✎ Jacques - Boivre : La route de Savoie


Assis à l’arrière d’une charrette chargée de bagages et de blessés, les jambes pendantes dans le vide, Valentin Rochereau somnolait, calé entre une selle neuve qui lui appartenait et le gros sac de farine que Monsieur de Turenne lui avait fait porter la veille au soir. De l’autre côté du sac, recroquevillé sur lui-même, Henri Follenfant cherchait une position confortable pour dormir.

Ils n’étaient pas très frais, ni l’un ni l’autre. La veille, en sortant de chez le Général, ils avaient eu l’idée de fêter un peu le succès de leur entreprise et, passant d’un estaminet à l’autre, poussés par leurs camarades, ils avaient copieusement dégusté la bière des Flandres jusqu’à l’heure où le Régiment s’était mis en marche pour rejoindre la Maison du Roi à Calais.

Aussi gémissaient-ils à chaque cahot et Dieu sait si la route était mal pavée !... De plus, les plaintes des blessés, l’odeur des pansements leur donnaient des nausées et, par dessus tout cela, la voix du Père Anselme, qui voyageait dans la même charrette qu’eux, ne cessait de les invectiver sans douceur :

- Ivrognes !...Débauchés !... Ah ! Vous pouvez dire que vous êtes de jolis garçons !... Vous récoltez maintenant ce que vous avez semé !...

Assis à l’arrière d’une charrette chargée de bagages et de blessés, les jambes pendantes dans le vide, Valentin Rochereau somnolait

En temps normal, ils auraient riposté avec verdeur, d’autant plus que le Capucin avait, lui aussi, pris une part assez large aux libations. Mais ils n’en avaient pas le courage, épuisés d’autre part par les efforts physiques et la tension d’esprit qu’il leur avait fallu soutenir les jours précédents.

Lorsque le Régiment fit halte pour passer la nuit dans un village, ils renoncèrent au billet de logement auquel leur grade leur donnait droit. Ils se couchèrent sur la paille de la première écurie venue et ne se réveillèrent que le lendemain matin en entendant sonner le boute-selle.

Comme ils s’apprêtaient à charger leurs bagages sur la charrette, un cavalier accourut pour leur dire que Monsieur de Créquigny désirait les voir sur le champ….
Sans beaucoup se presser, ils se présentèrent devant l’Officier qui gesticulait, tenant un papier d’une main et tirant sur sa moustache de l’autre.

- Je ne comprends pas… dit celui-ci. Je ne comprends pas… Monsieur de Turenne vous charge d’une mission sans doute ? Il m’a transmis l’ordre de vous laisser ici et de poursuivre ma route sans plus m’occuper de vous… Je ne comprends pas ! ... Donc, vous restez sur place et vous attendez… Je vous souhaite bonne chance, quoiqu’il arrive…

- Merci Monsieur le Capitaine ! Que Dieu vous garde !

Monsieur de Créquigny monta sur son cheval et donna au Régiment des Chevau-Légers l’ordre d’avancer.

Rochereau et Follenfant regardèrent donc passer puis s’éloigner sur la route plate cavaliers et charrettes. Tout ce qui avait été leur univers depuis quelques années s’évanouissait à l’horizon. La gorge serrée ils retournèrent vers l’écurie où ils avaient laissé ce qui leur appartenait.

- Et maintenant, que faisons-nous ? dit Rocheteau

- Nous attendons…

Ils n’attendirent pas très longtemps car un jeune garçon vint à eux pour leur expliquer, dans un mauvais français, qu’un gentilhomme les demandait à l’auberge située à l’autre bout du village. Le garçon, obligeant, leur proposa une voiture à bras où ils purent entasser les sacs contenant leurs hardes, la selle de Rochereau, un paquet où Follement avait placé ses fleurets et son matériel d’escrime. Enfin, unissant leurs efforts, ils hissèrent le sac de farine de Monsieur de Turenne. C’est dans cet équipage, l’un poussant, l’autre tirant, qu’ils arrivèrent à l’auberge où ils trouvèrent, auprès d’un bon feu, le Marquis de Saint-Junien qui les convia sans façon à partager son déjeuner.

Quand ils furent tranquilles et sûrs que personne ne viendrait les déranger, Monsieur de Saint-Junien tira d’une valise de cuir qu’il avait déposée près de lui une grosse liasse de papiers.

- Voici vos congés. Avec cela, dit-il, vous pouvez quitter l’Armée sans ennuis. Cela vous confère le titre de Pensionnés du Roi. Lorsque vous serez revenus chez vous, les services de l’Intendance du Poitou vous verseront régulièrement une rente proportionnelle à votre grade. Ainsi en a décidé le Roi, désormais, pour aider ses anciens soldats à vivre décemment.

Rochereau et Follenfant prirent chacun le papier qui leur était destiné et l’examinèrent longuement. Ce qui permit à Saint-Junien de constater qu’ils savaient lire l’un et l’autre. L’aide de camp fut satisfait de cette découverte car son travail allait en être facilité.

- Ceci, continua-t-il, est un passeport qui vous permettra de traverser la France et de pénétrer en Savoie. Vous pourrez, toujours avec ce passeport, revenir de Savoie en France et passer la frontière entre ces deux états avec les personnes qui vous accompagneront. Si vous êtes en difficulté, vous pourrez également demander assistance à la Prévôté ou à la Maréchaussée. Mais Monsieur de Turenne préfère que vous n’en abusiez pas et que vous soyez à même de régler le plus de choses possibles par vos propres moyens. Prenez et gardez cela soigneusement. Faites bien attention à ne rien perdre…

Les deux amis empochèrent les documents puis le Marquis de Saint-Junien étala devant eux, sur la table, une grande feuille.

- Pour que vous ne perdiez pas trop de temps à chercher votre chemin, dit-il, voici un itinéraire où sont marquées les étapes que vous devez faire chaque jour jusqu’à Chambéry et ensuite de Chambéry à Poitiers. En principe, si vous ne vous écartez pas trop de cette route, vous trouverez chaque soir un gîte correct.

Rochereau hocha la tête.

- C’est loin,… déclara-t-il.

- C’est loin, en effet… poursuivit l’aide de camp. Un conseil, toutefois ! Ne voyagez pas en uniforme. Ou du moins, retirez-en les insignes et les parements qui pourraient faire reconnaître votre état. Cependant, comme vous n’avez pas une allure de bourgeois, si on vous demande qui vous êtes, vous pourrez toujours dire que, pensionnés du Roi, vous allez, par exemple, en Provence où vous avez acheté des terres que vous avez l’intention d’exploiter.

- En Provence ? interrogea Follenfant.

- Oui, c’est la même direction. Je n’ai pas besoin, je pense, de vous dire d’être prudents, d’être méfiants et de parler le moins possible, sans pour cela donner l’impression que vous avez quelque chose à cacher. Soyez sobres ! Vous traverserez des régions de vignobles… Ne vous faites pas remarquer en refusant le moindre verre, mais prenez garde ! J’ai cru entendre qu’avant-hier, vous vous êtes laissés aller à dépasser quelque peu les limites permises… N’est-il pas vrai ?...

- C’est à dire, Monsieur le Marquis que…

- Bon… La question n’est pas là. Car je sais que vous avez su garder la tête solide et que vous n’avez rien dit qui puisse porter atteinte à la mission qui vous a été confiée…. Autre chose… Vous êtes beaux garçons tous les deux… D’ici à Chambéry la route est longue et les tentations sont nombreuses… Je n’entends pas que vous viviez comme des moines, mais craignez les filles qui peuvent vous arracher des confidences…

- Nous sommes fidèles à la mémoire du Comte de Lapierrière et nous nous efforcerons de mettre toutes les chances de notre côté pour réussir ce qu’il nous a demandé.

- J’en suis persuadé. Aussi veillez à ne pas me garder rancune si je vous rappelle ces quelques règles de prudence, mais je sais, par expérience, que la chair est faible…

Le Marquis de Saint-Junien se pencha ensuite pour retirer de sa valise une bourse lourde et bien remplie. Monsieur de Turenne a pensé que ce voyage entrainerait pour vous de gros frais et qu’il serait injuste que vous soyez seuls à les supporter. C’est pourquoi il vous prie de bien vouloir accepter cette somme d’argent qui, je le suppose, vous permettra de subvenir à vos besoins. Toutefois, il vous sera peut-être nécessaire de la renouveler et, dans ce cas, voici une lettre de change pour un banquier de Lyon.

- Qu’est-ce que c’est ? demanda Rochereau.

- En échange de cette lettre, le banquier désigné ci-dessus vous remettra la somme qui y est inscrite là, en accordant sa confiance à la signature de Monsieur de Turenne.

- Je voudrais bien voir quelqu’un mettre en doute la parole de Monsieur de Turenne !...

- Cela peut arriver à un banquier…

- En tous cas, pas devant nous…

- Voyons…Soyez calmes… Et d’ailleurs, comme vous le verrez, on vous remettra l’argent sans hésiter. Maintenant, veuillez me pardonner car je ne voudrais pas arriver trop tard aux Dunes où le Général aura sûrement de l’ouvrage à me confier… Ah ! j’oubliais… Êtes-vous armés ?

- Nous avons nos épées.

- Voici deux pistolets avec leurs munitions.

Rochereau remercia Monsieur de Saint-Junien pour tout ce qu’il leur avait donné, mais il prit un air soucieux pour ajouter :

- Croyez-vous, Monsieur le Marquis, que nous trouverons des chevaux convenables à acheter dans ce village ?

- C’est vrai ! Et (voyez où j’ai la tête !) je n’y pensais plus…Passez donc dans la cour et vous y trouverez ceux que Monsieur de Turenne vous a destinés. Adieu Messieurs ! Et ne manquez pas, si vous réussissez, de rendre compte de votre mission à notre Général qui séjournera en Septembre, s’il plait à Dieu, dans ses terres du Périgord.

L’aide de camp sortit rapidement et rejoignit son ordonnance qui l’attendait dans la rue. L’instant d’après, tous deux s’élancèrent au galop, laissant Rochereau et Follenfant un peu éberlués devant un départ aussi précipité.

