⌘ Daniel Chauvigné - Quatrième métier : guide de chasse


Jean Vincenti est un vieux broussard, ancien sous-officier des troupes coloniales, qui a roulé sa bosse dans de nombreux pays de la France d'Outre-mer. Finalement, il s'est installé, avec son épouse, à Baïbokoum où il avait monté un safari de chasse déjà très renommé.

Situé à mi-distance entre Fort-Lamy et Bangui, le poste de Baïbokoum est la charnière entre la forêt équatoriale oubanguienne et la steppe sablonneuse tchadienne. Cette position géographique et climatique permet le regroupement d'une faune très variée qui attire les amateurs de grande chasse.

Malgré ses cinquante cinq ans - ce qui me paraissait vieux - Jean a insisté pour que je l'appelle par son prénom et que je le tutoie. Cela, selon lui, importait beaucoup pour la clientèle et estompait nos rapports de patron à employé, dans ce métier très dangereux où la plus grande confiance se devait l'un pour l'autre. Cependant, il est très rigoureux sur la discipline de chasse, le tir et il m'a fait passer le serment de guide de chasse qui se résume en trois phrases :

- Je jure de protéger des attaques animales, tout homme, au risque de ma vie.

- Je jure de poursuivre et d'achever tout buffle ou éléphant blessé.

- Je jure de respecter les lois inhérentes à la chasse et ne pas faire de massacres inutiles.

Ensuite, il m'a indiqué, sur une carte, les différents lieux de pâturage des espèces animales du secteur. Il m'a initié également sur les différents points vitaux où il faut tirer les animaux pour les foudroyer, sans les faire souffrir. L'éléphant et surtout le buffle étant les animaux les plus dangereux, il faut connaître de façon certaine l’emplacement du cerveau et du cœur, lorsque les animaux se présentent de face ou de profil. Contre la charge de ces bêtes, il faut aussi connaître les " points d'arrêt " : Le bassin pour le buffle, le genou pour l'éléphant.

En plus de ma carabine Mauser 10*75 qui est une arme de grande précision, Jean m'a prêté une arme d'arrêt redoutable : un fusil à deux canons rayés juxtaposés Holland-Holland 450 Express, qui tire des balles blindées de 11,40 millimètres de diamètre et dont la puissance d'impact est de plus d'une tonne ! Le recul de cette arme est tel que la première fois que je l'ai utilisée, je suis tombé à la renverse, malgré mon mètre soixante dix et mes soixante quatorze kilos ! J'ai donc rajouté au bout de la crosse de ce fusil une épaisse cale en caoutchouc et je me suis efforcé de bien me camper sur mes jambes avant de tirer. Au bout de quelques tirs d'entraînement, j'ai eu cette arme bien en main et, même en tir rapide, j'ai obtenu de bons résultats.

Pour compléter mon savoir et surtout acquérir une bonne pédagogie, j'ai fais mon premier safari avec Jean.

Pour certains clients qui débutent en grande chasse, il est nécessaire de les convaincre qu'un buffle ne se tire pas comme un chevreuil et qu'un éléphant devait être tué net, d'une seule balle, tant il est important de ne pas faire souffrir ce noble animal.

Ainsi, la veille de la chasse, il y a un briefing pour expliquer tout ce qu'il faut savoir sur le gibier qui serait recherché le lendemain. Les conseils de prudence et la discipline de tir sont ressassés, au tableau noir. Jean explique en détail l'approche du gibier, ses points vitaux, ses points d'arrêt ainsi que les éventuelles positions de repli et de défense. Si le client ne possède pas une arme adaptée à la grande chasse, nous lui en prêtons une et lui apprenons le fonctionnement. Enfin, il est convenu que quelques soient les bêtes que nous rencontrons, nous ne devons tirer qu'un mâle de l'espèce choisie pour la journée.

Ce premier safari se fit avec un couple d'Américains fort sympathiques qui pour la troisième fois venaient chasser avec Jean. Nous avons été les chercher avec la camionnette Ford, transformée, pour les voyages, en petit bus.

Les Schieffer parlent correctement le français avec un accent nasillard très prononcé et font de nombreux gestes pour appuyer leurs dires. Ils nous ont raconté la chasse au tigre qu'ils avaient faite trois mois plutôt au Bengale... Ce sont des "mordus" qui peuvent s'offrir deux safaris par an.

Notre première sortie étant une chasse au lion, nous sommes partis vers le Nord, dans la région de N'delé, où ces animaux sont nombreux.

Le petit bus, conduit par Jean, ouvrait la route avec les Américains, le boy et sa caisse popote, ainsi que les armes fixées sur un râtelier. Je suivais avec un camion contenant les tentes, le matériel de bivouac et de couchage ainsi que les pisteurs et les porteurs. Ces Noirs chantaient sans arrêt des mélopées dont les paroles étaient inventées sur place, selon la cause ou l'humeur du moment :

- "Koutoukoutou ti nound'jou a ga sioni pépé ti gueré ti ala ! (le camion du Blanc nous fait avancer sans avoir mal aux pieds !)

- Toto ti damara a sal m'béto pépé na lé ti n'gombé ! ( le rugissement du lion ne fait pas peur à la balle du fusil !)

Nous avons installé le bivouac en pleine brousse sur une petite colline qui surplombe la rivière Bangoran, bordée de grands arbres formant une galerie forestière. Le soir, les toucans et les touracos descendent des pitons voisins pour aller nicher, la nuit, dans ces grands arbres. Par centaines, ces oiseaux arrivent en un long vol plané accompagné de cris perçants qui se mêlent à ceux des singes mécontents de partager leur perchoir. Le calme revenait avec la nuit qui tombe très vite et fait place à d'autres bruits nostalgiques ou inquiétants : bruissement des feuilles sous le souffle du vent, craquement des arbres dont le bois refroidit, cris et feulements des prédateurs nocturnes, coassement puissant du crapaud-buffle, pétillement du feu entretenu pour éloigner les fauves... Lovés dans nos duvets sur nos lits picots dressés sous une tente, nous ne tardons pas à nous endormir car, le lendemain il faut se lever tôt.

