademoiselle de ... au bras de son fier papa.

De l'autre côté de la place d'Armes, aux antipodes si vous voulez, la Potinière, café bar plutôt bruyant et mouvementé attirait des étudiants de l'université et même quelques lycéens en Terminal (le lycée se trouvait à deux pas), des artistes en herbe, des employés de bureau, des secrétaires dactylos, des ouvreuses de cinéma (le Lido juste à côté) avant l'ouverture et les joueurs du Club poitevin. Cette jeunesse commandait un petit blanc ou un panaché qui ne coûtait pas cher et durait longtemps; le soir, un orchestre vaguement tzigane injectait de la gaîté dans ces groupes déjà passablement joyeux. On lisait Football-Dimanche, l'Eclair Sportif, Jeunes Filles ou quelques revues de ce genre et les discussions viraient du sort du monde aux jambes des actrices en vogue.

Maurice Reitel n'eut aucune hésitation et se présenta à l'Excelsior pour y briguer un emploi de garçon-serveur. Ses vêtements soigneusement repassés, ses manières polies et même raffinées qu'une haute taille mettait d'autant plus en évidence et d'excellentes recommandations d'une célèbre taverne alsacienne conquirent de suite l'estime du propriétaire, Monsieur Jacob Freyer. Maurice Reitel fut engagé sur le champ malgré les objections à peine voilées du Maître-Garçon qui trouvait la raideur et l'accent du nouveau un peu trop ... germaniques.

Il faut vous dire que le Maître-Garçon, Monsieur Goussin pour les employés et les clients, ne pouvait taire ses sentiments qui remontaient au Chemin des Dames. Et dès le premier jour, il manifesta une antipathie prononcée envers l'Alsacien qu'il se mit à commander de façon condescendante, détachant ainsi chaque syllabe de son nom avec un mépris hautain :

- "Re-i-tel ! Essuyez-moi cette soucoupe, je vous prie."

- "Re-i-tel ! La table cinq, voyons !"

Et le ton alternait du brusque et glacial au douceâtre plus chargé d'hostilité encore :

- "Re-i-tel ... soignez bien ces messieurs ... n'est-ce pas ... Re-i-tel ... s'il ... vous ... plaît ..." et cette requête sifflait comme une bombe avant d'exploser en sourdine à quelques centimètres des oreilles du garçon.

Monsieur Goussin allait même plus loin et s'adonnait souvent à des remarques du genre :

- "Re-i-tel ! Où-donc avez-vous appris votre métier ?..."

Un jour, il s'était permis de lancer :

- "Peau trafail ! Peau trafail ! " voulant plaisamment contrefaire l'accent de son employé. Mais, était-ce le frisson qui courut sur la nuque de Maurice Reitel ou le silence qui se fit soudainement autour d'eux ? quelque chose avait stoppé en plein élan la moquerie du Maître-Garçon qui ne s'aventura plus sur ce terrain par la suite.

Oh, les ordres secs et les remarques désobligeantes n'en continuèrent pas moins et de toutes les occasions, les plus minimes manquements au code sacro-saint de l'établissement, donnaient prétextes de constantes piques prononcées plus ou moins haut selon l'audience alentour et la présence de Monsieur Jacob Freyer.

Pourtant Maurice Reitel ne prenait pas ombrage et encaissait ces abus d'autorité espérant peut-être que le Maître-Garçon finirait par se lasser tôt ou tard. Il se dépêchait donc de servir, s'appliquait à nettoyer, aidait les uns et les autres, toujours d'humeur égale et plein de considération avec un rien d'obséquiosité envers tous. Cette courtoisie lui gagna bientôt l'amitié de quelques collègues (qui avaient, c'est fort possible, des causes personnelles de ressentiment contre Monsieur Goussin) et le respect des clients qui appréciaient sa sollicitude et ses aimables manières.

Naturellement, les cheveux blonds et l'accent attiraient l'attention.

- "Vous n'êtes pas d'ici ...?"

- "De Colmar, Monsieur le Bâtonnier."

(Maurice Reitel faisait un effort tout spécial pour se familiariser avec les noms et titres officiels de ses clients, source de généreux pourboires).

- "Ah, Colmar ! Une belle ville ..."

- "Cela est vrai, Monsieur le Bâtonnier. Mais celle-ci aussi possède un charme tout à elle. Et de plus, une si longue histoire."

(Ce qui est vrai. Les têtes rondes de nos Poitevins et leur démarche pesante doivent remonter aux Romains, leurs disputes familiales aux Celtes querelleurs, et le pays regorge de grottes et de clairières où s'ébattaient les fées ...)

- "Ah, oui. Une longue histoire ..."

Et ainsi, par bribes de conversations et au fil des salutations quotidiennes, des liens se créèrent, très superficiels mais liens tout de même, entre Maurice Reitel et la haute société de la Préfecture. Par exemple, les frères Dupradin qui possédaient le plus grand magasin de la ville devinrent clients assidus ainsi que Monsieur Gencin, Premier Président de la Cour d'Appel et le Colonel de la Varandière qui commandait la garnison et s'entourait de nombreux vétérans en retraite. Le directeur de la Compagnie des Trams, un des rédacteurs du Centre-Ouest, un médecin très célèbre et bien d'autres encore qui venaient se détendre à l'Excelsior avaient tout naturellement gravité vers les tables que desservait Maurice Reitel.

Celui-ci accueillait tout le monde avec déférence.

- "Bonjour Maître, comment allez-vous aujourd'hui ?"

- "Mes respects, mon Colonel. Grand plaisir de vous revoir."

- "Bien le bonjour, Monsieur Dupradin. Monsieur votre frère sera-t-il des vôtres ?.."

- "Vous nous apportez le beau temps, Monsieur X. ... ?"

Et ils lui répondaient sur le même ton, non seulement par pure politesse mais aussi pour faire un brin de conversation.

- "Bonjour, Monsieur Maurice. Oui, ça va. Merci. Et vous, vous plaisez-vous toujours chez nous ?"

- "Oui, Monsieur Maurice. Voilà deux semaines ... Mission, mission ! On nous appelle. On part. C'est la vie militaire !"

- "Bonjour, Monsieur Maurice. Non, mon frère ne nous rejoindra pas cet après-midi. Demain. Veuillez-bien nous apporter ..."

- "Tiens, Monsieur Maurice ! Figurez-vous que j'ai rencontré hier quelqu'un qui revenait de chez vous. Ou presque. De Sélestat."

Et ainsi de suite. les heures de service passaient très vite et très agréablement.

Vous avez remarqué le "Monsieur Maurice".

