Ⓚ Katryne - L'héritage du bagne


Que reste-t-il de nos bagnards ?
Tout l’arsenal, racontent les Toulonnais, et les restanques de tout le pays, et toutes les routes stratégiques vers les forts qui couronnent les montagnes encerclant la ville, et la grande jetée au travers de la rade.
Il ne reste rien dans le monde civil, car ils n’ont rien fait hors de l’arsenal, répliquent historiens et archivistes . L’Histoire se heurte à la légende : les traditions pourront-elles résister à l’épreuve de la science historique ?


Les historiens se sont penchés depuis des décennies sur la question et ils n’ont rien trouvé, aucun document attestant que les bagnards pouvaient travailler hors de l’arsenal et étaient employés dans le monde civil. Ils en ont donc conclu qu’ils ne l’avaient pas été ou si peu. Or l’ordonnance du 11 décembre 1748 en prévoyait expressément la possibilité. La Marine louait en fait à l’extérieur les services des bagnards pour le dixième ou le quinzième du coût d’un journalier.

Les ouvriers toulonnais estimaient que le système comportait une part d’immoralité et d’injustice, les condamnés volant le travail des gens honnêtes. En dehors de ce gros bémol, les Toulonnais ne détestaient ni de craignaient ces pauvres bougres, qu’ils avaient pris en pitié. Par contre, les gardes-chiourmes avaient mauvaise réputation : voleurs, bagarreurs, brutaux, c’est plutôt d’eux que l’on avait peur en pays toulonnais.

Des bâtiments du bagne, il ne reste rien. Seul subsiste au Musée du Vieux Toulon, un fragment de rosace qui proviendrait de l’ancienne chapelle édifiée par les bagnards. Les ultimes vestiges des bâtiments ont été rasés par les bombardements de la dernière guerre. Dans les faits, les bagnards n’ont jamais demeuré à terre. Les seuls édifices qui leur étaient affectés étaient l’hôpital, dont le premier étage logeait les gardes-chiourmes, et la chapelle attenante. Les bagnards habitaient pour la plupart à bord des bateaux amarrés à quai. D’abord, les galères, ou ce qu’il en restait. Puis, quand elles ont fini par pourrir, les navires désarmés que la Marine n’estimaient plus en état de naviguer.

Les traces écrites des transactions entre les militaires et les civils ont curieusement disparu, dès qu’elles concernaient les locations de bagnards, ce que la justice qualifierait aujourd’hui de prêt illégal de main d’œuvre. Historiens et archivistes tentent de minimiser le travail des bagnards dans le monde civil : c’étaient des manœuvres, disent-ils, des malheureux épuisés et malades ; ils travaillaient surtout pour l’arsenal où ils ont construit le magasin général, la corderie, la fosse pour bois de mature, deux cales couvertes, deux hangars au Mourillon, les ateliers du parc d’artillerie, l’hôpital de Saint-Mandrier et sa chapelle en rotonde.

Des galères au bagne

En 1748, Louis XV prend acte de la désuétude des navires à rames en termes de stratégie navale. Par ordonnance du 11 décembre, il dissout le corps des galères, l’intègre dans la Marine, transforme les galériens en bagnards et les officiers de la Royale, si hautains et si fiers, en gardiens de prison. Pendant plus d’un siècle, la ville de Toulon hébergera en ses murs une population carcérale qui pourra représenter un Toulonnais sur dix et fournira à l’arsenal une main d’œuvre économique pour les travaux lourds et dangereux. Les bagnards pourront aussi être employés en dehors du port, chez des particuliers ou dans des entreprises artisanales et industrielles.

Tradition ou galéjade

Certes, certes, mais dans le Toulon civil, les routes, les restanques, ce ne relèverait que de la rumeur, de la légende, de la tradition orale, voire de la galéjade, spécialité toulonnaise s’il en est ? La grande jetée, on peut bien les en dispenser : elle a été commencée après leur départ. Mais les belles histoires, le nom de la Terre Promise, en souvenir d’un chantier plus aisé qu’ailleurs, les marches taillées sur le flanc du Baou, une roche sculptée dans les gorges d’Ollioules ?

Les Moccos, les Toulonnais de souche, se passionnent pour leur traditions. Le bagne en est une et ils ont cœur à la défendre. Ils peuvent vous conter comment les bagnards ont taillé les routes des montagnes d’ici, comment ils ont monté les bancaous, les restanques dans tout le pays toulonnais. Comment ils partaient le matin de leur pas traînant, enchaînés, avec leur casaque rouge et leur bonnet phrygien. Ils vous parleront des anneaux ancrés dans le rocher sur le chemin du Ragas, au Revest : on y enchaînait les prisonniers, pour y passer la nuit, quand le chantier était trop éloigné du port pour y redescendre chaque soir. Et des deux bastidons du Faron, qui, au dire des anciens, seraient des abris construits par les bagnards. Et des histoires de la grand-mère ? Et des gravures de Letuaire ? Comment, ils ont osé confisquer notre histoire ! Est-ce une conspiration ?

Il n’y a plus aucune preuve, aucune trace. A ces malheureux, on déniait déjà le statut d’être humain, au siècle des lumières et même après la Déclaration des droits de l’homme. Les générations suivantes auraient continué à les nier, à les effacer ?


La terre promise Les trois premières années de leur séjour toulonnais, les bagnards étaient soumis à la Grande Fatique, qualificatif des travaux les plus lourds. A l’intérieur de l’arsenal, ils ne pouvaient boire que le matin et le soir. Pour les « éprouvés », ceux qui s’étaient bien conduits, il existait des chantiers plus aisés. Pendant un temps, une carrière a fonctionné à Sainte-Marguerite. Là, les chaînes étaient plus légères et les bagnards pouvaient disposer de cruches d’eau qu’ils plaçaient à l’ombre des pins. Certains attendaient avec impatience le jour de leur affectation à ce qu’ils appelaient la Terre promise. C’est une belle histoire, pleine d’espoir. Mais des chercheurs historiens vont probablement la passer aux oubliettes, comme les autres. Le nom du lieu-dit Terre promise ne serait apparu que bien après le départ des bagnards.

Toulon célèbre en 2002 les 150 ans de la fermeture de son bagne. Loin de commémorer un fait glorieux pour la cité ou le début d’une ère nouvelle, Toulon fête la fin du bagne, comme on fête la fin d’une guerre, la fin d’une époque infamante, pour le biffer de sa mémoire. Comme ses autres souvenirs honteux : la reddition aux Anglais en 1793, le sabordage de la flotte en 1942, la soumission au Front national en 1995. Toulon se contredit, se balance cycliquement du conservatisme le plus ultra à l’humanisme le plus ouvert. Chaque fois, elle tourne veste dans une violence caricaturale et gaspille son énergie à gommer le passé, obstinément. Car elle n’accepte jamais son autre nature, la rejette, se punit d’avoir existé autrement, se sent la mémoire sale et refuse de se souvenir. Toulon, ville sans mémoire ? Toulon, peut-être, mais pas les Toulonnais.

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