Mais, dans la cour de l’auberge, ils trouvèrent, attachés à des anneaux, deux alezans brûlés, les deux chevaux espagnols qu’ils avaient enlevés à l’ennemi et qui leur avaient tant fait envie.


Au terme d’une discussion serrée avec l’aubergiste, Rochereau et Follenfant réussirent à persuader celui-ci de leur acheter pour un bon prix leur sac de farine. Ce devoir accompli et satisfaits de leur marché, ils arrimèrent leurs bagages sur la croupe des chevaux puis, sans plus s’attarder, le cœur léger, se mirent en route pour la Savoie.

Ils n’avaient pas parcouru plus de deux lieues qu’ils entendirent un grondement sourd sur leur gauche.

Ils s’arrêtèrent un instant pour écouter plus attentivement.
- Le canon… dit Follenfant. Voilà pourquoi Monsieur de Saint-Junien était si pressé de repartir…

- De toutes façons, cela ne nous concerne plus, reprit Rochereau. Poursuivons notre route !

Et ils se remirent au trot. La canonnade avait, semblait-il pris de l’ampleur bien que le bruit s’atténuât au fur et à mesure qu’ils progressaient.

Cependant ils voyaient s’avancer sur la plaine de longues files de pauvres gens fuyant la guerre, chargés de paquets informes ou poussant devant eux des charrettes à bras. Bien qu’habitués à voir de pareils spectacles, ils en éprouvaient toujours une impression de malaise angoissant. Aussi, accélèrent-ils leur allure pour s’éloigner au plus vite.

Plus loin, ils furent aperçus par une patrouille de cavaliers qui se dirigea vers eux. Étaient-ce des Français ou des Espagnols ? Ils ne cherchèrent pas à le savoir et, ayant mis leurs chevaux au grand galop, ils furent bientôt hors de vue.

Si bien qu’ils arrivèrent de bonne heure à l’endroit qui avait été fixé pour être leur première étape. Mais il n’y avait plus de place pour eux à l’auberge car elle avait été envahie par des familles de paysans cossus qui avaient momentanément abandonné leurs terres, emmenant avec eux leurs meubles et leur bétail, dans le but de se mettre à l’abri des armées. Ces gens là espéraient bien observer, de loin, la tournure des événements avant de revenir flatter le vainqueur puisque tout le monde estimait qu’un combat décisif s’était engagé dans la matinée entre les Français et les Espagnols.

Rochereau et Follenfant trouvèrent à peine de quoi manger en ce gîte et durent, une fois de plus, coucher dans une écurie.

Ils dormirent à tour de rôle pour surveiller leurs chevaux et leurs bagages puis repartirent au petit jour.

Chemin faisant, ils rencontrèrent quelques groupes de soldats déguenillés, déserteurs ou fuyards, qui se cachaient à leur approche. Pourtant, certains voulurent leur barrer la route, sans doute pour les dévaliser et voler leurs chevaux. Rochereau et Follenfant ne se laissèrent pas intimider ; ils foncèrent au galop, l’épée haute, sur les bandits qui prirent peur et s’écartèrent à leur passage.

Mais leur itinéraire les éloigna peu à peu et d’une façon définitive de la zone des combats.

C’est ainsi qu’en quelques journées, ils traversèrent la Picardie et pénétrèrent en Champagne. Ils avançaient joyeusement, heureux de sentir sous eux des chevaux nerveux, robustes, qui leur permettaient d’accomplir sans fatigue de longues étapes.

Ils traversèrent la ville de Reims, ils furent surpris d’entendre toutes les cloches sonner et de voir une grande foule se précipiter vers la cathédrale. Il ne leur fallut pas très longtemps pour apprendre qu’un “ Te Deum “ y était chanté pour remercier le Seigneur d’avoir rendu la santé au Roi et aussi d’avoir permis au Vicomte de Turenne de remporter sur les Espagnols une grande victoire d’où l’on pouvait envisager l’espérance d’une paix durable entre les deux royaumes.

Les deux amis renoncèrent à se rendre à la cathédrale car la multitude des gens entassés sur le parvis les empêchait d’aller plus loin. Ils préférèrent s’arrêter dans un cabaret où on leur servit de ce vin pétillant que les moines Bénédictins préparaient suivant une recette minutieuse dans des caves profondes et spacieuses creusées à même la pierre blanche de la région.

Quelques jours plus tard, Rochereau et Follenfant, installés devant la table bien garnie d’une auberge Bourguignonne, côte à côte et dos au mur, savourant la joie de vivre lorsqu’on est jeune et bien portant ainsi que de se reposer après des heures de chevauchée menée à grand train, quand ils entendirent un bruit de galop qui se rapprochait.

- Voici un voyageur attardé, dit Follenfant. Il a grand peur de ne plus trouver de lit pour lui… Pourtant, nous sommes les seuls clients ce soir…

- En tous cas, il n’a pas ménagé son cheval… répondit Rochereau. Écoute-le un peu souffler !... Si le cavalier continue à le malmener de cette façon, il pourra s’apprêter à en acheter un autre d’ici peu…

Les deux compagnons retournèrent à leur repas en mâchant lentement, selon leur habitude. Ils ne relevèrent la tête que pour voir la porte s’ouvrir, laissant entrer avec précipitation dans la salle un homme de haute taille, très brun, qui jetait à droite et à gauche des regards inquiets, comme s’il avait craint un danger quelconque.

L’homme eut un haussement d’épaules puis se laissa choir sur un tabouret de l’autre côté de la grande table où les dîneurs avaient pris place. Il commanda, d’une voix rauque, un verre d’eau de vie que l’aubergiste s’empressa de servir. Il avala l’eau de vie d’un trait, émit ensuite un soupir bruyant, essuya d’un revers de main la sueur qui avait agglutiné des grosses mèches de cheveux noirs sur son front et enfin se retourna vers Rochereau et Follenfant avec un sourire crispé.

- Veuillez pardonner, Messieurs, mon impolitesse et mon arrivée brutale… dit-il. Mais si je suis encore de ce monde, c’est grâce à la vigueur de mon cheval…

Rochereau et Follenfant hochèrent la tête pour montrer qu’ils avaient bien compris que des motifs graves avaient pu provoquer une telle attitude de la part du nouveau venu mais, ils ne prononcèrent pas un mot.

L’homme avait pourtant besoin de se confier à d’autres.

- Venez-vous de la direction de Dijon ? demanda-t-il

Les deux jeunes gens répondirent affirmativement. A quoi bon le nier d’ailleurs ? Tout le monde les avait vus arriver par la route de Dijon.

- En traversant la forêt… la dernière forêt… n’avez-vous rien remarqué ?

- Non… rien ne nous a paru anormal.

- Il est vrai que deux jeunes gentilshommes d’allure fière et décidée, comme vous l’êtes, font toujours impression sur les malfaiteurs… Ils n’ont pas osé vous attaquer… Tandis que moi, marchand drapier, plongé dans mes calculs, pensant à la laine que j’avais achetée en Champagne, à la soie que je dois acheter à Lyon, je ne les ai même pas vus venir à moi !... Ils étaient quatre, Messieurs !... et bien armés ! je vous le jure ! Maitre aubergiste ! versez moi encore un verre d’eau de vie, ainsi qu’à ces gentilshommes ! Si…Si …Messieurs, j’insiste !... Vous me feriez offense en refusant, car je vous importune tant !... Qu’on me serve aussi à manger ! l’appétit revient maintenant que je suis réconforté par la vue de gens de qualité… Car ils étaient horribles à voir ces brigands, barbus, sales et dépenaillés… J’ai été bien brutalement tiré de ma rêverie… Je ne sais pas ce que j’ai fait… J’ai sans doute dû donner un coup d’éperons violent à mon cheval car il est parti comme un boulet de canon… Il a renversé un de ces malandrins et a pris le grand galop que j’ai soutenu jusqu’ici pendant trois bonnes lieues…

- Vous avez de la chance de posséder un bon cheval… déclara Follenfant avec compassion.

- Et d’être un bon cavalier… ajouta Rocheteau

- Pour cela… j’ai appris dans ma jeunesse à me tenir en selle comme il faut… Et vous voyez… Cela m’a sauvé la vie…

Cependant le souper du drapier avait été servi et celui-ci s’installant sans façon vis à vis des deux compagnons, s’y attaqua avec entrain.

- Avez-vous l’intention de faire une longue route, Messieurs ? dit-il. Pardonnez-moi cette indiscrétion, mais je n’ai pas encore bien repris mes esprits…

- Nous-nous rendons en Provence… répondit Rochereau en haussant les épaules comme si la question l’avait laissé indifférent.

- La Provence… On dit qu’il y a toujours du soleil là-bas… Chez moi, dans les Flandres, on ne l’y voit pas très souvent…

Follenfant se redressa brusquement, regardant son interlocuteur avec des yeux incrédules.

L’autre s’en aperçut.

- Vous paraissez surpris, Monsieur, de me savoir Flamand et de me voir brun… dit-il. N’oubliez pas que nos grand-mères ont vu les Espagnols de très près…

Il rit très fort de sa plaisanterie et bût coup sur coup deux grands verres de vin.

- A propos d’Espagnols, reprit-il, savez-vous que Monsieur le Vicomte de Turenne leur a administré une bonne correction ?... Nous aurons peut-être la paix…

- Tout le monde l’espère, dit Rochereau.

- On m’a conté à ce sujet une chose assez étonnante, continua le drapier. Mais je préfère vous dire tout de suite que je n’y crois pas… On dit que deux sous-officiers français, au cours d’une escapade nocturne, avaient réussi à s’emparer d’un carrosse occupé par un gentilhomme espagnol qui portait avec lui des documents indiquant la position exacte des principaux Régiments… Et ces renseignements ont permis à Monsieur de Turenne d’organiser son plan de bataille et d’obtenir la victoire… C’est incroyable !

la soirée se prolongea de façon assez agréable avec ce marchand drapier généreux et bon vivant qui faisait à lui seul presque tous les frais de la conversation

Et la soirée se prolongea de façon assez agréable avec ce marchand drapier généreux et bon vivant qui faisait à lui seul presque tous les frais de la conversation.