Hormis le Maître-Garçon, l'Alsacien était le seul à jouir de ce "Monsieur" tandis que les autres garçons répondaient à "Firmin", "André", "jean", etc. selon la tradition. Était-ce la digne apparence de Maurice Reitel qui lui valait cette marque d'estime ? Était-ce distinction subconsciente que provoquaient l'origine et l'accent ? Toujours était-il que le garçon avait bientôt obtenu un statut privilégié et une belle réputation que ses collègues jalousaient un peu, naturellement, et qui enrageaient Monsieur Goussin.

Celui-ci se rattrapait aussi souvent que s'en présentait l'occasion et ne manquait jamais de brimer son employé. Un client arrivait-il qu'il lui susurrait mielleusement, lèvres pincées et sourire figé :

-"Re-i-tel ... voici votre Maître X. ..."

ou :

- "Re-i-tel, allez-donc présenter vos respects à votre colonel ..."

Maurice Reitel souriait et remerciait, mais il avait déjà noté les arrivées et se dirigeait vers elles pour les recevoir et les mener à la table habituelle ou au coin préféré. Si le coin ou la table se trouvaient occupés, alors il s'ingéniait toujours à aménager un autre coin ou une table avec un soin particulier et très amène. Il se penchait alors cérémonieusement avec cette raideur que le Docteur Mendet, l'illustre professeur de l'École de Médecine, avait rapidement diagnostiquée.

- "Monsieur Maurice ..."

- "Monsieur le professeur ? ..."

- "Voyons ... Vous me permettrez ... Il me semble ... Il me semble que vous souffrez ..."

(Le grand âge et la renommée que l'on disait internationale lui donnait sans doute certaines liberté familières et il s'adressait paternellement au garçon.)

- "Souffrez ... vous ai observé attentivement ... voyons ... la colonne vertébrale ... un accident ... déjà pas mal de temps ..."

- "C'est très exact, Monsieur le Professeur. Accident." répondit Maurice Reitel, tout en montrant un étonnement poli comme si Hippocrate lui-même venait de lui découvrir quelque maladie exotique rare. "Très exact. Accident du travail. Voilà presque vingt ans."

- "Vous souffrez beaucoup ?"

- "Non, Monsieur le Professeur. Vraiment pas. Une gêne tout au plus. Suis habitué."

- "C'est bien ce que je pensais." fit le docteur, " on en reparlera plus tard, Monsieur Maurice." Et il se cala dans son fauteuil.

- "Merci de votre bonté, Monsieur le Professeur ... Vous prendrez-bien quelque chose ?"

- "Oui, l'habituel pour moi et ... Deux Cinzanos pour ces messieurs" répondit-il en se tournant vers les deux internes qui l'avaient accompagnés.

Maurice Reitel s'éloigna prestement en direction du bar pour aller chercher les boissons.

- "C'est bien ce que je pensais." Reprit le docteur en s'adressant aux internes, "fracture ... compression des vertèbres lombaires suivie par une longue immobilisation, corset ou plâtre, pour préserver les fonctions nerveuses et, inévitablement, fusion des vertèbres avec perte de flexibilité ..."

(Les internes pleins d'attention respectueuse.)

-" ... chute de cheval, peut-être ..."

Les internes, admiratifs, opinaient silencieusement, sérieux. Ils secouaient leur tête au rythme des déclarations de leur patron. L'un d'eux s'enhardit et prudemment avança :

- " ... intervention chirurgicale ..."

- " Non, non !" coupa le professeur, "trop tard maintenant. "repos ou, mieux encore, promenades."

Sur ce, Maurice Reitel revenait avec les boissons. Sur son chemin, il passa devant Monsieur Goussin qui ronchonnait.

A quelque temps de là, (ce devait être vers la fin de la guerre civile espagnole puisque Monsieur Jacob Freyer avait embauché deux pauvres diables de réfugiés républicains pour nettoyer les verres et vider les ordures), le Père Bonnelier vint à l'Excelsior en compagnie d'hôtes distingués qui se réunissaient pour commémorer le trois-centième anniversaire de la fondation des Hommes de Science et Jardiniers du Roy. Assemblés en cette occasion sous l'égide du Préfet, se trouvaient le Recteur de l'Académie, le Commandant de la garnison, des députés, un sénateur, les représentants des diverses sociétés artistiques ou autres de la région, des érudits des Facultés des Sciences ou des Lettres, le directeur du Musée de l'Échevinage entouré d'amateurs historiens ou géographes et des archéologues dont le Père qui, par ses travaux dans la province, s'était attiré une considération plutôt flatteuse. Enfin c'était un aréopage très distingué.

Nous en venons à l'histoire. Et vous le savez peut-être déjà : le Poitou est riche en Histoire, en Histoire Ancienne tout spécialement. c'est dire l'importance de cet anniversaire et celle des fouilles effectuées un peu partout des rives océanes aux plateaux limousins. La ville elle-même offre aux curieux des églises romanes remarquables; le Baptistère Saint Jean qui est sans doute (selon le Guide Bleu) l'édifice chrétien le plus vieux en France, un Hypogée Martyrium pour lequel une de nos tantes avait une prédilection si marquée qu'elle nous y menait à l'ouverture des classes en Octobre comme pour nous replonger aux sources (nos résultats scolaires n'en étaient malheureusement guère affectés ...), des mausolées à moitié écroulés, ainsi que des monuments tels que ces menhirs et cette "Pierre Levée" qui remonte à une date précédant l'arrivée des légionnaires de César non point d'un ou deux petits siècles mais de plusieurs moustachus et moussus millénaires.

Quant aux campagnes, il ne s'y trouve guère de villages qui ne soient dépourvus de "Pierre Levée" ou de "Pierre Folle", et de portes impériales encore debout (ce qui ne facilite guère la circulation des automobiles). Automobiles qui, soit dit en passant, empruntent souvent encore de nos jours les tracés anciens des "viaé" romaines et des pistes celtes. Et puis, ici et là, un vallon révèle la forme d'un amphithéâtre enfoui sous les friches que les associations locales s'empressent maintenant de déblayer et plus d'un plateau porte toujours l'empreinte d'un oppidum ancestral auquel succéda un camp fortifié romain.

Mais il faut un œil exercé et l'esprit vif pour discerner ces indices cachés de l'Histoire et les déchiffrer -- l'œil et l'esprit du Père Bonnelier.

On lui devait, entre autres, la découverte et la restauration de nombreux sites; d'importantes communications érudites qui traduisaient éloquemment et ravivaient des civilisations autrefois fleurissantes en terre pictave étaient aussi son œuvre.

Or donc, l'événement qui avait assemblé les éminents personnages et les membres officiels de la Société des Hommes de Science et Jardiniers du Roy fut copieusement décrit dans la Dépêche du Centre Ouest. Les discours y furent en partie reproduits, les déclarations de nos élus soulignées comme il se doit, l'allocution très courte du Préfet intégralement transcrite et une grande photographie fixait pour la postérité le souvenir de cette mémorable journée.