Réveillés vers trois heures du matin par le tintement des gamelles et la bonne odeur du café, mêlée à celle du pain grillé, nous sortons de la tente pour faire une rapide toilette avec l'eau fraîche contenue dans des outres en peau de chèvre pendues aux branches basses d'un arbre. La température matinale est fraîche et l'on doit se couvrir chaudement avant de prendre notre petit déjeuner. On n'a pas beaucoup parlé, comme si nous étions écrasés par l'humidité ambiante ; puis après ce frugal repas, nous partons en silence, armés de nos fusils vers le territoire des lions.

Deux pisteurs ouvrent la marche, suivis en file indienne par Jean, les Schieffer, les dix porteurs et moi. La marche dans la pénombre est malaisée et l'humidité du sol a rapidement trempé nos pataugas qui font un bruit de succion à chacun de nos pas. Ce n'est que vers six heures que le soleil surgit de l'horizon, rouge, flamboyant et déjà très chaud. Une vapeur sort du sol en flottant sur trente centimètres ce qui nous oblige ralentir car les pisteurs perçoivent plus les traces... Notre avance a déjà fait fuir quelques antilopes et phacochères et, dans le lointain nous avons entendu le rugissement puissant d'un lion...

Le soleil grimpe très vite, estompe rapidement la brume et sèche nos vêtements humides et nos chaussures. Bientôt nous enlevons nos pulls et les remettons à nos porteurs. La marche a repris, plus lente, plus vigilante, soudain les pisteurs se sont accroupis en nous montrant des masses noires à une centaine de mètres de nous. C'est un troupeau de buffles qui passent tranquillement, le vent, à contre sens, ne leur ayant pas amené notre odeur. Mais les pique-bœufs grisâtres, perchés sur le dos des ruminants pour se nourrir de leurs tiques et autres parasites, eurent tôt fait de nous voir et de s'envoler avec des cris effarouchés, ce qui a fait fuir le troupeau.

Peu après les pisteurs ont relevé les traces d'une lionne, puis d'une deuxième qui suivaient les traces d'un troupeau de zèbres. Le lion ne devait pas être loin, tapi, attendant le gibier qui sera poussé vers lui par ses rabatteuses...

Jean m'a fait signe de rester à l'arrière avec les porteurs et partit avec les pisteurs et les Américains. Ils progressaient lentement, penchés en avant, silencieux, attentifs, et bientôt je les ai perdus de vue...

Depuis vingt minutes environ j'étais assis avec mon petit groupe au milieu des " matitis" (hautes herbes dentelées). Immobiles nous écoutons, prêts à intervenir au moment opportun. Soudain, j'ai entendu sur ma droite un piétinement sourd et puissant. Je me suis redressé en pointant rapidement mon arme... Ecrasant les hautes herbes, puis s'arrêtant brusquement à dix mètres de nous, un jeune éléphant mâle, solitaire, nous toisait, trompe dressée, oreilles écartées. Il me regardait droit dans les yeux !... J'ai senti ce regard pénétrant, mon cœur s'est mis à battre la chamade et j'ai entendu le sang frapper à mes oreilles, comme un flot en fureur ! Eperdu, j'attendais la ruée de l'animal, l’œil rivé au viseur de mon arme, crispant mes muscles pour ne pas trembler, mais au bout de quelques secondes, qui me parurent un siècle, le pachyderme fit demi-tour et repartit calmement.

J'avais déjà entendu parler des charges d'intimidation des éléphants, mais je ne supposais pas alors, que cela soit aussi éprouvant !

Bientôt, nous avons entendu deux coups de feu rapprochés puis le râle d'un lion blessé à mort. Nous nous sommes dirigés rapidement vers les lieux. M. SCHIFFERS avait tué un superbe lion à épaisse crinière flamboyante. Jean a pris des photos, puis les porteurs ont dépecé l'animal et enfilé les morceaux sur des pieux taillés au coupe-coupe, pour en assurer le transport. La chasse de la journée était terminée.

Sur le chemin du retour, j'ai raconté à Jean ce qui m'était arrivé. Il m'a félicité de ne pas avoir tiré car l'abattage d'un jeune éléphant est interdit, d'autre part le bruit aurait fait fuir les lions. Monsieur Schieffer, avec beaucoup d'humour m'a demandé si j'avais pris le temps d'évaluer le poids des défenses ? De plaisanteries en boutades, nous avons gaiement rejoint le bivouac, déjeuné et fêté la journée en sablant le champagne.

Les jours suivants, Jean est parti avec les Américains pour chasser des buffles, un éléphant et un élan de Derby.

De mon côté, je suis allé cherché, à Fort-Lamy, un Belge qui avait réservé un safari de huit jours pour chasser le buffle et l'éléphant. Cet homme, Monsieur Vanmerche, est un sexagénaire bedonnant, rougeaud et volubile. Il transpire abondamment et ingurgite de nombreuses bières, ce qui n'arrange pas sa sudation naturelle. Son fort accent Wallon et un rire tonitruant, le rendent néanmoins sympathique.

Marie, la femme de Jean, nous a préparé un succulent repas et le Belge, qui a beaucoup mangé et bu est allé faire une sieste, bientôt ponctuée de ronflement sonores.

Vanmerche est un beau parleur, un fier-à-bras qui affabule beaucoup sur ses chasses au sanglier dans les Ardennes et c'est la première fois qu'il vient se mesurer aux grands gibiers de la faune africaine. Il écouta très distraitement mes conseils pour le tir du buffle et de l'éléphant, d'autre part les séances de tir préalables ont démontré que c'est un piètre tireur... Néanmoins, le lendemain, nous sommes partis chasser le buffle de savane: le Syncerus caffer aux larges cornes redoutables et dont le poids avoisinait la tonne.

Avec notre pisteur, Mindou, et huit porteurs nous marchions depuis deux heures et ne trouvions que de vieilles traces. J'en fis la remarque à Mindou qui m'assura que c'était un terrain où d'habitude il y avait des buffles. Nous étions près à changer de direction, lorsque sur le petit sentier caillouteux où nous marchions, nous avons croisé un groupe de Noirs chercheurs de miel sauvage. Cette récolte se fait de bien curieuse façon :

Il suffit de marcher dans la brousse jusqu'à ce que l'on entende le sifflement d'un oiseau appelé " ndéké ti wotoro " ( oiseau de miel ) dont le " pssitt !" attire l'attention comme une personne qui en siffle une autre. Il faut alors repérer l'oiseau et le suivre lorsqu'il volète d'arbre en arbre en répétant ses Pssitt - Pssit ! Bientôt, il arrive à un arbre creux où des abeilles ont fait leur ruche. Aussitôt, les indigènes allument des branches feuillues et de l'herbe dont la fumée éloigne les abeilles. Il leur suffit alors à pratiquer avec des machettes, une ouverture dans le tronc vermoulu et de retirer les pains de cire et le miel dans des calebasses.