Le lendemain matin, comme les deux amis se préparaient à remonter à cheval, ils virent arriver leur convive de la veille qui les supplia de faire route avec eux puisqu’ils devaient tous trois aller à Lyon.

En effet, il avait eu tellement peur qu’il n’osait plus voyager seul.

Comme il n’y avait, en apparence, aucune raison valable pour s’opposer à un tel désir, Rochereau et Follenfant acceptèrent d’autant plus que le drapier ne resterait pas très longtemps à leurs côtés puisqu’ils pensaient arriver à Lyon le surlendemain d’après les prévisions du Marquis de Saint-Junien.

L’étape se passa bien mais fut toutefois marquée par un incident minime : le pont qui enjambait une petite rivière s’était écroulé et, à sa place, une passerelle de fortune faite de trois ou quatre planches juxtaposées avait été installée. Si la route n’était pas interrompue pour les piétons, le passage de la rivière demeurait une chose assez dangereuse pour les cavaliers. Rochereau se présenta donc le premier et fit traverser son étalon sans difficulté. Mais Follenfant, engageant son cheval sur les planches qui s’incurvaient et qui jouaient entre elles, eut une seconde d’hésitation. Rochereau le remarqua et lui donna doucement quelques conseils :

- Relâche un peu ta rêne à droite, Henri… Laisse aller… Il va passer tout seul…

Le cheval passa en effet.

Rochereau était inquiet pour le marchand drapier mais, à sa grande surprise, celui-ci s’avança sans hésiter et atteignit la rive opposée sans aucun ennui.

Le soir de ce jour, comme ils étaient tous deux appuyés à une balustrade de bois, dans l’auberge où ils s’étaient arrêtés, regardant devant eux couler la Saône, Rocheteau se pencha vers Follenfant pour lui poser une question :

- N’as-tu rien remarqué, Henri, quand notre marchand drapier à traversé la rivière sur les planches ?

- Non !.. sinon qu’il s’est mieux comporté que moi…

- Tu n’observes jamais rien tant qu’il ne s’agit pas de parades en tierce ou d’attaques en prime… Mais quand même ! Tu es un bon cavalier et tu as eu du mal à passer … Tandis que lui, un marchand de drap… il a eu exactement les gestes des doigts et des jambes qu’il fallait pour que son cheval traverse sans faire le moindre embarras…

- Et alors ?.. Tu crois que ce n’est pas un marchand comme les autres ?...

- Je me méfie un peu… C’est tout… D’ailleurs, tu te souviens, je l’ai félicité et il m’a répondu qu’avant de reprendre le commerce de drap de son beau-père, il avait exercé celui des chevaux…

- Bah !... Nous verrons bien… Et demain nous serons à Lyon.


Follenfant sortit de l’écurie. Il avait été convenu entre Rochereau et lui qu’à tour de rôle l’un ou l’autre irait, chaque soir, vérifier si les chevaux avaient été bien soignés ; car la réussite de leurs projets dépendait en grande partie du bon état de leurs montures.

Le prévôt d’armes fit quelques pas dans la cour. Il faisait bon, c’était une nuit d’avril, tiède, étoilée ; un vent léger apportait des odeurs de fleurs champêtres. Follenfant n’avait pas envie de remonter dans sa chambre où Rochereau devait déjà dormir.

Il franchit le portail, traversa la route et s’arrêta pour regarder la Saône qui coulait en contrebas. Tout était calme et paisible ; l’auberge et les maisons du village semblaient assoupies. Seuls les coassements des crapauds ou le cri d’un oiseau nocturne troublaient le silence.

Follenfant s’apprêtait à repartir lorsqu’il sursauta, surpris par le bruit d’un clapotis assez fort qui se faisait entendre tout près de lui. Il se pencha vers la rivière pour constater que la surface de celle-ci était animée de grandes ondulations qui partaient d’un point de la berge situé presque à ses pieds mais qu’il ne pouvait pas voir en raison d’une frondaison épaisse et haute interposée entre la route et l’eau.

Intrigué, il chercha un passage et découvrit un raidillon, aménagé en escalier au moyen de quelques pierres, qui descendait jusqu’au bord de la Saône. Follenfant s’engagea sur la pointe des pieds et parvint bientôt à un petit lavoir dissimulé sous les branches où une jeune femme après avoir lavée son linge à la clarté de la lune et à la lueur d’un mauvais quinquet, se livrait à une toilette minutieuse en se croyant seule.

Follenfant reconnut alors la servante de l’auberge dont il avait déjà remarqué, au cours du souper, le visage souriant et la taille souple.

Lorsqu’elle eut terminé, la jeune femme jeta une grande cape sur ses épaules nues, saisit le panier où elle avait disposé son linge et se retourna pour remonter le sentier. C’est à ce moment que Follenfant se dressa devant elle.

- Souffrez que je porte ce panier… dit-il. Il est beaucoup trop lourd…

Souffrez que je porte ce panier… dit-il. Il est beaucoup trop lourd…

La servante avait poussé un cri de surprise et d’effroi. Elle aurait laissé choir son panier si Follenfant ne l’avait pas rattrapé au vol.

- N’ayez pas peur !... Ne reconnaissez-vous pas votre hôte ?

- Mais… qui vous a permis de venir ici ? Partez !

- Ma foi… Je passais sans idée de mal faire… J’ai entendu le bruit que vous faisiez dans l’eau… et j’ai cru que c’était un poisson… je suis pêcheur… vous comprenez ?... Alors je suis allé voir… Je ne le regrette pas car cela me permet de vous aider à remonter votre panier…

La jeune femme se remettait de ses émotions. Après tout, Follenfant était beau garçon… Il avait une voix agréable à entendre ; il parlait beaucoup mieux que tous ceux qui l’avaient courtisée jusqu’à ce jour. Elle lui laissa donc le panier et tous deux commencèrent à escalader le raidillon.

Tout à coup, elle s’arrêta et serra fortement le bras de Follenfant.

- Taisez-vous !... Quelqu’un vient par ici… Si le maitre nous trouve ensemble, je serai sûrement renvoyée… Cachons-nous sous les branches…

Enchanté de la tournure que prenaient les événements, Follenfant se tapit dans l’ombre à côté de la servante et, sous prétexte de la protéger, glissa sa main autour de sa taille.

- Ce n’est pas votre maître, chuchota-t-il à son oreille. C’est quelqu’un de plus jeune… Peut-être mon ami Valentin qui s’inquiète de mon absence…

- Non !... C’est votre autre compagnon… le grand brun…

- Ne bougeons pas ! Je voudrais bien savoir pourquoi il se promène la nuit, lui aussi… Écoutez !... N’entendez-vous pas ?...

- Si !.. On dirait des chevaux qui s’approchent.

- C’est bien cela… Plusieurs chevaux… Ils ne viennent pas seuls… Notre marchand les a entendus lui aussi car il s’arrête quelques pas au dessus de nous. Ne faisons pas de bruit surtout !...

Ils virent donc quatre cavaliers arriver dans la nuit. L’un d’eux mit pied à terre pour venir saluer le marchand drapier avec des marques d’une certaine déférence. Les trois autres s’écartèrent un peu pour se placer à quelque distance, l’un devant le portail qui donnait accès à la cour de l’auberge, deux sur la route à droite et à gauche du petit groupe formé par le drapier et le premier cavalier.

- Voilà des gens qui n’ont pas des habitudes de marchands… pensa Follenfant. Ils se sont disposés de telle façon qu’ils peuvent s’opposer à tous ceux qui chercheraient à venir troubler la conversation entre nos deux amis…

Les deux hommes, en effet, parlaient avec véhémence sans trop baisser la voix, s’exprimant dans un langage qui était totalement inconnu et qui, en tous cas, n’était pas du Flamand.

Cependant le prévôt d’armes écoutait attentivement, cherchant à capter une information quelconque, lorsqu’il sursauta en entendant le mot “Savoie“ prononcé à la façon française et un peu plus tard, à plusieurs reprises le mot “Vimines“…

Vimines… c’était le village où se cachait Philippe de Laperrière !

Le drapier semblait heureux de ce qu’il entendait car il donna une grande bourrade à son interlocuteur. Puis il y eut encore une discussion assez vive au cours de laquelle le marchand désignait l’auberge. Follenfant ne comprenait toujours pas mais il avait l’impression que l’on parlait de lui-même et de Rochereau. Enfin le visiteur nocturne appela le cavalier qui se tenait devant le portail :

- Kurt !.. Kom her !...

L’homme ainsi interpellé descendit de son cheval et avança, chapeau bas. Le drapier lui adressa la parole en allemand. Cette fois-ci, Follenfant dressa l’oreille car il saisissait parfaitement le sens des paroles qui s’échangeaient.

Peu de temps après, les cavaliers reprenaient au galop la direction de Lyon tandis que le drapier retournait tranquillement se coucher à l’auberge.

Follenfant et la servante s’attardèrent encore un peu.

- Dites-moi ? n’y-a-t-il pas une écluse sur la route de Lyon ?

- A une lieue d’ici, un canal se jette dans la Saône. Il y a une écluse, en effet…

- Le pont de l’écluse n’est ouvert aux voyageurs qui vont à Lyon que pendant la journée, n’est-ce pas ?

- Bien sûr ! La nuit l’éclusier dort comme tout le monde…

- A moins qu’on lui donne beaucoup d’argent, comme l’ont fait ces cavaliers…

- Mais vous avez compris ce qu’ils ont dit ?

- Un peu… Après l’écluse, la route traverse la forêt ?

- Une grande forêt qui descend jusqu’à la rivière. Il n’y a vraiment pas de pont sur la Saône avant Lyon ?

- Il n’y en a pas.

- Donc, si nous devons nous rendre à Lyon, nous serons obligés de traverser cette forêt ?...