Justement, sur cette photographie on pouvait distinguer la haute stature de Maurice Reitel debout derrière ses collègues auxquels il donnait un coup de main. Et c'est ainsi qu'il se trouva de service à la table du Père.

Bien entendu, le Père ne fut pas long à noter l'accent. Il s'en était gentiment enquis, s'était montré intéressé et des rapports s'établirent immédiatement entre les deux hommes. Rapports sans conséquence ? Que non ! Car Maurice Reitel s'était toujours passionné pour les "vieilles pierres" et avait exprimé le désir de mieux connaître Romains et Celtes du cru. De fil en aiguille, à bâtons rompus d'abord, la conversation toute fragmentée par les circonstances tourna vers les fouilles archéologiques et une invitation à se joindre, un Dimanche après-midi, à un groupe d'amateurs sur un site de l'autre côté du Stade Municipal avant que les travaux de terrassement n'accomplissent l'irréparable et nivellent ce qui semblait être un tumulus.

Maurice Reitel se pointa à l'heure et partagea l'enthousiasme général du groupe qui se mis à arpenter d'abord, puis à dégager les ronces et enfin à poser des jalons pour délimiter les cadres de fouille sous la direction du Père. Celui-ci prodiguait conseils et encouragements et, le temps s'étant mis de la partie, l'après-midi devint une aventure exaltante, sinon éreintante, malgré l'absence de trouvailles spectaculaires. Il est vrai que le tumulus avait à peine été égratigné ce jour là. On se promit de revenir.

Et, de fait, le groupe se retrouva presque au complet le Dimanche suivant. Et le suivant. Mais cette fois-ci, la pluie et les premiers vents d'automne retinrent la plupart des archéologues chez eux. Excepté deux ou trois dont Maurice Reitel.

Fin Novembre, après les premiers froids, Maurice Reitel se trouvait être le seul disciple présent à l'appel du Père que ni les chemins boueux ni les gelées n'effrayaient. Durant tout l'hiver, Maurice Reitel fut donc, pour ainsi dire, le coéquipier fidèle au poste. Il échangeait ses après-midi avec un autre garçon pour des soirées moins bien rémunérées qui exigeaient, à la fermeture, la rentrée des chaises, le lavage des tables et souvent du parquet quand les Espagnols étaient en congé ou chargés des ordures. "ça lui fait du bien." ricanait Monsieur Goussin; "Qu'il se salisse un peu les mains !"

Mais Monsieur Goussin ne pouvait comprendre comment l'Alsacien bouclait ses fins de mois jusqu'au jour ou il apprit que Maurice Reitel bénéficiait d'une pension régulièrement versée par une caisse des Accidents du Travail. "Accident du Travail ! accident du travail !" grommelait Monsieur Goussin. "Quel travail ? Tombé dans un trou sans doute !" se gardant bien de faire cette observation coléreuse devant Monsieur Jacob Freyer et n'osant questionner son employé.

D'ailleurs, depuis peu de temps, Monsieur Goussin s'assagissait. Non pas par compassion ou générosité, ni par lassitude, mais il avait opté pour le geste, le haussement d'épaules, les roulements d'yeux ou bien les détournements de tête dédaigneux. Le silence, trouvait-il, comblait toute sa hargne et le grandissait. Mais, là aussi, il lui fallait prendre garde. Un jour, par exemple, alors qu'il venait de s'exprimer ainsi plutôt cavalièrement à l'encontre de Maurice Reitel, les Espagnols derrière le comptoir, comprenant la rudesse de ce langage, avaient éclaté de rire. Mais pas longtemps car Maurice Reitel les avaient transpercés d'un regard bleu acier et cloués sur place. Monsieur Goussin, lui-même atténua un peu son attitude. "Re-i-tel" pourtant était devenu un tic.

Revenons à l'hiver. L'hiver 38-39. On avait frémi à l'Excelsior, comme partout ailleurs, des agitations belliqueuses de Hitler. Mais l'angoisse n'avait pas pour autant freiner l'ardeur de nos archéologues qui s'en furent régulièrement explorer de nouveaux sites ou en recenser d'anciens abandonnés provisoirement pour une raison ou pour une autre. Et Dieu sait s'il y a beaucoup de sites dans notre province comme si nos ancêtres en avaient semé dans chaque canton pour ne pas faire de jaloux.

Tout intéressait Maurice Reitel : les monuments couverts de lierre et de ronces, les ponts tant rénovés et consolidés à travers les âges, les chemins creux taillés dans la rocade par des générations de lourdes charrettes, les gués paisibles sous les frondaisons et ceux-là que les ingénieurs romains avaient renforcés de dalles plates. "Travail de Romain ?" grondait le Père "Travail d'esclaves, oui ! A coups de fouet qu'ils menaient leur monde !" et le brave homme devenait tout rouge; "la Pax Romana suspendue aux fourches ! Voilà la vérité." Et ces explosions amusaient Maurice Reitel.

Ailleurs, dans des replis de terrain à peine visibles sur les cartes au 1:80.000 que le brave homme d'Église avait "filoutées" (disait-il en riant) à la Région Militaire, on devinait des citernes ou bien un temple, ou bien un village disparu peut-être. Les tombes mérovingiennes de si petite taille avaient étonné Maurice Reitel. Il s'était arrêté un long moment devant des arcs dressés en l'honneur de Mars ou de quelque centurion en mal d'éternité. Et partout, l'habilité des anciens constructeurs d'empires, leur utilisation ingénieuse des accidents topographiques et des matériaux trouvés sur place ne cessaient de l'émerveiller.

Le Père était transporté de joie. Il ne pouvait souhaiter meilleur élève, néophyte plus ardent à l'étude, et il s'amusait parfois de cette passion aussi soudaine que puérile par bien des aspect qui animait son compagnon. Car Maurice Reitel montrait parfois un élan, un romantisme touchant. Ainsi, il se plaisait à contempler les plaines ouvertes au vent, à s'extasier dans les allées ombragées des forêts domaniales et se récriait à la vue du nouvel Hôtel des Postes ou même de notre viaduc à Coulignan (vous voyez bien qu'il y a un lien ...) avec ses arches massives. Et pourtant, entre nous, c'est une grandiose construction ! un demi -kilomètre et haut de trente ou quarante mètres ! Mais, que voulez-vous, à peine centenaire !

Toujours était-il que Maurice Reitel découvrait une région nouvelle et bientôt, grâce aux pérégrinations archéologiques, en connaissait les moindres recoins. Tout en s'initiant aux secrets de l'art, notant chaque détail intéressant ou curieux et en se livrant à des déductions qui surprenaient le bon religieux par leur perspicacité et leur logique.