Le petit oiseau se régale des restes. C'est là une merveilleuse symbiose entre l'oiseau et l'homme.

Mon pisteur a salué les récolteurs de miel et leur demanda s'ils avaient vu des buffles. Ceux-ci répondirent :

- Na n'dourou, ayéké tongana ti séssé ! (tout près, il y en a autant que les cailloux du sentier !)

- Ndo ti sala ye so ayéké pépé; répondis-je. (cela est impossible !).

- Da téné, répliqua l'un deux et ils partirent d'un air vexé. (C'est pourtant vrai venait-il de m'affirmer).

Mindou m'a expliqué qu'il devait s'agir d'un troupeau saisonnier de cinq à six cents bêtes qui, de pâturage en pâturage, parcoure pendant l'année un grand cercle qui les mènent aux mêmes lieux aux mêmes saisons. Seuls les gros troupeaux de buffles et d'éléphants effectuent cette sorte de transhumance.

Effectivement, après une heure de marche, le pisteur s'est arrêté et me dit en me montrant le sol :

- so ayéké sioni mingui ! ( cela est très dangereux !)

Des traces fraîches, très nombreuses, se croisaient en tous sens. Il m'expliqua que nous étions au milieu d'une énorme concentration de buffles. La savane très boisée à cet endroit, les avaient cachés à notre vue et ils ne nous avaient pas senti tant leur propre odeur couvrait le voisinage. Or si les pique-bœufs décèlent notre présence, nous risquons d'être piétinés par la fuite désorganisée des buffles !

Il fallait agir vite, car les arbustes n'offrent guère de protection. Nous avons convenu de gagner une colline, située à cent mètres de nous, dont la pente ralentirait la progression des ruminants. Cette butte possède également trois gros arbres qui, le cas échéant peuvent nous protéger. Moitié courbés, moitié rampants, nous avons lentement rejoint ce promontoire.

Une large plaine s'étend à nos pieds, et nous avons pu voir, entre les bosquets d'arbustes rabougris et noircis par les feux de brousse, des centaines de buffles, gardés, de-ci de-là, par un gros mâle dont le mufle haut hume l'atmosphère d'un air inquiet. C'est alors que les pique-bœufs nous ont repérés et ont quitté le dos des ruminants en lançant des cris aigus. A une centaine de mètres de nous un énorme mâle nous fixe de ses yeux perçants en grattant le sol du sabot. Les quinze femelles et bufflons qui sont à ses côtés se sont arrêtés de brouter et regardent dans notre direction attendant la réaction de leur chef. Dans la plaine, il n'y a plus de beuglement, plus de piétinement, plus de bruit masticatoire, et les pique-bœufs se sont enfuis au loin; le silence est devenu impressionnant, presque palpable !...

Affolé, Vanmerche tira avec précipitation sur le gros mâle et le blessa légèrement. La réaction fut immédiate, brutale et ordonnée !... Le troupeau nous a chargé ! En deux coups de mon Holland-Holland, 'ai stoppé le gros buffle et celui qui le suivait. Le Belge et Mindou tiraient dans le tas. Le troupeau privé de chef, hésita un instant puis s'est mis à courir autour de nous, tels les indiens après une diligence, et de temps en temps, un ou plusieurs animaux nous chargeaient. Enfin les survivants se sont enfuis ...

Nos coups de feu avaient semé la débandade. Les buffles se sauvaient dans toutes les directions et ceux qui venaient vers nous contournaient la colline pour aller plus vite. Un énorme nuage de poussière s'élevait dans le ciel et un grondement sourd allait en décroissant. L'alerte était passée !....

J'ai achevé rapidement trois buffles blessés, j'avais l'épaule en marmelade. Très en colère, j'ai sermonné vertement le belge qui avait commencé à tirer sans mon ordre et le gros homme, qui avait montré un certain courage pendant la charge, s'est mis à transpirer à grosses gouttes et à trembler comme une feuille, non pas à cause de mes remontrances, mais par peur rétrospective!...

C'était un carnage, deux mâles, trois bufflesses et trois bufflons avaient été abattus et Mindou a relevé la trace de deux mâles qui s'étaient enfuis en perdant du sang.

J'ai envoyé un porteur au village le plus proche pour leur dire de venir récupérer la viande. Les autres porteurs ont commencé à débiter sous l'œil attentif des charognards. J'ai dis à Vanmerche de rester sur place et je suis parti avec Mindou pour achever les buffles blessés.

Au bout de deux kilomètres environ, j'en trouvais un, couché qui agonisait en soufflant un nuage rougeâtre par les naseaux. J'ai abrégé ses souffrances. Le deuxième, blessé moins gravement, marchait plus vite et nous avons abandonné provisoirement sa poursuite.

Après avoir retrouvé le Belge et nos porteurs, nous sommes rentrés à Baïbokoum. Marie, un peu inquiète de notre retard, nous attendait pour dîner.

Au cours du repas, Vanmerche fut moins volubile qu'à l'accoutumée.

Le lendemain, de bonne heure je suis partis avec Mindou, rechercher et achever le buffle blessé. Mindou, qui est un pisteur très doué, retrouva sa trace qui nous mena dans un bacou (marécage). Les animaux blessés ont coutume de se rendre dans des marécages pour se rouler dans la boue afin de colmater leurs plaies. Si cette méthode est efficace pour guérir les plaies superficielles, elle crée par contre une hémorragie interne aux blessures profondes.

Le bacou était couvert par une végétation très dense et des papyrus de deux mètres bouchaient la vue. Un buffle n'est pas gêné pour se déplacer dans la boue, alors que nous progressions avec peine en nous enfonçant jusqu'aux chevilles, parfois même jusqu'à mi-mollet. A chaque pas, il nous faut forcer pour nous libérer de la succion.