- D’ici c’est le seul chemin. Je n’en connais pas d’autre.

La servante regardait avec une réelle admiration ce garçon à l’allure et au ton décidés et qui, en plus, paraissait entendre les jargons étrangers.

Henri Follenfant l’avait bien remarqué, aussi poursuivit-il d’une voix douce et confidentielle :

- Mais si nous préférerions passer de l’autre côté de la rivière sans aller à Lyon… Comment ferions-nous ?

- Ah !... Dans ce cas, il y a un passeur… Bien sûr… Tenez !... j’ai un oncle qui possède une barque plate… il habite justement près de l’écluse, de l’autre côté du canal… pas très loin…

- Il fait froid… Ne trouvez-vous pas ? Nous pourrions aller dans la grange… parler de votre oncle…


Réveille-toi, Valentin !...

Follenfant avait déposé une lanterne allumée sur la table de leur chambre et secouait son ami, encore profondément endormi.

- Hein ?... Quoi ?...

Follenfant appliqua brutalement sa main sur la bouche de Rochereau avant de lui dire tout bas :

- Lève-toi !.. Habille-toi sans faire de bruit !.. Tous nos bagages sont prêts… nos chevaux sont sellés… marche sur tes bas, sans chaussures… tu mettras tes bottes dans la cour. Je t’expliquerai plus tard… il faut partir immédiatement… prends garde à l’escalier qui craque… descends en longeant le mur… J’ai laissé de l’argent pour payer ce que nous devons.

Ayant obéi sans chercher à comprendre, Rochereau se retrouva bientôt dans la cour de l’auberge. Puis, après avoir enfilé ses bottes, il rejoignit sur la route le valet d’écurie tenant les chevaux par la bride à deux pas de Follenfant qui embrassait longuement la servante.

Les deux jeunes gens sautèrent en selle pour s’éloigner dans l’obscurité et dans le brouillard qui s’était levé pendant la nuit au dessus de la vallée de la Saône.

S’étant placé sur l‘herbe du bas-côté pour ne pas attirer l’attention par une marche trop bruyante, ils avancèrent d’abord au pas assez longtemps, puis au petit trot car ils ne pouvaient pas voir très loin devant eux.

- Me diras-tu enfin ce que nous faisons ?...Et pourquoi nous sommes partis si tôt ? aussi furtivement que des voleurs… cria Rochereau.

- Pendant que tu dormais paisiblement, moi j’ai appris beaucoup de choses…

Et Follenfant conta à son ami ses aventures de la nuit.

- J’avais bien deviné que c’était un traître !...s’exclama celui-ci à l’adresse du marchand drapier. Est-ce lui qui persécute le petit Philippe ?

- Je ne pense pas… J’ai cru comprendre qu’il y avait encore quelqu’un de plus haut placé... Mais lui, c’est sûrement un gentilhomme dans son pays parce que les quatre autres lui parlaient chapeau bas.

- Si tu m’avais réveillé quand ceux-là sont partis, nous aurions peut-être pu, à nous deux, nous emparer de sa personne pour le contraindre à nous dire qui il est réellement et aussi quel est celui qui leur commande à tous….

- Non !...Car il ne se serait pas laissé faire… Tu vois bien comment il est bâti ! Il aurait crié, réveillé l’aubergiste et celui-ci aurait fait appel à la Maréchaussée…

- C’est vrai ! le temps de prouver notre bonne foi et les autres auraient beau jeu de s’emparer de Philippe…

- Oui… reprit Follenfant. Même si nous avions réussi à le maitriser sans faire de bruit, crois-tu qu’il aurait parlé ?

- Tu as raison ! Il n’est pas homme à parler s’il ne le veut pas.

- Et nous autres nous ne sommes pas des tourmenteurs jurés… Intimider des reîtres, comme nous l’avons fait, cela passe… mais torturer quelqu’un pour lui faire avouer ce qu’il veut taire… Jamais !...

Ils continuèrent à avancer en silence pendant quelques instants puis Rochereau se pencha vers son compagnon.

- Si j’ai bien compris, dit-il, ces quatre cavaliers ( et peut-être d’autres) nous attendent en embuscade dans la forêt que nous devons traverser après avoir franchi le canal ?

- Oui… Nous n’aurions pas eu beaucoup de chance de nous en sortir. Quatre hommes décidés devant nous et le drapier par derrière… Tout ce monde bien camouflé par les arbres et les broussailles de la forêt…

- Heureusement que nous pourrons passer de l’autre côté de la rivière ! Grâce à ton oncle…

- Mon oncle ! grogna-t-il.

- Une idée me vient, Henri !... Qui a pu le mettre sur notre piste, ce maudit drapier ?

- J'y ai pensé moi aussi. Mais je crois que c’est tout simple : après notre cavalcade des Dunes, tout le monde a parlé de nous… Et puis nous avons disparu comme ça, un beau matin, ce qui a pu en étonner plus d’un…

- Et quelqu’un, sachant que Monsieur de Lapierrière nous aimait bien, continua Rochereau, a pu penser, à juste titre, que nous étions au courant de l’affaire.

- Si bien qu’en prenant à son tour le chemin de la Savoie, il était sûr de nous rattraper… Car ils savaient tous qu’il fallait chercher l’enfant en Savoie puisque c’était là que le Comte avait épousé sa princesse…

- La preuve c’est que les cavaliers ont fini par découvrir l’endroit où Philippe était caché. Mais ils attendent que le drapier se joigne à eux pour l’enlever !

Tout à coup, l’étalon redressa la tête et se mit à hennir avec vigueur.

- Holà !... Doucement !... dit Rochereau en obligeant le cheval à maintenir la même allure.

- Il aura sans doute senti une jument… ajouta Follenfant

- Sans doute ! Mais aussi, je crains que nous n’arrivions au milieu d’un troupeau de bœufs… N’entends-tu pas ?

En effet, des mugissements s’élevaient devant eux. Le bétail était tout proche mais le brouillard le masquait aux yeux des cavaliers.

- Tu es sûr, au moins, que nous ne nous sommes pas égarés en pleins champs ? Interrogea Rochereau.

- En suivant le bas-côté de la route, si nous nous étions fourvoyés, nous serions déjà depuis longtemps dans la rivière… mais nous devons être tout près de l’écluse D’ailleurs il me semble apercevoir une lumière.

Et les deux amis se retrouvèrent brusquement au bord du canal. Le petit jour forçait la brume. Ils pouvaient distinguer, à leurs pieds, les installations et les passerelles de l’écluse ainsi que, sur la berge opposée, la masse sombre d’une maisonnette flanquée d’un système de treuils et de cabestans qui commandaient à l’ouverture ou à la fermeture des vannes.`

Deux hommes s’affairaient autour de cette machinerie.

Hâlé par deux chevaux massifs, un chaland chargé de bœufs s’était déjà engagé dans l’écluse. Un jeune garçon et une grosse femme invectivaient les éclusiers.

- Tas de fainéants !... Vous ne pouvez pas vous lever plus tôt ?... Non ! Nous attendons depuis hier soir… Mais vers minuit, quatre cavaliers sont passés… Ils ont donc donné beaucoup d’argent… et vous en avez profité pour boire !...

- Tais toi donc, vieille sorcière !...

- Viens donc le dire ici !...

- Apprête-toi plutôt à embarquer tes chevaux, si tu veux que la rivière te transporte jusqu’à Lyon !...

Amusés par ce spectacle et résignés à attendre leur tour, Rochereau et Follenfant avaient mis pied à terre. Ils regardaient le garçon dételer les chevaux et les faire passer à bord du chaland au moyen d’un pont de planches. Tout le monde était très occupé par l’opération qui se déroulait d’ailleurs fort bien car les chevaux de halage étaient habitués depuis longtemps à ce manège.

L’éclusier qui n’était pas rancunier, avait même été chercher une bouteille de vin pour se réchauffer un peu au milieu de ce brouillard matinal.

- Ecoute !... dit soudain Follenfant, quelqu’un arrive au galop derrière nous…

- C’est le drapier… Je reconnais l’allure de son cheval. Il va nous rejoindre ici… Qu’allons-nous faire ?

- Je ne sais pas…

Le drapier ne tarda pas, en effet, à se présenter devant eux.

- Mais enfin, Messieurs, quelle mouche vous a piqué, cria-t-il, pour que vous vous soyez mis en route de si bon matin et sans me prévenir ?...

- Excusez-nous, mais nous ne voulions pas vous empêcher de dormir, répondit Rochereau. Seulement, hier soir, nous avons décidé de ne pas nous arrêter à Lyon et d’aller coucher plus loin… pour gagner du temps.

- Quel dommage !...J’aurais été si heureux de vous montrer la ville de Lyon… Il y a là de si bonnes hôtelleries… C’est peut-être l’endroit de France où l’on mange le mieux…

- Nous n’en n’avons jamais douté mais nous n’avons que trop flâné en route…

- Mais pourquoi êtes-vous si pressés ? Ah !... Je crois que j’ai trouvé… Les filles de Provence ont de beaux yeux noirs, m’a-t-on dit… C’est bien normal à votre âge… Mais quand même, pour l’amour de Dieu… restez au moins ce soir avec moi et je vous présenterai à des marchands soyeux qui vous donneront de quoi transformer vos belles en duchesses…

Le drapier, qui était descendu de cheval en riant très bruyamment, rejoignit les deux jeunes gens.

Devant eux, le travail de l’éclusier se poursuivait. Armés de longues perches, le marinier, sa grosse femme et le jeune garçon se préparaient à diriger leur embarcation, tandis que les éclusiers, attelés aux cabestans relevaient lentement la vanne qui donnait accès à la Saône.

Le niveau de l’eau baissait. Rochereau et Follenfant pouvaient donc voir le chaland, qui l’instant d’avant était à leur hauteur, se retrouver maintenant quelques pieds en contre-bas.

Les treuils grinçaient ; les gens criaient pour se faire entendre, les bœufs ne cessaient de mugir. Personne ne s’occupait des voyageurs qui attendaient sur la rive.