Un peu avant Noël, Maurice Reitel avait fait part au père d'un voyage prochain mais rapide en Alsace pour rendre visite à un oncle malade et à des cousins qu'il n'avait pas vus depuis fort longtemps. Ne pouvant donc être en Poitou pour fêter l'événement, il offrit le repas de midi alors qu'ils se rendaient de Vivonne à Sansay. Le Père accepta de bon cœur et ils firent donc halte à Coulignan. A la taverne d'Or où ils dégustèrent la fameuse omelette de la Mère Théaut.

L'omelette de Coulignan, c'est une spécialité renommée à la ronde. Question d'herbes et de grain. Oui, le grain que picorent les poules. C'est bien connu.

Le festin, car c'en fut un, donna l'essor, l'excuse à d'autres dégustations par la suite. En effet, non seulement devaient-ils revenir à Coulignan mais ils prirent l'habitude d'élargir le champ de leurs "activités clandestines" comme se plaisait à dire le Père avec humour. Ils se régalèrent de volaille à Bressuire et de lièvre en saison, de petit salé dans la région de Niort, de sauté de champignons à Chasseneuil, de fritures à Ligugé et partout de chabichou, pot de caillé, fromage blanc, et caetera ! Sans oublier de bonnes rasades de muscadet de Clisson ou de Saint Léger de Montbaillais. Et de piquette !

Tout de même, ces jouissances terrestres et leur coût finirent par alarmer le Père qui s'en ouvrit bientôt à Maurice Reitel :

- "Monsieur Maurice, vraiment, je ne puis plus accepter. Vous allez vous ruiner et la Banque de France, elle-même, ..."

Mais celui-ci d'interrompre :

- "Mon Père, la Banque de France peut être en faillite, mais moi je possède l'or du Rhin."

Le Père partit d'un éclat de rire : "Très bon ! Très bon ! Vous avez vraiment le sens de l'humour."et il riait à pleines dents. "Mais, vraiment, vous ne devriez pas ..."

Maurice Reitel avait alors révélé au Père, en toute confidence, qu'il bénéficiait d'une pension "ce diable d'accident du travail ... vous savez ..." et le bon religieux s'en était contenté, ne voulant pas pousser davantage. Il continua à bénéficier des largesses de son ami.

Ces escapades dans la région se faisaient dans l'automobile du Père, un cabriolet Renault pas mal cabossé dont le spider avait été transformé en soute à bagages. Et quels bagages ! pelles, pics et pioches, tamis, brosses, sceaux, un parasol bien délavé, des cartes roulées dans un gros tube métallique, une boite à outils, des rouleaux de ficelles, un décamètre d'arpenteur et un théodolite avec son trépied et sa jauge ... enfin Dubout en aurait fait ses délices !

Le Père conduisait assez distraitement ... son regard toujours porté sur la moindre déclivité en bordure de la route ou perdu dans le lointain passé. Mais les cahots et les embardées n'en interrompaient pas pour autant la conversation qui, souvent, passait des Celtes aux truites braisées ou bien se concentrait sur l'état économique de la région, état que le Père ne manquait jamais de comparaître avec la prospérité gauloise avant l'arrivée des Latins ... bien que ... "les juristes firent tout de même du bien ... et l'ordre fut rétabli" tout en notant la gallicisation des envahisseurs, "ce qui se passa avec les Germains, ou du moins les Franks", le père faisait résonner le "k" final.

Maurice Reitel, assis très droit et le bras sur la portière, approuvait ou questionnait ou, plus souvent encore, posément, mettait le conducteur en garde : "Mon Père, voici venir un arrêt.", "Mon Père, il semble que nous allons à une vitesse du diable.", "Mon Père ...". Le Père riait et reprenait de plus belle.

Par très mauvais temps, chute de neige ou grosse averse, lorsque les fouilles s'avéraient trop difficiles à poursuivre avec précision et méthode, le Père et Maurice Reitel se retrouvaient au monastère où une grande salle avait été aménagée en dépot-laboratoire-bibliothèque. Là, ils mettaient à jour les résultats de leurs travaux de prospection, tiraient des graphiques, annotaient leurs cartes et classaient leurs feuillets d'observation. Très vite, l'élève avait assimilé le vocabulaire de la profession et sa cryptographie si particulière, se soumettant on ne peut plus facilement aux exigences des synthèses scientifiques et à la rigueur professionnelle pour devenir un véritable archéologue. Les bases, elle-mêmes, ne semblaient pas lui faire défaut et le Père, de plus en plus heureux des progrès de son ami, lui suggérait de se lancer dans la carrière, regrettant en silence et avec compassion la modeste condition du garçon de café, travail servile auquel Maurice Reitel s'astreignait pour une raison qui échappait complètement au savant.

-" Monsieur Maurice," lui répétait-il, "les vocations se révèlent parfois tardivement. Vous avez un talent indéniable dont le Seigneur vous a fait don. Vous ne pouvez le refuser et devez même le cultiver pour l'honorer et pour enrichir la science. Sérieusement, vous le devez ! Prenez la main qu'il vous tend !"

Mais Maurice Reitel se récusait sans cesse. "Trop modeste», le houspillait le Père, "trop modeste." Et pour peser davantage, il avait même ajouté : "L'excès de modestie est aussi un péché !" mais ceci très gentiment.

Maurice Reitel voulait se contenter d'amateurisme, sans plus. Et lui plaisait le grand air. Aussi leurs randonnées ne pouvaient-elles que le réjouir à tous points de vue. Quant au Père, la compagnie d'un homme aussi intelligent et diligent, intéressé, lui était joie constante et il n'hésitait jamais à faire un détour ici ou là pour satisfaire la curiosité de son compagnon. Ou leur gourmandise commune ... Très bientôt, ils avaient ainsi couvert tout le département et aucune route ne leur était inconnue.

Un matin de brume, précisément, ils sortirent de la ville par la Porte de Paris, ce goulet qu'un château-fort autrefois commandait, et se dirigèrent d'abord vers Chasseneuil où le Père avait affaire, puis, de là, vers la Forêt de Moulière où les coupeurs de bois avaient découvert des "vestiges". En fait, il ne s'agissait que d'inscriptions d'un relevé cadastral du XVI° ou XVII° siècle. Sans intérêt donc.

Par contre, les dimensions de la forêt et les hautes fougères en bordures des chemins, les grandes clairières et les larges avenues tracées par le Service des Eaux et Forêts avaient fort impressionné Maurice Reitel. Et le Père, qui ne put s'empêcher d'exprimer son admiration :

- "Immense, n'est ce pas ?... La Grande Armée aurait pu y bivouaquer à l'aise ...".

- "Vous voulez dire les légions de César, naturellement !" rétorqua Maurice Reitel, amusé de prendre son maître à contre-pieds.

- "Mea culpa ! Oui, vous avez raison. Ne nous égarons pas !" et de rire lui aussi. Puis : "Si vous le voulez, je vous ferai voir le champ de bataille ou Alaric fut défait par Clovis. Halte aux Wisigoths !"