Soudain, Mindou s'est arrêté et en me montrant du doigt un épais buisson m'a murmuré :

- "Lo ayéké da !" (il est là !).

Je scrutais le fourré et je vis se déplacer sur une branche un petit rat palmiste, sorte de petit écureuil gris, rayé de noir.

- "Mo ba sioni, so ayéké bada." (tu as mal vu, c'est un rat palmiste).

- "Ein, ein, mo ba mé ti lo !" (non regarde ses oreilles !).

En effet, même un animal aux aguets, le corps immobile, a toujours en mouvement les oreilles ou la queue pour chasser les mouches qui pullulent autour de lui.

Regardant plus attentivement, j'ai distingué, dans la pénombre, une oreille mobile puis la tête avec ses yeux noirs et perçants sous l'épais frontal des cornes.

La bête est bien là, à cinq mètres et, sans l’œil exercé du pisteur, nous aurions été encornés, si nous avions fait quelques pas de plus ! Levant lentement mon arme, j'ai placé une balle entre les yeux de la bête qui s'affaissa sur place.

Laissant aux charognards et aux hyènes le soin du fossoyage, nous sommes sortis du bacou et avons enlevé les sangsues collées à nos jambes, avec le bout allumé d'une cigarette. Sur le chemin du retour, j'ai félicité Mindou pour son coup d'œil, et il m'a répondu avec beaucoup de sagesse :

- "Tu parles bien notre langue, mais tu as encore un œil de Blanc !"

Deux jours plus tard, Mindou, que j'avais envoyé repérer la piste d'un bel éléphant mâle, est revenu et m'a dit avec son bon sourire :

- "M'bi ba kota doli oussé, na oko ayéké yongolo pimbé." ( j'ai vu deux gros mâles, dont un, a de longues défenses.)

Nous sommes donc partis le lendemain, de bonne heure, avec le Belge à leur recherche. Vers onze heures nous les avons repéré. Les deux mâles encadrent un groupe de femelles et leurs petits, ce qui rend l'approche très dangereuse.

J'ai expliqué à Vanmerche, que même à bonne portée de tir, il faut attendre que le plus gros des deux se soit écarté du troupeau avant de le tirer. Bien que vivant très groupés, les éléphants se séparent lorsqu'ils broutent les feuilles des arbres dont il cassent les branches avec la trompe ou en faisant levier entre leurs défenses. Le craquement du bois brisé décèle la présence des pachydermes bien avant que l'on puisse les voir.

Il est impossible d'approcher un éléphant à moins d'un kilomètre si le vent porte notre odeur, mais à contre-vent on arrive à l'approcher de très près. Son ouïe, peut être fine, ne l'alerte pas car il n'est jamais silencieux; sa digestion est très bruyante et il est toujours environné par le bruit des branches brisées. Il distingue mal les objets ; un homme légèrement confondu avec la végétation, et qui n'est pas décelé par son odeur peut rester devant lui sans qu'il lui accorde plus d'importance qu'à un tronc d'arbre.

C'est pourquoi l'approche d'un troupeau d'éléphant est assez facile si l'on est sous le vent, mais le tir demande de réelles précautions. L'éléphant blessé fuit presque toujours mais charge quelquefois. Il arrive aussi qu'une femelle, proche de lui et croyant son petit en danger, charge spontanément. Dans de telles circonstances, la fuite est impossible, le chasseur ne peut compter que sur son arme et son sang-froid.

Le troupeau, toujours groupé a rejoint lentement une proche galerie forestière pour digérer à l'ombre et se désaltérer au marigot. Le gros mâle est resté à l'écart du troupeau. A trois mètres de nous il présentait son profil arrière et la végétation était très dense. J'ai fais signe à VANMERCHE de reculer et d'effectuer avec Mindou et moi un mouvement tournant afin d'avoir un meilleur angle de tir. Pensant que le Belge nous suivait dans notre progression silencieuse, j'ai été surpris d'entendre une détonation. VANMERCHE venait de tirer sur le grand mâle qui s'est affaissé dans un grand bruit de branches brisées. J'ai pensé qu'il avait été foudroyé, aussi ai-je fixé mon attention sur le reste du troupeau qui s'enfuyait en barrissant et en brisant les arbrisseaux sur leur passage. Dans tout ce tintamarre, nous n'avons pas vus le patriarche se relever et s'enfuir à son tour.

Mindou a regardé les traces et en conclut que la bête, sérieusement blessée, s'es enfuie dans une direction différente du reste du troupeau, en zigzaguant de façon incohérente.

Regrettant de ne pas avoir " doublé " le tir de Vanmerche, je lui dis de retourner au campement avec les porteurs pendant que je poursuivais l'éléphant blessé avec le pisteur.

Un pachyderme blessé devient furieux lorsque les mouches et les fourmis pénètrent à l'intérieur de la plaie en créant par leurs morsures des brûlures atroces. La bête se roule dans la boue des marais et se tape la tête contre les arbres, fonce n'importe où et s'attaque à tout ce qui bouge. C'est ainsi que souvent des villages ont été saccagés et leurs habitants piétinés.

Ce n'est que le lendemain matin que nous avons retrouvé le géant, vautré dans un petit bacou, épuisé mais toujours vivant. A notre approche, il se redressa péniblement et barrit. Ses larges oreilles claquant de colère et sa trompe dressée laissant deviner une charge imminente. Avec mon gros calibre, d'une balle en pleine tête, je mis fin à ses souffrances.

En examinant l'animal de près, je me suis aperçu que la balle blindée du Belge était rentrée entre l'œil et l'oreille et était ressortie sur le haut du crâne en ayant fait éclater un morceau de boite crânienne gros comme la main. Vanmerche n'avait pas pensé qu'a une si faible distance l'angle de tir était réduit et il aurait dû viser plus bas pour atteindre le cerveau

Lorsque Jean est revenu, je lui ai raconté toutes ces péripéties, avec un certain découragement, mais il m'a affirmé que de tels clients étaient rares. En effet, je n'ai pas de par la suite de telles émotions avec les Suédois, Français et Suisses que j'ai guidés. Parmi eux, un couple de Suisses m'a beaucoup passionné.