- Ces bœufs blancs sont vraiment beaux… dit le drapier pour rompre le mutisme de ses compagnons.

- Allez les voir d’un peu plus près… répliqua Follenfant.

Surpris, le drapier se retourna vers celui-ci. Follenfant avait levé la main ; d’un geste rapide et précis, il frappa de toutes ses forces la région latérale du cou de son interlocuteur.

Le drapier n’était pas sur ses gardes. Il ne put donc éviter le choc ; ses genoux fléchirent et il perdit connaissance.

Rochereau, à son tour, le poussa en avant pour le faire culbuter dans le chaland.

Les bœufs le reçurent sur l’échine. Ils s’agitèrent si bien que le corps inerte glissa entre deux bêtes jusqu’au plancher du bateau. Puis les bœufs qui s’étaient écartés reprirent leur place, cachant aux yeux de tous l’homme étendu à leurs pieds.

Pendant ce temps là la vanne avait été ouverte en grand. Sous l’impulsion des perches, le chaland s’était engagé dans la Saône où le courant allait tout doucement l’entrainer vers Lyon.

Les éclusiers avaient réinstallé la passerelle au dessus du canal. Ce qui permit à Rochereau et à Follenfant de le traverser en emmenant avec eux le cheval du drapier.

Le brouillard commençait à se dissiper aussi purent-ils se mettre au galop et parvenir ainsi rapidement à la petite maison du passeur que la servante de l’auberge avait indiquée à Follenfant.

Rochereau jeta un coup d’œil sur la grande barque plate qui était amarrée tout près.
- Je vais voir comment nous pourrons agir avec les chevaux. Vas donc réveiller le bonhomme, puisque tu es un peu de la famille…

- Ah… si tu n’étais pas un frère…je t ‘enverrais bien prendre un bain !...

En riant, Follenfant s’en alla frapper à la porte d’entrée de la maison.

Le passage se fit sans difficulté. Rochereau avait attaché les chevaux l’un derrière l’autre, puis, se tenant à l’arrière de la barque, il avait pris en main la bride de l’étalon. Celui-ci se mit à l’eau sans hésiter, les autres suivirent.

Sur la rive opposée, les deux jeunes gens payèrent le prix convenu au passeur qu’ils regardèrent retourner chez lui pendant qu’eux-mêmes arrimaient leurs bagages sur le dos du cheval du drapier. Pendant que tu discutais avec l’oncle, dit Rochereau, j’ai fouillé les fontes de la selle de notre ami. Je n’ai rien trouvé qui puisse nous indiquer qui il était, ni de la part de qui il se trouvait à notre poursuite. Mais en revanche il y avait deux beaux pistolets et une somme d’argent assez importante à première vue. Nous ferons le compte plus tard.

- Tant mieux ! Comme cela nous n’aurons pas besoin de passer par Lyon et nous allons pouvoir galoper jusqu’à Chambéry.

- Mais, par quelle route ?

- Nous verrons bien… Mais nous y arriverons malgré tout… A cheval !

Et ils partirent à grande allure.


Rochereau et Follenfant arrivèrent à Chambéry par une belle matinée ensoleillée. L’aventure de l’écluse et le passage de la Saône les avaient un peu écartés de l’itinéraire prévu par le marquis de Saint Junien. Aussi avaient-ils une demi-journée de retard sur leur horaire.

Ils avaient franchi sans aucune difficulté la frontière entre la France et la Savoie. Il leur avait suffi de montrer la signature et les cachets aux armes de Monsieur de Turenne pour voir les gardes et les gabelous, chapeau bas, s’empressant de leur ouvrir la barrière.

La ville était très animée ce matin là car c’était jour de marché. Il leur fut donc très aisé de s’enquérir sur le chemin à prendre pour atteindre Vimines.

Passant alors devant le relais de poste, l’idée leur vint de vendre le cheval du drapier. En effet, ce cheval qui boitait ne leur était plus d’aucune utilité.

La proposition fut acceptée par le Maître de Postes qui, après avoir indiqué le prix, comptait déjà ses pièces. Mais, en bon paysan, Rochereau développait ses arguments, espérant en tirer quelques pistoles en plus. Pendant ce temps là, un peu agacé par le marchandage de son ami, Follenfant alla flâner dans la cour du Relais.

Il revint tout aussitôt, le visage bouleversé.

-Ce cheval…cria-t-il. Ce grand cheval bai avec une étoile blanche en haut de la cuisse droite… D’où vient-il ?... Depuis quand est-il ici ?...

Surpris, le Maître de Postes releva la tête.

- Celui qui est attaché avec les autres, près de l’abreuvoir ? demanda-t-il.
- Celui-là même… Quand l’as–t-on laissé ici ? Valentin, c’est le cheval de l’Allemand de l’autre nuit… j’avais remarqué cette tâche blanche.
- Ma foi… dit le Maître de Postes, quatre cavaliers sont passés chez moi, il y a une heure. Ils ont laissé leurs chevaux en échange d’un petit carrosse attelé de deux juments. Des belles juments qui auraient bien convenu à votre étalon, Monsieur…
- Par où sont-ils partis ?
- Par la route des Échelles…
- Depuis longtemps ?
- Moins d’une heure, je vous dis ! Ils étaient pressés… Je leur ai montré qu’une des juments devait être référée, mais ils ne m’ont pas écouté et sont partis en déclarant qu’ils veilleraient à cela plus tard…
- Nous aussi nous sommes pressés ! reprit Rochereau. Donnez-nous le prix qui vous convient. File en avant, Henri ! je te rattraperai.
- Mais vous ne prenez même pas le verre de l’amitié ?...dit le Maître de Postes
- Merci ! Un autre jour…

Rochereau eut tôt fait de rejoindre Follenfant et tous deux avançaient au grand galop sur une route qui montait, assez raide, au milieu des bouquets de chênes et de hêtres.

Il n’y avait pas un instant à perdre. Il fallait rejoindre ce carrosse avant que ses occupants aient pu réaliser ce qu’ils avaient projeté de faire.

Les deux lieues qui séparaient Chambéry du hameau de Vinimes furent vite franchis à ce train là. Ils y firent une courte halte pour laisser souffler leurs chevaux et demander le chemin qui menait à la frontière de France.

Les gens parlaient un patois qu’ils ne comprenaient pas. Mais, par chance, une fillette curieuse s’approcha d’eux ; c’était la nièce du curé, elle s’exprimait assez bien en français et put donc les mettre sur la voie.

- Tout à l’heure, dit-elle, une voiture a pris cette direction. Elle allait si vite qu’elle a failli verser en tournant au coin de la maison, là-bas…
- Il y a longtemps de cela ? demanda Follenfant, d’un air indifférent.
- Tout juste après l’angélus de midi ! Une demi-heure, à peine… Pour moi, c’étaient des contrebandiers qui avaient les gabelous à leurs trousses…

Et la jeune fille jeta un regard complice aux deux jeunes gens comme si ces beaux cavaliers avaient été eux-mêmes des gabelous… ou des contrebandiers…

Mais déjà ils étaient partis au galop. Leur route suivait une ligne de crêtes serpentant au milieu de pâturages bordés de pommiers en fleurs. Puis elle commença à descendre en lacets paresseux qui plongeaient entre les taillis de noisetiers et des plantations de sapins.

Parfois, une maisonnette isolée se dressait au bord du chemin. Ce n’est pas là… disaient-ils après avoir lancé un coup d’œil.

Et ils continuèrent leur course.

Enfin, après avoir franchi une bonne lieue, ils virent, à droite de la route, dans un tournant, ; une fontaine jaillissant du rocher qui déversait son eau dans une auge de pierre.

En face, de l’autre côté de la route, se trouvait une petite maison coquette en maçonnerie avec des colombages. Les pièces d’habitation étaient situées au dessus de la grange et de l’étable ; on y accédait par un escalier de bois débouchant sur un balcon qui se prolongeait sur toute la façade.

- C’est ici !... cria Rocheteau. Mais le carrosse était déjà reparti…
- La porte est ouverte là haut ; allons voir !...

Les deux amis prirent à peine le temps d’attacher leurs chevaux à un arbre et, l’épée à la main, gravirent l’escalier en sautant une marche sur deux.

La pièce où ils pénétrèrent leur parut dévastée ; les tables et chaises renversées, tiroirs retournés et vidés de leur contenu. Le sol était jonché de vaisselle cassée et de couverts d’argenterie éparpillés.

Près de la table, recroquevillé sur lui-même, gisait un homme à cheveux blancs, habillé comme un paysan. Follenfant se pencha sur lui.

- Il a été transpercé par un coup d’épée… dit-il.
- Il est encore chaud. Qui est-ce ?
- Je n’en sais pas plus que toi… Allons voir un peu plus loin, bien que je pense que la maison soit vide !

En effet, ils ne trouvèrent personne dans les autres chambres. Mais, là aussi, tout avait été bouleversé ; les matelas avaient été éventrés, les armoires ouvertes et tout le linge répandu sur le plancher.

Ils descendirent l’escalier plus vite qu’ils ne l’avaient monté. Poussant du pied la porte de l’étable, Follenfant s’y engouffra tandis que Rochereau, tel un Maître Veneur, portait toute son attention sur les traces que le carrosse avait laissées dans la boue, devant la maison.

Follenfant ressortit et tous les deux remontèrent à cheval.

- Il y avait un gros chien dans l’étable… cria le prévôt d’armes. Ils l’ont assommé… pourtant il ne pouvait pas leur faire de mal car il était attaché…
- Oui ! mais il aboyait ...
- Sans doute ! Mais toi, qu’as-tu vu ?
- J’ai vu un tas de crottin tout frais…
- Donc ils ne sont pas loin et nous les rejoindrons bientôt !
- D’autant plus, reprit Rochereau, que le cheval de droite doit boiter.
- Pourquoi ?
- Il manque trois clous au fer de son antérieur droit.
- Il va le perdre…
- Raison de plus pour boiter…

Toute cette conversation s’échangeait au galop sur un terrain en pente, un peu glissant. Mais les chevaux, jeunes, vigoureux et bien tenus en main, ne paraissaient éprouver aucune difficulté en changeaient de pied instinctivement dès que c’était nécessaire.