- "Ils ne passeront pas !" fit Maurice Reitel à voix basse qui ajouta aussitôt et plus haut : " ... ont fait beaucoup de dégâts sur leur passage."

- "Ah, oui ! Beaucoup. Mais ..." et le Père se mit à sourire légèrement, "entre nous, ils ont régénéré la race. Après les Romains efféminés, je veux dire ceux du Bas-Empire, il était temps de procéder à des transfusions de sang frais !"

Maurice Reitel trouva l'observation fort drôle. Lui aussi, ce bon Père, avait du bon sens et beaucoup d'humour.

Ils firent le détour et visitèrent le lieu, le Père expliquant en quelques détails la stratégie du chef franc, les convois barbares empêtrés dans les ravins, la charge de la cavalerie franque, le patriotisme et surtout le Dieu de Clotide. Maurice Reitel nota que Dieu est toujours avec quelqu'un et, du haut d'un tertre, regarda le paysage avec intérêt.

De retour en ville, ils se quittaient. Celui-ci retournait vers son monastère, celui-là vers sa chambre. S'ils se séparaient à l'octroi, Maurice Reitel prenait le tram jusqu'à la Place d'Armes et descendait la rue Victor Hugo puis celle de Verdun pour rentrer chez lui. Évidemment, s'ils se séparaient à la gare, en quelque pas l'Alsacien était à son appartement.

Un petit appartement au quatrième étage d'une grande maison attenant ou presque à la Banque de France. Il était constitué d'une chambre à coucher, d'une cuisine réduite qui avait dû être ajoutée après coup et d'un placard assez profond où il avait installé des étagères pour des livres, des chaussures et autres effets ainsi qu'une tringle en bois pour y suspendre ses habits. Ce n'était pas vraiment le grand luxe mais les deux fenêtres s'ouvraient sur la vallée de la Boivre où circulait le trafic ferroviaire Paris-Bordeaux et Paris-La Rochelle. La gare et les dépôts occupaient le centre de la dépression, le triage étendait ses ramifications vers le tunnel et deux passerelles enjambaient l'ensemble souvent enfumé et toujours très actif. Le long de la ligne de chemin de fer et de la gare passait la route nationale, la R.N. 10, qui, selon la déclaration un tant soit peu grandiloquente mais juste sans doute du Colonel de la Varendière était "la clé du Sud-Ouest de la France. Le verrou, Messieurs, le verrou !". Déclaration que les clients serrés autour du militaire avaient approuvée mais qui faisait un peu sourire Maurice Reitel.

Toujours était-il que cet appartement lui plaisait beaucoup. Il pouvait s'asseoir à la fenêtre et, observant ces trains qui s'ébranlaient vers le Sud, se laisser aller à la rêverie d'horizons lointains, tandis que les express filant vers le Nord lui laissaient comme un petit goût de nostalgie à l'âme. La rêverie l'emportait cependant et dorait ses murs.

De l'autre côté de la vallée, s'élevait une colline escarpée dont les pentes retenaient une curieuse confusion de maisons avec leur potagers ou vergers ainsi que d'innombrables cabanes de tôles et de planches accrochés à la rocaille formant terrasses et raidillons empierrés qui serpentaient dans toutes les directions. Sur la crête, s'allongeaient quelques longs bâtiments bien tristes et gris. Du linge pendant aux fenêtres; des tapis aussi, en matinée, que les ménagères battaient à coups de balais ou de tapettes en osier. Des gosses jouaient dans d'étroites allées où le soleil ne s'attardait guère. La nuit, la vallée étincelait au dessus des brouillards et des sifflets des trains lui donnaient une dimension que le reste de la ville ne partageait pas.

A un kilomètre de là et dominant l'embouchure Nord de la vallée, à l'autre bout de la colline, un éperon formait à contre-jour une sorte de redoute. Les Romains y avaient installé un camp autrefois pour se protéger des incursions barbares. Oui, ils s'y connaissaient en stratégie !

A propos de stratégie, bien loin au delà de la colline, on pouvait entendre parfois l'artillerie de la garnison qui s'entraînait au tir sur le polygone. On pouvait aussi voir un avion qui s'apprêtait à atterrir sur l'aérodrome de Biard. Maurice Reitel se rendait souvent, à pied comme le lui avait recommandé le Docteur Mendet, à l'aérodrome de Biard. Une bonne marche. Aussi s'arrêtait-il pour se reposer sur un remblais et, de là, passait une heure ou deux à jouir du spectacle, les atterrissages et décollages ainsi que l'affairement dans les hangars et sur la piste.

Le Parc de Blossac aussi offrait de belles et tranquilles promenades au cours desquelles Maurice Reitel rencontrait des connaissances. Et puis, des remparts, il pouvait suivre à la jumelle les matchs de football qui se jouaient les après-midi sur le stade de la Madeleine en contrebas. Les jeudis étaient réservés aux écoles qui se disputaient les championnats et j'ai, moi-même, connu "la gloire" de ces confrontations épiques avec l'équipe du lycée. Pour un peu, Maurice Reitel aurait pu m'applaudir !

Après les matches, nous descendions par un raidillon dans une guinguette flottante sur le Clain pour célébrer la rencontre, gagnants ou perdants. Menthes et citronnades ou bouillons-cub. Parfois, si nous étions argentés, nous nous cotisions pour louer une barque et "naviguer" sur la rivière le long de laquelle, mais sur l'autre rive, s'étendait le Parc d'Artillerie. Nous menions grand tapage, gosses que nous étions ! pour attirer l'attention d'un pensionnat de jeunes filles que tenaient des bonnes sœurs dont on apercevait les cornettes derrière une longue murette qui ceinturait un verger juché en terrasse sur les falaises.

Mais revenons à notre histoire qui subit une grosse secousse : tandis que Maurice Reitel rendait à nouveau visite à sa famille, en fin d'été, voici qu'éclate la guerre. Grand désarroi à l'Excelsior soudainement mis à court de personnel par le départ de Firmin, Jean et André qui sont appelés sous les drapeaux et partent aussitôt pour le front. Aussi comprenez-vous le secours providentiel du retour de Maurice Reitel que Monsieur Goussin ne devait pas fêter outre mesure ... "Ah ! Il est temps ! On vous a pas mobilisé, vous ?" et après quelques commentaires aussi courtois : "Prenez-donc la terrasse aujourd'hui, Rei-tel !"