J'ai été chercher ce couple à Bangui. Paul Berne et son épouse Aïdy parlent couramment le français, l'anglais, l'allemand et l'italien. Ce sont de jeunes mariés qui s'offrent un safari de chasse pour leur voyage de noces. Nous avons sympathisé immédiatement et décidé de nous appeler par nos prénoms. Paul est un grand diable, très sec, mais tout en muscles. Très sportif, il était également un tireur remarquablement doué. Doté d'un calme à toute épreuve, c'est un tireur remarquable. Ce géant d'un mètre quatre-vingt quinze est un marcheur infatigable. Aïdy mesure 1,78 m, blonde et très féminine elle n'en est pas moins très sportive. Elle nous a suivie partout en prenant de superbes photos en couleur avec un Rolleiflex qu'elle manie avec dextérité. Très gaie, elle comprend cependant certaines plaisanteries à retardement, ce qui nous fait bien rire et elle ne s'en vexe pas.

Nous avons passé la soirée au "Rock - Club" à Bangui. En prenant l'apéritif, le barman me proposa d'acheter, pour dix francs, un billet de loterie émis pour une bonne œuvre. Le lot unique est une superbe voiture américaine de marque De Sotto. J'ai dis au barman de me donner le billet du dessus de son carnet, lorsqu'Aïdy s'est décidée à prendre également un billet.

- "Je vous en prie, Aïdy, servez vous la première, honneur aux dames", lui dis-je avec un sourire.

Aïdy prit le billet du dessus et moi le suivant.

Le tirage de la loterie a eu lieu en fin de soirée et c'est la Suissesse qui a gagnée la De Sotto !...

Elle a été très applaudie par le gratin de la ville qui était venu à ce bal- loterie et la soirée s'est terminé fort tard, copieusement arrosée au Champagne.

Ayant appris qu'un banquier avait proposé de racheter cette voiture cinq cent mille francs C.F.A., nous avons été lui vendre le lendemain et Aïdy a décidé de prolonger le safari de huit jours.

Les trois semaines passées ensemble ont été très agréables et nous avons fait de belles chasses, obtenu de beaux trophées et pris de superbes photos, mais nos deux plus remarquables sorties ont été une chasse au situtunga et une à l'éléphant que nous avons fait aux environs de Dangba.

La situtunga est une antilope aux cornes spiralées, de taille moyenne adaptée spécialement à la vie dans les marécages. Sa réputation de rareté vient surtout de ce qu'il se complait dans des habitats d'accès difficile et se dissimule d'une façon parfaite dans les marais.

Non loin de Sibut, existe un gros village indigène, Dangba, dont MAFOUTA, le chef, un ancien tirailleur de la grande guerre, est également chef de canton, fonction généralement exercée par un français. C'est en reconnaissance de ses faits d'armes que ce poste lui a été confié et il a même eu l'autorisation de conserver son fusil Lebel.

Lors d'une tournée précédente, j'avais fait la connaissance de ce vieux brave, un géant sympathique, mais très pointilleux sur la bravoure humaine.

N'ayant plus de balles pour son fusil, je lui avais rendu un grand service en confectionnant un moule en bois dur pour lui couler des balles en plomb. Le remplacement des capsules de fulminate de mercure par des capsules de cartouches ordinaires et de garnissage des étuis en poudre noire était facilement réalisable, il pouvait ainsi réutiliser son arme. En signe de reconnaissance, j'étais un des rares Blancs autorisé à chasser sur son territoire, qui est très giboyeux et possède des espèces rares telles que le situtunga et l'élan de Derby.

Accompagné des Suisses et de mon fidèle pisteur Mindou, je me suis rendu à Danga où Mafouta nous a reçus en grand seigneur au milieu de ses six femmes et de ses 25 enfants. Le vieux chef, atteint d'une énorme orchite double, qui semblait ne pas le faire souffrir, il se mouvait difficilement et ne se déplaçait qu'en typoye, sorte de chaise à 4 porteurs.

Il habite au centre du village, une grosse maison rectangulaire en brique et toit de chaume, comme un Européen, ce qui dénote sa classe et sa richesse. Il nous a hébergés et invités à sa table, prenant pour nous beaucoup d'égards.

Le soir, pendant l'apéritif, il a demandé à un de ses petits enfants de poser sur un piquet, à une centaine de mètres en direction de la brousse, une papaye, puis prenant son fusil il tira sur cette cible qui vola en éclats. Après avoir fait placer un autre fruit, il a demandé à Paul de tirer à son tour. Mafouta voulait ainsi savoir si mon invité était un bon tireur. Assis sur son fauteuil en rotin, Paul prit sa carabine Mauser 7,57 mm et tira les cinq balles du chargeur. La papaye n'ayant pas bougé, le vieux chef se mit à rire en se tapant sur les cuisses.

- "Va chercher la papaye" dit calmement Paul à l'enfant.

Lorsqu'il vit les cinq impacts répartis sur la surface d'une main dans le fruit, Mafouta cessa de rire et félicita mon ami. Je lui ai expliqué que contrairement au gros calibre du Lebel, les balles du Mauser pointues et de faible calibre ne permettaient pas de faire éclater le fruit.

Très satisfait, Mafouta nous a présenté son meilleur pisteur qui le lendemain nous mènerait sur le territoire des situtungas, puis il nous a conviés à sa table. La "mouembe " poulet frit à l'huile de palme servi avec du riz pimenté était excellente et le vin portugais Nabao bien chambré.

Après avoir passé une courte nuit, nous nous sommes réveillés au " chant du coq " c'est à dire vers 4 heures et nous avons bu un café et mangé quelques toasts grillés avant de partir.

Nous avons marché sans relâche jusqu'à 10 heures puis nous avons fait une courte halte pour casser la croûte et nous abreuver, assis sur une termitière abandonnée à l'ombre d'un flamboyant. Un toucan qui planait au-dessus de nos têtes, troubla le calme de la brousse en poussant des cris rauques. Paul prit sa carabine 22 long rifle d'une main, l'autre tenant son sandwich, visa et tira. Le volatile tourbillonna et s'abattit non loin de nous, touché en plein poitrail par la balle de 5,5mm. Bien plus tard j'ai eu l'occasion de participer à des championnats de tir mais je n'ai jamais connu de tireurs aussi habiles que Paul Berne.