- As-tu vu, Henri ?... Il a perdu son fer… encore un petit effort !...
- Regarde, Valentin !...

Ils étaient parvenus devant un espace situé entre deux bois distants d’une centaine de pas ; ce qui permettait à la vue une échappée sur le bas de la colline et sur les vallonnements de moins en moins escarpés qui se succédaient jusqu’à la plaine. Sur la route, un petit carrosse tiré par deux chevaux filait à vive allure en soulevant un peu de poussière derrière lui.

Les deux cavaliers avaient arrêté leurs montures pour mieux voir.

- Le cheval de droite galope à un rythme inégal…fit remarquer Rochereau. Ce sont eux… Ils ne nous échapperont pas !
- Oui ! Mais ils sont quatre… et nous sommes deux… Ils nous verront venir à eux et ils ne se gêneront pas pour nous tirer dessus !...
- Pas si nous les surprenons… Suis-moi !

Rochereau, sans hésiter, lança son cheval sur un sentier de mules qui coupait les lacets de la route et lui permettait (du moins il l’espérait) de devancer le carrosse. C’était assez risqué car la voie était raide ; elle était encombrée de pierres arrondies et mal fixées, barrée de grosses racines. Pourtant Rochereau avait à peine ralenti l’allure de son étalon et Follenfant lui avait emboité le pas, avec beaucoup moins d’assurance toutefois.

Ils firent halte à la corne d’un bois, au bord de la route.

Le carrosse n’était pas encore passé. Les deux compagnons pouvaient l’entendre se rapprocher d’eux.

- Henri ! Je vais arrêter l’attelage… Prends un pistolet et tant-pis pour le cocher s’il se défend !... Ne tire pas sur moi… Mais j’ai confiance, tu es adroit…

Follenfant essuya d’un revers de main la sueur qui perlait sur son front car, bien que cavalier entrainé, la descente qu’il venait d’effectuer représentait pour lui un véritable exploit. Il sauta à terre, sortit un pistolet des fontes de sa selle, l’arma et, s’appuyant au tronc d’un sapin, se posta à l’affût.

Le carrosse se présenta.

Tout à coup, Rochereau éperonna son cheval qui bondit sur la route juste devant l’attelage. Le maitre de manège saisit au passage les rênes d’une des juments et s’y cramponna de toutes ses forces tandis que ses genoux pressaient avec frénésie les flancs de l’étalon pour obliger celui-ci à s’arrêter.

En quelques secondes les trois chevaux s’immobilisèrent. Suivant son élan, le carrosse dérapa et se plaça en travers de la route.

Malgré la rapidité de l’attaque, le conducteur avait eu le réflexe de saisir un pistolet. Mais Follenfant avait devancé son geste et tiré. Le conducteur s’était alors écroulé du haut de son siège.

Deux ou trois coups de feu furent tirés sans résultat, de l’intérieur du carrosse. Puis les portes s’ouvrirent, laissant passer, à droite, deux hommes qui sautèrent sur la route, l’épée à la main.

Follenfant s’était déjà mis en garde devant eux.

Un troisième sortit par la portière opposée, il se heurta à Rochereau qui avait mis pied à terre et qui l’attendait.

Face à deux adversaires, Follenfant décida d’attaquer le premier. Il exécuta une série de passes et de feintes sur un rythme très rapide sans trop s’écarter de la ligne qu’il avait choisie, obligeant ainsi les deux hommes à se rapprocher l’un de l’autre pour assurer leurs parades. Il se demandait s’il pourrait longtemps soutenir cet effort. Il avait devant lui deux bretteurs qui paraient honnêtement mais sans finesse ; cependant leur assise était solide, ils tenaient leurs épées d’une main ferme et semblaient assez vigoureux pour continuer ce jeu tant qu’il le faudrait.

Follenfant accéléra encore les mouvements de son poignet. Il ne devait, pour rien au monde, laisser à l’un de ses adversaires l’initiative d’une botte. Aussi ne leur accordait-il aucun répit jusqu’au moment où, l’un parant en quatre et l’autre en tierce presque simultanément, leurs épaules se heurtèrent et leurs fers s’entrecroisèrent.

Ce choc détourna pendant quelques secondes l’attention des deux bretteurs. Follenfant en profita pour tirer droit et servir plein cœur son adversaire de droite. Celui-ci s’écroula aux pieds de son collègue, gênant ainsi la riposte de ce dernier.

Follenfant n’avait plus qu’un homme en face de lui. Un homme qui avait réussi à prendre l’offensive et qui menait ses attaques brutalement, cherchant l’instant favorable pour pousser une botte qu’il espérait efficace. Mais il manquait d’agilité et le prévôt d’armes vit venir facilement le coup qu’il préparait ; ce qui lui permit d’opposer une bonne défense et de riposter avec une telle promptitude que ce deuxième adversaire s’effondra aussi sur le sol.

Follenfant passa vite de l’autre côté du carrosse où l’on ferraillait encore. Il était grand temps qu’il arrive à la rescousse car Rochereau se trouvait en fort mauvaise posture.

L’homme qui avait parlé au drapier dans la langue inconnue lui menait une vie très dure, multipliant des attaques que Rochereau paraît comme il pouvait, forçé de rompre pied à pied. Malgré son courage et sa souplesse, ce dernier était loin de posséder l’habilité de Follenfant ; sa défense se faisait de plus en plus désordonnée et il sentait bien que la pointe qui le menaçait allait finir par le transpercer d’un instant à l’autre.

- Laisse-le moi Valentin… cria Follenfant. Vas voir ce qu’il y a dans le carrosse….

Rochereau s’écarta d’un bond pour laisser la place à son ami qui réussit à parer de justesse le coup droit porté par l’étranger dans une fente audacieuse.

Et le duel reprit entre les deux hommes aussi acharnés l’un que l’autre. Follenfant eut quelque mal à reprendre l’offensive mais il ne s’écarta plus de sa ligne, obligea l’autre à rompre par deux fois et finalement, après quelques feintes très rapides, planta sa lame sous la clavicule de son adversaire.

Et le duel reprit entre les deux hommes aussi acharnés l’un que l’autre.

Alors, après avoir exécuté un grand salut à la mémoire des trois bretteurs qu’il avait vaincus et du quatrième aventurier qu’il avait abattu d’un coup de pistolet, il tomba assis sur une grosse pierre, épuisé par le combat qu’il avait soutenu.

Il se releva vite, curieux de voir ce qu’il y avait dans le carrosse. Il y découvrit Rochereau qui s’affairait auprès d’une assez jolie fille et, blotti contre celle-ci, un petit garçon de trois ans environ dont les grands yeux bleus jetaient de tous côtés des regards effrayés.

Rochereau avait trouvé la jeune fille ligotée et bâillonnée.

Il l’avait délivrée et, maintenant, il essayait de lui expliquer pourquoi ils étaient ici, Follenfant et lui.

- Nous sommes les serviteurs du Comte de Lapierrière… Voyez cette chevalière !... Le blason est le même que celui qui est gravé sur la médaille accrochée au cou de l’enfant…de Philippe… Il a les yeux de son père… Son père est mort entre nos bras… Il nous a dit…

Agitée par des sanglots convulsifs, la jeune fille ne paraissait pas écouter. Rochereau reprenait ses explications, guettant le moment où le calme reprendrait possession des traits de ce visage bouleversé par la succession de tous ces chocs émotifs subits en moins d’une heure.

Follenfant se détourna d’eux. Il s’en alla attacher les chevaux derrière le carrosse. Puis il s’approcha des corps étendus sur la route pour chercher dans leurs poches s’il n’y avait pas des papiers susceptibles de fournir une indication sur l’identité de celui qui les avait lancés dans cette expédition. Il trouva seulement une lettre écrite en allemand qu’il garda sur lui.

Enfin, il traina les cadavres dans un fourré pour essayer de les dissimuler aux regards des passants. Ils recouvrit de terre les traces de sang, ramassa les armes éparses sur le sol et, montant à la place du conducteur, remit l’attelage en marche.

Marika se tourna vers l’enfant, qui paraissait plus rassuré mais s’accrochait toujours à ses jupes, et l’embrassa tendrement.

A l’intérieur du carrosse, la jeune fille avait réussi à se dominer. Elle écoutait maintenant ce que lui disait Rochereau. Ce jeune homme à l’air éveillé lui inspirait confiance. Avec un accent un peu roucoulant, elle posa quelques questions dont les réponses la rassurèrent d’une façon plus complète.

- Appelez-moi Marika… dit-elle en souriant. Mon nom de famille est imprononçable pour un Français.

S’apercevant alors que la voiture repartait, elle s’inquiéta de nouveau…

- Où allons-nous ?
- En France, dans mon village ; auprès de ma sœur. Telle était la volonté de Monsieur de Lapierrière… Telles sont les instructions de Monsieur de Turenne…

 

Marika se tourna vers l’enfant, qui paraissait plus rassuré mais s’accrochait toujours à ses jupes, et l’embrassa tendrement.

- A la grâce de Dieu…dit-elle.


Les voyageurs franchirent la frontière et rentrèrent en France sans avoir éprouvé le moindre ennui.
Cependant la journée tirait à sa fin et il était urgent de faire remettre des fers neufs à la jument qui boitait. C’est pourquoi ils s’étaient arrêtés dans le premier village où ils avaient trouvé une auberge tranquille, ce qui leur permit de prendre un repas copieux pendant que le maréchal-ferrant voisin faisait son office.

Marika touchait à peine les plats ; elle faisait manger le petit Philippe qui semblait avoir oublié les frayeurs des heures passées et faisait preuve d’un bel appétit pour la plus grande joie de Rochereau et de Follenfant qui, eux, étaient affamés.

La conversation tomba naturellement sur les évènements du jour.