Certes, Monsieur Goussin savait pertinemment que l'âge et l'infirmité de Maurice Reitel l'exemptaient de service militaire ; mais les événements donnaient encore plus d'acerbité à ses sentiments. Non seulement la guerre avec le Boche détesté, mais voilà que le patron s'empresse d'embaucher des femmes pour remplir les vides; ce qui constituait, aux yeux de Monsieur Goussin, une grave infraction à la mystique de l'établissement et une autre source d'irritation. "Des femmes ! des femmes !" grommelait-il à longueur de journée. Peut-être n'en dormait-il plus la nuit aussi ! Il en eut des défaillances, et celle-ci, entre autres, lorsqu'il présentait les "anciens" aux nouvelles recrues : "Voici Célestin, barman, dix-sept ans de service. Pedro et Sanchez ... vous leur parlez lentement ... vous comprenez ce que je veux dire ... et ici Mau ..." mais il se rattrapa aussitôt "Rei-tel !" dit-il sèchement d'une voix éraillée. Sa langue avait trébuchée et ce lapsus impensable le fit tourner au rouge écarlate. Furieux, il pivota sur lui-même, et, tremblant de rage, se précipita vers les cuisines.

Entre temps et dès les premiers jours de guerre, on s'était "préparé". Chacun s'empressa de couvrir les fenêtres de papier bleu et de peindre les phares de voitures de même couleur comme le recommandait la Défense Passive. Le Commandant de la Garnison avait fait placer des sentinelles auprès des bâtiments publics, à l'entrée du tunnel de chemin de fer, devant la Banque de France tandis que l'on construisait des fortifications sur l'éperon qui dominait la Porte de Paris. Nous autres, élèves d'écoles primaires et secondaires, ramassions les vieux chaudrons de cuivre et autres métaux "précieux" pour les déposer dans un wagon sur une voie de garage. On nous avait donné des cocardes. Nos parents, en Afrique Centrale, nous écrivaient : "Faites bien attention à vous." On répondait : "On fait bien attention." Grand-Mère venait en ville une fois par semaine et nous apportait de friandises, des chaussettes rapiécées et son beau sourire.

Et puis la Pologne fut écrasée. Les gens ne partageaient pas l'inactivité de nos soldats derrière la ligne Maginot. "Pourquoi leur déclare-t-on la guerre et on ne fait rien ?" entendait-on de toutes parts. Les "vieux" de l'autre guerre surtout exprimaient leur indignation, bien qu'un assez grand nombre espérait encore un arrangement avec Hitler; un second Munich ? Nombreux étaient, à l'Excelsior surtout, ceux qui craignaient Moscou plus que Berlin, "les hordes de l'Est ... les commissaires rouges et le Péril Jaune ..." Un petit nombre hochait la tête : "ça se terminera mal, ça se terminera mal ..." mais n'osait trop s'avancer.

La guerre avait à peine un mois que le torpillage de croiseurs anglais en rade et de cargos en mer renouvela l'indignation. "En rade ! Et pourquoi ne pas les laisser couler le palais du roi pendant qu'on y est ?.." Mais il est vrai que les choses de la mer sont assez éloignées de la pensée poitevine qui a plutôt ses pieds sur la terre. Les stratèges d'infanterie et d'artillerie de l'Excelsior n'en élaborèrent pas moins théories et tactiques navales décisives. Tel semait un champ de mines au travers des détroits pour enfermer la flotte allemande dans la Baltique; tel autre de puissants raids de bombardiers sur les installations portuaires d'Hambourg et de tous les ports allemands; de Berlin aussi pour une bonne mesure et "leur" montrer de quel bois on se chauffait ! Pourtant la plupart optaient pour une invasion pure et simple, immédiate, de l'Allemagne à travers leur Ligne Siegfried.

- "Monsieur Maurice, vous qui êtes de là-bas ... de l'Est, je veux dire, vous avez vu leur Ligne Siegfreid ? Qu'en pensez-vous ?"

- "Oui, Monsieur X, je l'ai vu. Comme tout le monde : de loin. On ne voit pas grand chose, vous savez. Mais je ne crois pas que ce soit un gros obstacle. En tous cas, elle ne vaut pas notre Ligne Maginot. Qu'ils s'y frottent !.."

Cependant, de toutes les précautions, c'était encore la peur du bolchevisme qui figeait les esprits à l'Excelsior et qui atteint au paroxysme d'indignation lorsque Staline attaqua la Finlande : "L'ogre moustachu ... Thorez ... Albacete ... les purges ..." tout était ramené à la surface dans une horreur sanguinolente de détails et de jurons.

Un jour, un client proclama ouvertement la nécessité d'une alliance européenne contre le bolchevisme, contre l'athéisme, contre les bouchers du Kremlin.

- "Avec les Allemands aussi ?"

- "Et pourquoi pas ? On les connaît. On sait les prendre. Et ... ils formeraient un rempart ..."

Mais à peine le visionnaire avait-il conclu ...

- "Jamais !"

C'était Maurice Reitel. Silence soudain. Maurice Reitel venait d'intervenir audacieusement. Contre toutes les règles de l'établissement. Tout le monde sidéré. Monsieur Goussin bouche bée. Le fier Alsacien se tenait tout droit, plus grand encore que d'habitude. Et, d'une voix forte, posée, il clama à la ronde : "Vive l'Armée Française ! Vive la France !"

Ce fut un pandémonium tel que jamais l'Excelsior n'avait connu ni ne devait connaître pour longtemps. Dans un fracas de chaises bousculées et de verres se choquant, chacun se leva d'un jet pour entonner la Marseillaise et c'était à qui voulait féliciter l'auteur de cet élan patriotique.

Monsieur Goussin faillit en avoir une attaque d'apoplexie.

A quelques jours de là, remis de son saisissement mais non pas de sa rage, Monsieur Goussin crut enfin tenir sa chance, sa revanche.

On lui faisait parvenir, par estafette, un pli de la Région Militaire pour "Monsieur Maurice Reitel - l'Excelsior". Il se dépêcha de le porter lui-même au garçon.

- "C'est pour vous Rei-tel."

Maurice Reitel remercia, ouvrit le pli et lut avec attention sans montrer aucune émotion tandis que Monsieur Goussin le toisait, si on peut dire, dédaigneusement.

- "Alors ... le front ?"

- "Hélas non, Monsieur Goussin. Le Colonel de la Varandière désire me voir demain matin à son bureau, à la caserne."

Monsieur Goussin fit la moue mais se reprit vite.

- "cela tombe bien. Vous n'êtes pas de service. Un uniforme vous siéra !"

Le lendemain matin, à l'heure exacte, Maurice Reitel se présentait à la caserne et fut promptement mené au bureau du colonel qui vint vers lui, les mains tendues.

- "monsieur Maurice ..."

- "Mon Colonel !"

- "Monsieur Maurice ... on m'a dit ... Ce que vous avez fait avant-hier ... c'était très beau."

- "Mais, mon Colonel ..."

- "Il n'y a pas de mais. C'était très beau. Des hommes comme vous, la France en a besoin ..." etc. etc.