Ce n'est que vers treize heures que les pisteurs ont relevé les traces d'un situtunga. C'était un beau mâle solitaire, qui se dirigeait vers un petit bacou. Le marécage, peu profond, permettait une progression assez facile mais les papyrus étaient hauts et denses ce qui rendait la vue malaisée. La piste nous a mené jusqu'à une grande mare recouverte de nénuphars. Mindou en fit le tour et revint en riant.

- "Lào ayéké da !" (il est là) nous dit-il en montrant la mare du doigt.

- "Ala ba lo pépé" (nous ne le voyons pas) répondis-je intrigué.

Le pisteur nous a expliqué que l'animal, qui nous avait entendu venir, se cachait, dans l'eau peu profonde, en ne laissant que son museau en surface pour pouvoir respirer. Puis il coupa une branche feuillue et brassa l'eau pour faire des vaguelettes. L'eau entra dans les naseaux de l'antilope qui éternua et sortit précipitamment de sa cachette aquatique. Paul l'abattit en pleine course. C'était un très beau mâle qui possédait des longues cornes vrillées, noires à la base et blanches vers la pointe. Un beau trophée.

Aïdy prit des photos et les porteurs ont dépecé la bête.

Nous sommes rentrés assez tard au village et nous nous sommes reposés le lendemain pendant que les pisteurs étaient partis repérer la trace d'un bel éléphant.

Un troupeau pâturait à quelques heures de marche, nous sommes partis à sa rencontre le lendemain matin. La piste nous a menés dans une galerie forestière particulièrement touffue. La progression en file indienne ralentit. Les éléphants ne cassaient plus du bois et retenaient même leurs bruits digestifs, ce qui dénotait que leur sixième sens les avait alertés bien que nous soyons à contre vent. Le pisteur s'est arrêté et nous a fait lentement un signe. Ils sont là, tout près, mais l'épaisse végétation ne laissait entrevoir qu'une patte, une oreille ou une trompe. Bien que protégés par de gros arbres, il est impossible de tirer dans de telles conditions. Pour tenter de mieux distinguer et tirer un gros mâle, Paul a grimpé souplement sur la branche d'un arbre, mais un éléphant, la trompe dressée comme un périscope, le sentit et il poussa un puissant barrissement qui a fait fuir toute la troupe dans un fracas de branches brisées. Il n'était pas question de les poursuivre, car alertés et en fuite, les pachydermes peuvent parcourir 20 kilomètres sans s'arrêter à la vitesse d'un cheval au galop. Nous sommes donc revenus vers le village et, au passage, Paul a pu tirer un magnifique élan de Derby aux cornes carénées, torsadées et séparées en un V régulier, qui prennent dans leur parties basse la forme d'une vis à pas très long et se terminent par une pointe lisse. Encore un superbe trophée.

Le vieux chef nous accueilli d'un air maussade et m'a dit en sango, sachant que les suisses ne parlaient pas ce dialecte, que l'on pouvait repartir, car il ne supportait pas de garder un trouillard sous son toit. Intrigué, je lui ai demandé des précisions. Un porteur nous avait précédé sur le chemin du retour et lui avait dit que le grand Blanc était monté sur un arbre, démontrant par là sa peur des éléphants. J'ai ri de cette interprétation et lui ai expliqué que c'était pour mieux voir et non par couardise que Paul avait exécuté cette manœuvre, mais Mafouta ne fut pas convaincu. J'ai traduit cette conversation au suisse qui, pour se disculper, proposa d'exciter un buffle en le tirant avec son petit calibre 22 L.R. jusqu'à être chargé, puis de l'abattre à bout portant avec son Mauser.

C'était une folie car cette arme n'était pas une arme d'arrêt. Mafouta a accepté en disant qu'il nous accompagnerait pour assister à cet acte de bravoure. Nous avons beaucoup parlé pendant le repas, et sachant combien la charge d'un buffle blessé est redoutable, le vieux chef m'a autorisé à " doubler " mon client avec mon gros calibre, en cas de nécessité.

Les buffles pullulaient non loin du village et, dans la savane, les porteurs du typoye n'ont eu aucun mal à transporter leur chef.

Jean choisit un gros mâle, isolé d'un troupeau, et lui logea dans la cuisse une balle de 5,5mm puis se montrant ostensiblement lui tira dans le cou. Enervé, le buffle a gratté la terre du sabot en fixant Paul qui était à une cinquantaine de mètres de lui. A la troisième balle, il a chargé, mufle haut pour mieux voir. Paul a changé d'arme. Un peu à l'écart, j'ai visé la bête en furie. Lorsqu'elle fut à une dizaine de mètres de lui, Paul visa rapidement et tira. Le gros buffle a fléchi sur ses pattes antérieures et s'est affaissé aux pieds du Suisse.

En examinant la tête du buffle j'ai constaté que la balle, entrée par les naseaux était allée se loger en plein cerveau. Beau coup de fusil, lorsque l'on sait qu'un buffle, lorsqu'il court, à la tête qui se balance verticalement de près d'un demi mètre !

Mafouta, convaincu, a reconnu le courage de mon ami, et quelques jours plus tard, Paul a clôturé son tableau de chasse en tuant un bel éléphant. C'était un vieux solitaire, chassé du troupeau à cause de son grand âge et son irascibilité. Cette bête énorme possédait des défenses si longues, qu'à chaque oscillation de la tête, elles s'enfonçaient dans le sol sur quelques centimètres !

Aïdy pris de nombreuses photos de l'animal, le plus beau que je fus amené à voir. Cependant, j'ai également rencontré un spécimen d'éléphant rare :

Un jour quatre guides de chasse, dont Jean et moi même, avons été convoqués; à Bangui, par l'inspecteur Général des chasses en A.E.F. qui nous a demandé de rechercher et d'abattre, dans la région de Sibut, un éléphant qui possède quatre défenses. La tête était demandée par le British Muséum de Londres qui en offrait 1 million C.F.A.

Nous n'avions jamais vus cette anomalie sur un pachyderme et nous avons tout d'abord pensé à une boutade ou à l'affabulation d'un indigène, mais l'Inspecteur nous a affirmé que cette bête avait été vue par une personne digne de foi.