- Cet homme aux cheveux blancs que nous avons trouvé dans la maison…dit Rochereau, qui était-il ?
- C’était le propriétaire de la maison, répondit Marika. Il habitait en bas et nous rendait quelques petits services. Il a voulu nous défendre et ils l'ont tué…
- Connaissez-vous les gens qui vous ont enlevés ?
- Non !... Mais l’un d’entre eux était Hongrois. Il a parlé dans notre langue.
- Celui qui conduisait le carrosse était Allemand, reprit Follenfant. J’ai trouvé une lettre dans sa poche. Peut-être nous donnera-t-elle des indications ?
- Montrez ! dit vivement Marika.
- Vous parlez allemand, vous aussi… s’exclama Rocheteau avec admiration.

Une lueur malicieuse brilla dans les grands yeux sombres de Marika.

- Je parle trois langues… dit-elle et je comprends aussi le Polonais…

Rochereau hocha la tête.

- Je ne suis qu’un ignorant, gémit-il.

Follenfant se porta généreusement au secours de son ami.

- Marika ne le dira jamais quand elle verra ce dont tu es capable à cheval… Voici la lettre. Je n’ai pas eu le temps de la lire.

Marika parcourut rapidement le papier froissé qui lui avait été remis.

- On demande à un certain Kurt, dit-elle, de rechercher une jeune femme et un enfant de trois ans dans tous les villages qui entourent Chambéry…
- Oui… mais la lettre est signée, cela ne vous rappelle-t-il rien ?
- On a signé “ Bela“. C’est un prénom très répandu chez nous !
- Et le drapier ? demanda Rochereau, le connaissez-vous ?
- Quel drapier ?

On raconta donc à Marika l’histoire des jours précédents en faisant une description aussi précise que possible de ce personnage qui tenait tant à accompagner les deux jeunes gens jusqu’à Lyon.

- Vous dites qu’il était grand et très brun ? fit-elle remarquer, l’air songeur.
- Parfaitement ; il nous a dit que…enfin…que son grand-père était Espagnol.
- A moins que sa mère ne soit tzigane ?
- Qu’est-ce que c’est ?
- Tzigane ou bohémien, c’est pareil coupa Follenfant, fier de montrer ses connaissances.
- Ah oui !.. Et cela vous rappelle quelqu’un ?
- Pas exactement… mais le Prince Aponyi avait un neveu… ou un cousin…(je ne sais pas trop)... Ce cousin venait le voir parfois. Il prenait des airs dévots et essayait de persuader le Prince à faire rentrer sa fille en religion… Et à l’évocation de ce souvenir, Marika éclata d’un rire nerveux en montrant ses dents blanches. Il présentait tout un choix de couvents pour filles nobles… continua-t-elle, où sa maîtresse aurait été accueillie les bras ouverts. Et moi aussi par la même occasion…
- Qu’en disait le Prince ?
- C’était un homme d’une grande piété, mais il faisait la sourde oreille. Car il savait bien qu’une fois la dot versée et une rente assurée, tout le reste, un domaine aussi vaste que la Savoie, aurait été après sa mort attribuée à Bobak et à ses fils.
- Ce cousin s’appelait Bobak ?
- C’est là justement ce qui me tracasse. Bobak est un surnom. A l’époque, j’avais quinze ans… et je ne me souciais fort peu du nom d’un parent de notre seigneur que l’on voyait à peine une fois par an… Nous l’avions appelé Bobak, ma maitresse et moi, parce qu’il avait une mâchoire étroite qui laissait voir ses longues dents, comme un bobak…
- Qu’est-ce que c’est qu’un bobak ?
- On désigne ainsi, en Polonais, un petit animal des montagnes… Une sorte de lièvre sans oreilles.
- Ah ! je vois…s’écria Rochereau, à Compiègne il y avait un enfant qui ramonait les cheminées et qui montrait une petite bête semblable. Il disait que c’était une marmotte.
- Voilà le mot que je cherchais…
- Qu’est devenu ce Bobak ? demanda Follenfant.
- Il est mort… d’une indigestion… le jour où les Turcs ont envahi notre pays.
- Et ses fils ?
- J’ignore ce qu’ils sont devenus. Je crois qu’ils se sont réfugiés en Pologne alors que le Prince nous avait emmené à Vienne avec lui. Puis de Vienne, nous sommes passés en Croatie, de là à Venise et enfin en Savoie... Si je vous ai raconté toute cette histoire, c’est que le fils aîné de Bobak avait une tzigane pour mère…
- Comment était-il ?
- Je ne l’ai jamais vu…
- Et l’autre fils ?
- Je ne l’ai pas vu non plus ; mais je pense, qu’étant plus jeune, il devait avoir à peu près votre âge.

Il y eut un moment de silence. Philippe, que cette conversation ennuyait, en profita pour renverser son verre d’eau sur la table. Marika le gronda en dépit des regards apitoyés que lui lançaient les deux jeunes gens. Quand le désastre fut réparé, Rochereau reprit la parole en hésitant un peu ;

- C’est en Savoie que votre…votre Princesse a connu Monsieur de Lapierière ?
- Oui ! C’est à Chambéry qu’ils se sont connus et qu’ils se sont épousés secrètement, car le Prince envisageait un autre mariage pour sa fille…
- Comment le Prince a-t-il pris la chose ?
- Fort mal au début ! Mais il était très bon ; et quand ma maitresse est morte, quelques semaines après la naissance de Philippe, il m’a confié celui-ci… Il m’a trouvé cette petite maison, près de Vimines, et il m’a fait verser une rente.

- Le Prince n’est plus de ce monde n’est-ce pas ?

Marika s’était tue et des larmes brillaient sur le bord de ses paupières à l’évocation de ces souvenirs pénibles. Elle sursauta en entendant la question que venait de lui poser Follenfant.

- Oui ! il est mort, voici bientôt deux ans. Il m’a fait remettre son testament dont j’ai pu faire parvenir une copie à Monsieur de Lapierièrre. Tous ses biens, en Hongrie, reviennent à Philippe.
- De sorte que si les fils de votre Bobak avaient réussi à faire disparaître Philippe, l’héritage leur tombait tout naturellement entre les mains…
- Tout naturellement !
- Et la rente qui vous était versée ?
- Après la mort du Prince Aponyi, le notaire de Chambéry a continué à me la servir. Mais il était de plus en plus réticent car les terres qui servaient de garantie sont actuellement occupées par les Turcs…
- Monsieur de Lapierièrre vous donnait-il de ses nouvelles ?
- Quelques fois. Mais il ne m’a jamais envoyé de l’argent… je crois que, de ce côté là, ses affaires allaient assez mal…-
Sa famille était endettée depuis plusieurs générations, affirma Rochereau.
- Il devait nous rendre visite après cette campagne des Flandres. Malheureusement…

Les voyageurs passèrent la nuit dans l’auberge et reprirent, le lendemain, la route de Lyon. Dans cette ville, Rochereau et Follenfant utilisèrent la lettre de change que Monsieur de Turenne leur avait fait remettre, pendant que Marika effectuait quelques achats de vêtements.

Et le voyage se poursuivit fort gaiement par Nevers, Bourges et Châteauroux en direction de Poitiers.

Le plus souvent, Follenfant conduisait l’attelage tandis que Rochereau, sur son étalon, caracolait devant la portière.

Philippe avait découvert là deux grands amis qui l’auraient abominablement gâté si Marika n’y avait mis bonne garde.


Le mois de mai étalait avec complaisance sur la vallée de la Boivre l‘éventail séduisant de toutes ses splendeurs. Le ciel, d’un bleu intense et radieux, répandait une lumière vigoureuse et pure. Toutes les nuances du vert se côtoyaient, s’intriquaient, se mélangeaient pour former au sol une nappe continue où les chênes de la forêt, l’herbe épaisse de la prairie, les cimes délicieuses des peupliers exprimaient avec force leur joie de vivre et leur élan vers le soleil. Des milliers de fleurs s‘épanouissaient, parsemant cette verdure de taches jaunes, blanches, rouges ou bleues.

Par cette belle après-midi, Anne-Lise avait installé devant sa maison son métier à dentelle.

Elle avait posé à ses pieds la corbeille d’osier qui servait de berceau à CathyElle avait posé à ses pieds la corbeille d’osier qui servait de berceau à Cathy.
Ses doigts s’activaient autour des fuseaux. Elle travaillait avec application, jetant par moments un regard chargé de tendresse et de sollicitude sur la petite fille qui avait rejeté ses draps et ses couvertures pour jouer avec ses pieds et ses mains en poussant des petits cris de joie.

Anne-Lise se sentait heureuse. La présence de Cathy sous son toit avait complètement transformé son existence. Chaque jour, la jeune femme découvrait une nouvelle raison pour luter, pour espérer. Sa maison était, comme naguère, bien tenue ; le petit jardin qui l’entourait était cultivé avec amour. Quant aux dentelles qu’elle fabriquait à ses moments perdus, elles recommençaient à se vendre facilement sur tous les marchés des environs.

Avec le retour des jours ensoleillés, Anne-Lise avait retrouvé peu à peu sa coquetterie d’autrefois. Depuis longtemps déjà, elle avait rangé dans son coffre sa vieille robe noire trop large et, ce jour-ci, sans trop savoir pourquoi, elle avait choisi une jupe grise, légère, qu’elle avait bien aimé porter l’été précédent. Elle avait même dédaigné les corsages trop épais pour ne garder qu’une blouse blanche brodée, aux manches mi-courtes, qui lui laissait plus d’aisance dans ses mouvements. Elle avait renoncé au bonnet noir des veuves et avait rassemblé ses cheveux sombres en un gros chignon sur la nuque.

Pourtant, elle avait placé à portée de sa main sa grande cape pour s’en revêtir au cas où un passant malveillant aurait eu l’idée de colporter sur son compte des bruits désobligeants.

Car l’esprit d’Anne-Lise était la proie de quelques scrupules. Avait-elle le droit de saisir sans arrière pensée le bonheur qui s’offrait à elle ?

Elle s’était confiée de ces préoccupations à l’Abbesse du Pin.