Maurice Reitel n'eut pas l'occasion de placer une parole. Le Colonel continuait à parler avec beaucoup d'émotion : "La France à besoin de vous !" répétait-il à tous les moments. Puis, se calmant un peu, il se lança dans un long soliloque sur les destinées du pays, la mentalité défaitiste qui sourdait dans certains milieux, le besoin de rajeunir le pays, "se tenir debout, Monsieur Maurice ! se tenir debout ! Fort !" et ainsi de suite.

Dans un petit silence de réflexion, entre deux phrases, le Colonel alla ouvrir un casier.

- "Vous prendrez bien un verre", Monsieur Maurice ?"

Maurice Reitel ne pouvait refuser et ils trinquèrent, lui le garçon de café et le militaire de haut rang. Irréprochable, songea l'Alsacien ... et pourtant ... car le Colonel avait servi dans les Troupes Coloniales qu'il rappelait pour soutenir ses arguments. La Coloniale devait donc ouvrir les esprits.

- "Ah, si vous saviez, Monsieur Maurice ? des lascars, de vrais lascars ! et les Berbères donc ! Les meilleurs combattants que j'aie jamais vus ! chaque rocher, une forteresse ! Vous avez entendu parler des Whargalis ? Vous étiez trop jeune. Féroces ! mais des braves. En Syrie c'était la pagaille ... Mes Noirs, des braves gars eux aussi " et après un autre silence " oui, de braves gars."

Et le Colonel en arriva à cette guerre, cette "stupide guerre". Stupide parce qu'on restait assis, "sur le cul", sans rien faire. Pour attendre Dieu sait quoi.

Un long silence que Maurice Reitel ne savait comment couper. Au moment où, enfin, il allait émettre une opinion, le Colonel qui regardait par la fenêtre se retourne et lâche en bégayant :

- "Nous ...nous ... nous ne sommes pas prêts !"

Il en vacilla, le brave homme. Vacilla sous l'impact de ses propres paroles. Aussi, pour éviter un embarras plus profond, Maurice Reitel intervint-il :

- "Mon Colonel, je crois au contraire ... très respectueusement, mon Colonel ... la France est prête."

Le militaire saisit la bouée de sauvetage, serra fortement les mains de Maurice Reitel et sans une autre parole le reconduisit vers la porte.

Peu après, Maurice Reitel se retrouvait dans la rue et passait chez lui prendre un manteau car il s'était mis à pleuvoir. A midi moins le quart, il était à l'Excelsior.

- "Alors, Reitel ? On vous envoie ..."

Maurice Reitel ne lui laissa pas le temps de finir sa question.

- "Non, Monsieur Goussin, mais je serai prochainement promu." et le fixa droit dans les yeux. Avec un mince, très mince sourire.

Monsieur Goussin parut saisi et s'éloigna. Les Espagnol, sentant le roussi, s'aplatirent derrière des caisses dans la cuisine.

L'hiver se passa dans l'indifférence générale. La torpeur même. Sur le polygone, l'artillerie s'exerçait. "Nos bons 75 !". Après quelques verres, certains mettaient "baïonnette au canon" et les "On les aura !" se donnaient en guise de salut parmi les vieilles connaissances. A la maison, mères, épouses et filles tricotaient pour les hommes dans les tranchées. Maurice Chevalier et Tino Rossi se produisaient sur le front. Le Red Star et le Racing Club se disputaient la première place du championnat national tandis que notre équipe luttait pour monter en division supérieure. Les réfugiés mosellans avaient été casés. Les communiqués officiel restaient toujours aussi confiants et taciturnes.

Oui, à l'Excelsior les Anciens strategissaient en se remémorant une autre guerre : "... une verte ! une rouge ! ... Mangin, Fayolle ... le Grand Couronné ... Douaumont ... Salonique ... etc. etc." à longueur d'apéritifs et de digestifs.

Nombreux les nouveaux clients. La plupart en uniforme. L'un d'eux, visiblement étranger à la place, vint s'asseoir un jour à une table et, faisant un signe péremptoire, appela Maurice Reitel : "Garçon, s'il vous plaît !". Quelques habitués et Maurice Reitel lui-même furent assez surpris et, instinctivement, se retournèrent à l'appel insolite.

Le printemps sortit les tables et les chaises sur la terrasse face à la place. Le grand auvent de toile rayée bleu et jaune fut déroulé. On sortit aussi les caisses d'orangers. Et on attendait toujours en débattant sur les Bons de la Défense, l'achat d'avions Curtiss aux Etats-unis ("quoi ? les nôtres ne sont pas assez bons !", le courrier censuré ("faut bien. Il y a des espions partout."), le moral des troupes, etc.

On attendait mais on sentait que de grands événements se précipitaient. On le sentait et on s'y résignait. On avait envoyé des troupes en Norvège pour barrer la route du fer que ce fou d'Hitler convoitait. Des troupes noires avaient fait halte en gare de Poitiers, des gaillards qui s'en allaient pieds nus et rires "Banania"; L'Empire.

Au mois d'Avril, les nouvelles de Norvège se tarirent un peu ou, du moins, se firent plus laconiques. Pas bon signe. Même si on avait flanqué une volée aux Boches. Pourquoi évacuait-on ?

D'autres troupes passaient en gare, direction Nord naturellement. Des sections blindées. La nouvelle courut à travers la ville et certains se précipitèrent pour les voir. Pas de doute maintenant, c'était l'offensive depuis longtemps élaborée à l'Excelsior qui allait se déclencher d'un jour à l'autre. "On" les avaient attirés dans la péninsule scandinave et "on" allait leur tomber littéralement sur le dos. "A travers leur Ligne Siegfried ! La Ruhr ! Au cœur ! Ils allaient écoper !..."

Ils écopèrent effectivement. Les nôtres ! En succession rapide, vous vous rappelez, les Allemands envahissaient la Hollande et le Belgique, craquaient nos défenses à Sedan et déferlaient sur la France. Mai 40. On s'en souvient !

En moins d'un mois, tout était réglé et les clients de l'Excelsior ... L'Excelsior que Maurice Reitel avait quitté un peu auparavant pour se reposer quelque part dans le Massif Central dans une station recommandée par le Docteur Mendet. Monsieur Jacob Freyer, reconnaissant, lui avait donné le nom d'un ami propriétaire d'un restaurant à Vichy "pour le cas" tout en l'assurant d'une place s'il voulait revenir.

Monsieur Goussin, inutile de la dire, avait bien du mal à cacher sa satisfaction. Malgré la situation qui se détériorait sérieusement.