Après de longues recherches nous avons fini par apercevoir cet animal qui possède effectivement 2 défenses de taille moyenne surmontées par deux autres plus petites mais très apparentes. C'était un solitaire, très méfiant et malgré notre expérience, nous n'avons jamais pu l'approcher à une distance de tir convenable. Nous l'avons vu à quatre reprises en trois semaines, mais à chaque fois, il nous a éventés et s'est enfui. Finalement nous avons renoncé à le poursuivre...

C'est au cours de cette chasse, qu'un jour, j'ai rencontré dans la forêt de Boudigri un village de pygmées, petits hommes noirs qui mesurent moins d'un mètre trente. Ce sont des gens affables, mais craintifs, peut être à cause de leur petite taille, les plus grands ne dépassant pas un mètre vingt. Cependant ils ont des grandes qualités de chasseurs et leur agilité pour grimper, jusqu'à la cime des grands arbres, tient du prodige.

Mon pisteur Mindou et moi sommes restés trois jours parmi eux. Deux des leurs parlaient le sango et nous avons vite sympathisés avec ce petit peuple enchanté de découvrir un chasseur blanc. Très volubiles, ils m'ont raconté beaucoup de choses sur leurs coutumes et surtout sur leurs façons de chasser.

Dans la forêt, ils emploient différents modes de chasse :

- Pièges dont un lacet de cuir, ou de liane, est relié à un arbuste flexible replié, se détend au passage d'une antilope, en lui happant une patte. Il suffit de venir achever l'animal captif avec une sagaie.

- Arc, ou arbalète, bandée, fixée sur un tronc d'arbre et muni d'un ingénieux système de cordelette tendue à travers la sente du gibier d'une part et à l'arme, d'autre part. Dans sa progression l'animal heurte l'obstacle ce qui fait partir la flèche empoisonnée.

- Pour les gros gibiers, comme le phacochère ou le buffle, ils creusent une fosse garnie de pieux de bambou dont la pointe est acérée et recouverte de curare. Cette fosse, couverte de branchages est placée sur les sentes fréquentées par ces animaux.

Les blancs, comme moi, ne sont pas exercés à découvrir à temps ces dangereux pièges, même Mindou craignait de marcher dans une forêt habitée par des pygmées, c'est donc un des leurs qui nous a fait traverser leur territoire.

Les pygmées sont également très adroits avec leurs armes de jet : arcs, arbalètes et sagaies avec lesquelles ils chassent le petit gibier, tel que pintades, perdrix, coqs de brousse, perroquets vert ou gris, singes et les petites antilopes N'"Tcherri, de la taille d'un gros lièvre et revêtues d'un joli pelage ras, à reflets roux bleutés.

Les pointes des flèches sont toujours empoisonnées, de façon à ne pas laisser les animaux blessés le temps de s'enfuir trop loin. Le poison est fait l'écorce d'un arbre macérée et cuite à petit feu jusqu'à l'obtention d'une pâte molle d'un brun roux, qu'il faut goûter pour savoir si la préparation est au point. On frémit en pensant qu'à la moindre blessure buccale c'est pour le goûteur la mort assurée dans les 5 minutes! Cette frayeur se perpétue lorsque l'on voit que pour enduire les pointes acérées, les femmes mettaient une boulette de la mixture sur leur cuisse nue et passent en frottant, le dard tranchant des flèches jusqu'à ce que le poison y adhère parfaitement. Il faut, en effet, que la boulette soit maintenue à une certaine température pendant cette opération. En séchant, le produit durcit et reste efficace quelques mois. La mort du gibier atteint par ces flèches survient de quelques secondes à plusieurs heures, selon la grosseur de l'animal.

Une fois l'an, en saison sèche, lors du passage saisonnier du troupeau d'éléphants, ils tuent un jeune mâle dont la chaire boucanée est conservé plusieurs mois. Cette viande est consommée petit à petit par tout le village pendant la saison des pluies qui est peu propice à la chasse.

Cette chasse est un rituel ; un jeune homme est désigné par le clan des anciens pour tuer la bête et s'il y parvient, il devient digne de participer aux réunions des notables. Le lendemain de notre arrivée, ils nous ont invités à suivre cette chasse. Après avoir repéré le troupeau, le jeune pygmée l'a suivi sans se faire déceler, muni d'une seule arme, une lance à grand fer tranchant empoisonné, fixé sur une hampe de bois dur. Le chef du village nous a guidé, à distance convenable pour que l'on puisse voir toue la scène.

Le jeune chasseur a recherché une grosse bouse fraîche dans laquelle il a roulé son corps nu pour perdre une grande partie de son odeur d'homme. Pendant des heures il a progressé jusqu'à ce que le troupeau s'arrête pour ruminer à l'ombre de grands arbres. Le pygmée s'est alors approché lentement et rampant s'est glissé sous le ventre de sa victime enfin il s'est redressé et, brusquement a planté de toutes ses forces la pointe de sa lance dans le ventre du pachyderme. Celui-ci fléchit sous la douleur, ce qui a eu pour effet de mettre en contact du sol le manche de l'arme qui s'est enfoncé sous le poids de l'animal pendant que le chasseur se mettait rapidement à l'abris d'un arbre.

L'éléphant blessé, barri et tenta désespérément d'arracher la lance avec sa trompe. Mais l'arrière fourchu du fer empêchait son extraction et la manipulation du manche ne faisait qu'accentuer les déchirures internes. Alors le mâle s'est enfui en hurlant de douleur! Le reste du troupeau, larges oreilles écartées et la trompe dressée, cherchait impuissant, la cause de la fuite de leur congénère. Finalement ils l'ont suivis en barrissant.

Tout ce vacarme a attiré la tribu qui était restée à distance et nous avons tous suivi la piste, très visible de la bête blessée. Les traces nous ont permis de constater que deux éléphants avaient tenté de relever le blessé lorsqu'il s'écroulait, puis voyant leurs efforts de plus en plus vains, ils l'ont abandonné pour rejoindre le reste du troupeau parti vers un autre pâturage.