- Ne te tracasse donc pas tant ! lui avait répondu celle-ci. Le pauvre bonheur qui se présente à nous et que nous essayons de retenir n’enlève rien aux morts puisqu’ils sont comblés à la vue de Dieu…

Aussi Anne-Lise prenait-elle plaisir à respirer l’odeur des prés er des arbres, à écouter le clapotis de la rivière et le chant de tous les oiseaux qui s’agitaient autour d’elle.

Le pas d’un cheval attira bientôt l’attention de la jeune femme.

Ce bruit n’annonçait pas la démarche pesante d’un cheval de labour mais plutôt l’allure souple et nerveuse d’un cheval de selle.

Qui donc pouvait bien arriver à cette heure par la route de Poitiers ? Le Comte de Larnaye, à qui appartenait la forêt voisine, venait quelquefois par là, mais son cheval habituel était beaucoup plus calme. Il s’agissait sans doute d’un visiteur pour les moniales ; pourtant ceux-ci voyageaient plutôt en voiture.

Toute à ses réflexions, Anne-Lise avait oublié de prendre sa cape et, lorsqu’elle voulut la jeter sur ses épaules, c’était trop tard… Le cavalier était déjà sorti du bois ; il allait passer devant elle sur la route. 

Anne-Lise admira le cheval. C’était un alezan brûlé bien découplé. La jeune femme n’en avait jamais vu d’aussi beau.

Elle ne put s’empêcher d’être impressionnée par le cavalier. Celui-ci était jeune, bien rasé à la nouvelle mode ; la taille mince, il se tenait droit en selle. Son feutre, au bord relevé, donnait à son visage une expression de fierté virile. Ses habits étaient sobres, élégants et il portait l’épée au côté.

Anne-Lise baissa les yeux ; elle se remit à travailler avec ardeur quand, à sa grande surprise, le cavalier arrêta son cheval à sa hauteur et se découvrit.

- Pardon, Madame ! dit-il. Ne suis-je pas parvenu à l’Abbaye du Pin ?

La voix était agréable. Anne-Lise ressentait un léger trouble à l’entendre. Elle releva la tête.

- Vous y êtes, Monsieur, répondit-elle. Franchissez le gué et vous verrez le portail s’ouvrir à votre gauche.
- Merci ! Je cherche la Dame Anne-Lise Rochereau… La connaissez-vous ?

La jeune fille rougit violemment.

Le cavalier sourit et s’inclina.

- Je voudrais vous donner des nouvelles de votre frère.

Du coup, Anne-Lise pâlit.

- Valentin ? murmura-t-elle. Que s’est-il passé ?
- Soyez sans inquiétude… Valentin se porte très bien. Je suis Henri Follenfant, prévôt d’armes et pensionné du Roi. Valentin m’a envoyé devant lui. Il m’a chargé de vous annoncer son retour au pays.
- Comment cela ? Il n’est donc plus aux armées ?
- Il est devenu, comme moi, pensionné du Roi. Il sera là demain, vers midi.
- Mon Dieu… Demain ?
- Oui !...Demain ! Il amène avec lui une jeune fille et un petit garçon.
- Mais…
- Je vous expliquerai tout cela. C’est assez long et compliqué.
- Voyons ! Où avais-je la tête ? Descendez, Monsieur. Je n’ai rien à vous offrir…Ah, si, un peu de cidre… Je cours chercher un siège.

Et Anne-Lise ayant jeté sa mante sur ses épaules, se précipita à l’intérieur de la maison. Elle fit tomber quelque chose qui se cassa.

- Que je suis donc sotte !... s’écria-t-elle, mais elle reparut bien vite avec un tabouret.
- Asseyez-vous !

A nouveau elle repasboivre-022.jpgsa le seuil de sa demeure. Quand elle revint, ce fut avec un pot de grès et un verre. Elle se mit alors à parler avec animation.

- Buvez !..Vous devez avoir soif par cette chaleur ! Vous ne pouvez pas repartir ce soir… Vous resterez souper… Je trouverai bien à l’Abbaye de quoi préparer un repas convenable… Et puis il va falloir s’occuper du cheval… Vraiment… Je ne crois pas en avoir vu d’aussi beau…

Tout en buvant son cidre, Follenfant s’amusait de l’agitation de la jeune femme. Mais il prenait plaisir à regarder les grands yeux noisette qui changeaient d’expression à chaque instant, tour à tour enfiévrés ou émerveillés.

- Cette petite fille est à vous ? demanda-t-il.
- Oui !... C’est à dire non… Tout cela est compliqué aussi… et Anne-Lise éclata de rire. Elle vous tiendra compagnie pendant que j’irai chercher des provisions à l’Abbaye.
Et puis je vais préparer la chambre de Valentin, là-haut. Elle n’est pas très grande mais vous y serez bien… D’ailleurs pour cette nuit, vous aurez toute la maison pour vous, j’irai coucher à l’Abbaye avec Cathy…

C’est ainsi que Follenfant fit la connaissance d’Anne-Lise et lorsque Rochereau se présenta, le lendemain, en compagnie de Marika et de Philippe, il fut heureux de constater que son ami paraissait fort bien s’entendre avec sa sœur.
 


A grands coups de marteau, Follenfant enfonçait un clou de charpente pour fixer une volige sur une poutre.

- Tu vois, Valentin, que je pourrais gagner ma vie à faire ce métier…
- Oui !.. Mais comme paysan, il y a mieux que toi… On t’a vu à l’œuvre pour les moissons…
- Pardon ! Anne-Lise dit que j’ai fait beaucoup de progrès pour manier une faux…un dail, comme vous dites…
- Anne-Lise est pleine d’indulgence envers toi !
- Tu veux peut-être dire que Marika n’apprécie pas ce que tu sais faire ?
- Nous reparlerons de tout cela quand la maison sera achevée…

Penchés sur le toit de la maison qu’ils avaient fait construire dans le prolongement de celle d’Anne-Lise, Rochereau et Follenfant, tout en plaisantant, travaillaient avec acharnement pour soulager la besogne des ouvriers qu’ils avaient fait venir.

- J’ai réfléchi toute la nuit !...dit brusquement Rochereau.
- C’est sans doute ce qui t’empêche de travailler ce matin…
- Oui…reprit Rochereau sans réaliser ce que venait de dire son ami. Philippe est un gentilhomme…
- Je comprends maintenant que tu sois épuisé pour en être arrivé à une telle conclusion…
- Retire ta tête d’ici, si tu ne veux pas recevoir un coup de marteau !...Et tu verras si je suis épuisé !... Oui Philippe est un gentilhomme. Il doit donc être élevé comme un gentilhomme doit l’être…
- Ça, c’est vrai !
- Tu lui apprendras à tirer les armes et moi je lui apprendrai à monter à cheval. Mais ce n’est pas tout ! Il faut qu’il sache le latin…
- Et la philosophie…
- Et…Comment disent-ils déjà ? …La…L’ari…L’ari…
- L’arithmétique…
- C’est cela… Et puis la Géographie…
- Et encore beaucoup de choses. Tu as raison. Mais qui pourra les lui enseigner ici ?
- Oui… Qui pourra ? Car il n’est pas question de le mettre au collège à Poitiers…Nous ne pourrions pas le protéger…
- Et les aumôniers de l’Abbaye ?
- Le vieux ne tient pas debout !... Quant au jeune…
- C’est un imbécile !...Tu as bien vu l’autre jour, quand nous prenions la collation avec le maçon de Marcay, il est passé devant nous et il nous a reproché de manger du pâté un vendredi…
- Tu lui as bien dit pourtant que les soldats et leurs familles étaient dispensés de faire maigre de puis la bataille de… de…
- De Lépante, contre les Infidèles… Mais il n’a rien voulu entendre…
- Et tu sais qu’Anne-Lise en a été si troublée qu’elle est allée raconter l’histoire à l’abbesse…
- Ah !...Qu’est-ce qu’elle lui a répondu, l’abbesse ?
- Elle a dit qu’elle-même et ses sœurs faisaient maigre toute l’année et que, de ce fait, nous pouvions bien manger quelquefois du pâté un jour défendu…
- Laisse-moi applaudir des deux mains…
- Ah ! c’est une femme, l’abbesse… Elle m’a appris à lire quand j’étais enfant de chœur… Mais pour en revenir à Philippe, si nous faisions venir ici le Père Anselme. Lui, au moins, saurait éduquer cet enfant.

Avant de répondre, Follenfant prit le temps de mettre en place une nouvelle volige.

- C’est bien raisonné… dit-il enfin. D’autant plus que le Père Anselme saura résoudre le petit problème qui existe entre Marika et toi… Entre Anne-Lise et moi… Seulement, dis-moi… Comment vas-tu le faire venir ici ? Tu n’es pas le Pape…
- Non Mais dans quelques jours, je partirais pour aller rendre compte de notre voyage à Monsieur de Turenne. Et lui, il peut beaucoup de choses…

Lorsque, deux semaines plus tard, Rochereau se présenta au château de Turenne, celui-ci le reçût immédiatement et se divertit fort en entendant le récit qui lui fut fait.

- Ainsi, dit-il, Follenfant les a tous embrochés ! Mais il en reste peut-être ... Soyez vigilants !

Rochereau lui exposa ensuite les projets qu’ils avaient élaborés concernant le Père Anselme.

Turenne leva les bras au ciel.

- Mais que veux-tu que je fasse ?... Tu sais bien que je suis Protestant !
- Oui !... Mais vous-êtes Monsieur de Turenne…

 

Et c’est ainsi que, par un soir de Décembre, un Capucin s’acheminait vers l’Abbaye du Pin. Il était furieux d’être obligé d’abandonner les reîtres et les soudards du Roi pour devenir aumônier de moniales… Mais il eu la surprise de retrouver là de vieilles connaissances qui s’empressèrent de le consoler sans toutefois lui avouer qu’ils étaient les instigateurs de ce changement de vie…

Et c’est ainsi que, par un soir de Décembre, un Capucin s’acheminait vers l’Abbaye du Pin.


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