Au mois de Juin, ce fut le lamentable exode et la déroute. On voyait la Cinquième Colonne partout. Les magasins barricadèrent leurs portes aux milliers de malheureux qui débordaient des routes et s'agglutinaient près des fontaines. Monsieur Jacob Freyer dut, lui aussi, fermer les portes de son établissement mais ne voulut pas quitter la ville comme son frère qui avait l'intention de s'embarquer pour les Etats-Unis où les Israélites étaient accueillis par la communauté juive.

Les semaines suivantes sont perdues dans l'énorme panique que les Stukas se chargeaient d'amplifier. La gare fut bombardée. On retrouva des morceaux de rails par les cabanons.

Vers la mi-Juin, des avions mitraillèrent le terrain de Biard et, peu après, des planeurs s'y posèrent débarquant des troupes d'élite qui s'emparèrent de l'aérodrome. Ils s'emparèrent aussi des stocks d'essence. C'est du moins ce que l'on disait. toujours était-il qu'en fin de soirée des blindés faisaient irruption sur la Place d'Armes et sur la Place de la Préfecture : le verrou "qui commandait la route du Sud" avait sauté !

Le lendemain, le gros des forces allemandes prenait officiellement possession de la ville suivant un plan (c'est encore ce que l'on disait) parfaitement mis à jour et précis : la Kommandantur s'installa dans l'Hôtel de Ville, les casernes furent prestement vidées de leurs maigres garnisons qui n'offrirent aucune résistance, des pièces de gros calibre furent mises en batterie dans le parc de Blossac, la gare, les châteaux d'eau, l'Hôtel des Postes, la Banque de France naturellement, les bureaux de la Dépêche du Centre Ouest, les cinémas ; tout fut contrôlé en quelques heures de façon correcte et très efficace.

Un mois plus tard, calme et couverte de panneaux signalisateurs "Soldatenheim", "Kommandantur", "Haus des Flieger", "Lazaret" (notre lycée !), etc., avec des "Achtung !" et des "Verboten !" en rouge et noir partout, Poitiers reprenait une vie presque normale.

D'abord les services publics furent remis en état de fonctionnement et la police municipale fut chargée de l'ordre aux côtés des patrouilles allemandes. Puis les magasins d'alimentation réouvrirent, moins pourvus qu'avant certes mais suffisamment pour subvenir aux besoins immédiats de la population. Et les cafés, restaurants, guinguettes n'avaient pas attendu l'ordre Préfectoral : les tables étaient pleines de soldats allemands qui savouraient joyeusement leur étonnante victoire. Ils se promenaient en groupes gais et quelquefois bravaches mais toujours corrects. Blossac, le Clain, les Musées, tout leur était butin et fête. La grande vie, quoi !

A l’Excelsior, aussi bien qu'à la Potinière, les affaires marchaient bien. Monsieur Jacob Freyer commençait à croire en sa bonne étoile ! Jean revint en Juillet ainsi que deux des serveuses et le portier aussi. Les Espagnols s'étaient évanouis quelque-part. Firmin avait été capturé dans la poche de Belfort, apprit-on par la suite. De même on apprit le sort du Colonel qui se retrouvait dans un Oflag du Grand Reich. Pauvre homme ! Et pauvre André, aussi !

Monsieur Goussin, fidèle à son poste bien que stupéfait par la marche des événements. Comme tous ceux de 14-18, honteux, blessé. Mais il dut bien ravaler sa rancune, sa colère et son orgueil pour servir les nouveaux clients (il fallait bien manger) qui, du reste, se montraient très généreux. Et toujours si corrects, si disciplinés, tirés à quatre épingles. Il venaient à l'Excelsior en grand nombre, surtout des officiers souvent accompagnés de jolies femmes, soldates ou autres. Les sous-offs et les hommes de troupe fréquentaient plutôt la Potinière et les autres cafés du coin.

Chaque soir, relève de la garde devant la Kommandantur avec la clique. Pas très harmonieux la musique militaire boche mais alors le maniement d'armes ! quelle précision ! quelle allure ! quelle puissance virile et martiale ! Ennemi ou non, on ne pouvait qu'être rempli d'admiration et tout le monde regardait, incrédule, étonné. La Wehrmacht ! Ces syllabes elles-mêmes frappaient le pavé et s'écrasaient dans le bruit sec des bottes cloutées, bottes lustrées, étincelantes. Uniformes impeccables, immaculés et le vert-de-gris aussi finissait par briller. Les armes changeaient d'épaule en craquant. Les têtes se tournaient d'un seul coup, d'un même mouvement. Chair et métal fondus en un seul éclair. Parfait. Absolument parfaite maîtrise. Des soldats ? Plus : les guerriers de Walkyries !

Tous les spectateurs retenaient leur respiration et quand le drapeau était envoyé, tous les Allemands, aux terrasses, se levaient pour saluer. Eux aussi tous ensemble comme mus par le même et unique ressort. Quelle démonstration écrasante de force et d'organisation !

Les Poitevins faisaient semblant de ne pas prêter attention. Une fois la cérémonie terminée, Monsieur Goussin et les garçons s'empressaient à pas rapides, la serviette sur le bras.

Un après midi, avant la relève et la descente du drapeau, voilà qu'une voiture d'État-Major arborant un petit fanion sur l'aile droite s'immobilise devant l'Excelsior. Tous les officiers assis se lèvent et saluent avec cette même raideur martiale. Et se tiennent immobiles pendant qu'une ordonnance accourt ouvrir la portière. En sort un officier supérieur, bandelette rouge le long du pantalon et cape de cuir jetée sur les épaules, qui rend le salut bras plié à la Hitler et va s'asseoir à une table que l'on a rapidement libérée pour lui.

Naturellement, Monsieur Goussin a senti la commotion du fond du bar où il se tenait et devine le gros pourboire. Il prend une serviette propre et, se faufilant à travers les rangs, s'approche rapidement de la table où le nouveau venu est maintenant assis parmi d'autres officiers.

- "Puis-je servir ces messieurs ? " fait-il en se frottant un peu les mains.

L'officier à la cape se tourne lentement.

- "Ah, bonjour Monsieur Goussin ! "

Monsieur Goussin, au son de son nom, se redresse noblement, ses vieux os légers et sa moustache tremblant de fierté. Puis ... ses traits se figent ... sa bouche s'élargit en gouffre ... ses yeux se contorsionnent ... de l'écume lui vient aux lèvres ... il balbutie ... bégaye ... faiblement ... "RE-i-tel ..." et s'écroule à terre, évanoui.

L'officier se détourne de ce spectacle et, faisant un geste négligent, s'adresse à l'entour : "Bitte ! Helfen-sie dem Kerf !" (s'il vous plaît, portez aide à ce type !) et il commanda du champagne.

Quelques jours plus tard, Monsieur Jacob Freyer fut mandé à la Kommandantur où on lui donna deux heures pour quitter la ville et disparaître. Éventuellement, il devait rejoindre son frère au Portugal et, de là, gagner les États-Unis.


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