Vers seize heures nous avons trouvé la victime terrassé par le poison. Les pygmées ont dansé autour du géant en congratulant le valeureux chasseur, puis, sur un ordre du chef la curée a été déclenchée. C'était horrible à voir. Chacun muni d'un couteau à double tranchant taille de gros morceaux du corps de la bête. Certains sont entrés à l'intérieur de l'animal pour récupérer le cœur et le fois et sont ressortis de cette caverne sanglante et fumante, comme de petits diables rouges! Le ventre béant laissait échapper une montagne de boyaux dans lesquels pataugeaient hommes, femmes et enfants.

A proximité, d'autres pygmées ont dressé une haute table à claires-voies, à l'aide de branches taillées au coupe-coupe, liées entre elles avec des lanières d'écorce et des lianes. Sous cet échafaudage, les femmes ont allumé un feu de bois vert qui dégage une fumée acre et épaisse. Les enfants entassent sur le caillebotis les quartiers de viande qui se racornissent lentement. Le parfait boucanage dure dix à douze heures. Le petit peuple s'acquitte de cette tâche en chantant et se repose, la nuit, sous des petites huttes de branches feuillues, dressées à cet effet. Enfin il y a eu le long va-et-vient vers le village pour transporter et stocker la viande boucanée. La grande carcasse était alors la proie des charognards et des hyènes.

Lorsque nous avons rejoint la savane, Mindou et moi avons failli brûler vifs dans un feu de brousse.

Des indigènes avaient allumé les grandes herbes sèches pour exécuter une chasse au filet et les flammes avançaient rapidement sur nous en développant une chaleur intense. Nous étions trop loin des galeries forestières pour nous mettre à l'abri, aussi Mindou a vivement coupé avec sa machette les herbes autour de nous, sur un large cercle, puis nous avons allumé l'herbe à contre vent. Petit à petit le cercle de feu s'est élargi jusqu'à la rencontre des hautes flammes antagonistes. Nous avons ainsi échappés au fléau avec seulement les cheveux et les cils roussis. Ensuite nous avons rejoint la galerie forestière où les chasseurs avaient tendu des filets en fibre d'écorce tressée sur les branchages verts bordant le marigot. Au loin leurs congénères, placés en un large demi-cercle avaient mis le feu aux herbes. La chaleur et les flammes poussent le gibier affolé vers la galerie forestière où derrière les filets se tiennent les hommes armés d'arcs et de sagaies. Les antilopes et les phacochères emmêlés dans les filets sont rapidement achevés. Seuls les buffles et les éléphants parviennent à s'échapper en arrachant les filets avec leur masse.

Derrière le rideau de flammes et de fumée, les femmes et les enfants avancent, chaussés de samaras en peau de buffle pour éviter de se brûler la plante des pieds au contact de la terre surchauffée et craquelée. Quelques femmes portent leur bébé retenu sur le dos par un pagne noué. Toutes tiennent à la main une houe à manche court. A leur côté les enfants portent deux ou trois nasses tressées en forme de cône, longues d'un demi-mètre et munie d'une embouchure fermée par un clapet. Une lanière permet leur port en bandoulière.

Les petits rats des champs, mangeurs de graminées, n'ayant pas la rapidité requise pour échapper aux flammes, creusent rapidement un terrier dont ils bouchent l'entrée par un petit monticule de terre qui rappelle la forme d'une taupinière. Ainsi protégés, bien que le poil roussi, ils survivent à la fournaise. Malheureusement pour beaucoup, lorsqu'une femme découvre un petit tertre, elle creuse le conduit avec sa houe; c'est alors une course de vitesse entre elle et le rongeur qui fore son trou pour tenter d'échapper à ce nouveau danger. Finalement rattrapé, le petit rat saute de son trou et se sauve par petits bonds rapides. C'est alors que les enfants, lestes comme des chats, l'encerclent jusqu'à ce que l'un d'eux l'attrape d'une main et rapidement pour éviter d'être mordu le projette sur le sol durci. Assommé le petit rongeur est alors mis dans une nasse. Ces petites bêtes dépecées et grillées au feu de bois sont un mets très apprécié .

La saison sèche tirait à sa fin et notre dernier client de l'année avait rejoint son Amérique natale, lorsque nous avons reçu la visite de Monsieur Albert Matuzier et de sa famille.

C'est un grand cinéaste-reporter animalier qui fait des conférences en métropole. Il se déplace toujours avec son épouse et cinq enfants en bas âge dans un car aménagé pour les grandes randonnées. Ainsi il est arrivé à Baïbokoum après avoir traversé le Sahara, ce qui est un exploit.

Matuzier, qui est venu déjà plusieurs fois voir Jean, voulait filmer une chasse au lion avec Jean avant de poursuivre son périple au Kenya.

Jean et deux pisteurs sont donc partis avec lui pour cette chasse de routine selon un scénario où devaient apparaître des plans en grand angle de la savane, entrecoupés de gros plans pris au téléobjectif sur des sujets attrayants.

Ainsi, le cinéaste filma l'habilité des pisteurs, l'approche silencieuse du félin et enfin le tir de Jean sur le fauve.

Sous l'impact de la balle, le lion a fait un saut cambré qui l'a fait retomber derrière un fourré. Jean, sûr de son coup de fusil, a remis son arme à un pisteur et les mains dans les poches a contourné le buisson tandis que Matuzier continuait de filmer. C'est alors que le lion, blessé à mort, s'est redressé en rugissant et a donné un coup de patte qui faucha mon ami. Les reins brisés il agonisa à coté du fauve.

Cette histoire nous fut racontée par Mindou qui rajouta :

- Si le patron avait attendu deux minutes de plus avant d'aller voir la bête, il serait encore en vie...

Matuzier, effondré, ne pouvait dire un mot.

Après l'enquête d'usage, il dût s'enfuir du pays car certains amis de Jean l'accusaient de ne pas avoir lâché sa caméra et pris un fusil pour tenter d'achever le lion. Or tout chasseur confirmé peut affirmer que seule l'imprudence du guide de chasse a causé sa mort.

Je n'ai jamais compris pourquoi mon ami a fait cette fatale imprudence, lui si soucieux de la sécurité pour les autres, l'a une seule fois négligée pour lui-même !

Marie décida de rejoindre définitivement la métropole et c'est ainsi que, dramatiquement, s'est terminé pour moi ce métier que j'ai le plus aimé.


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